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de chau£Per le four du château S il s'éleva par son propre mérite au rang de chevalier, de troubadour. Il fit plus : ii acquit les bonnes grâces du vicomte Ebles, et surtout celles de sa femme Agnès de Monttuçon; mais ce dernier point déplut au mari, qui fit enfermer la trop tendre Agnès, et force fut au pauvre Bernard d'aller chercher ailleurs amour et fortune. Il trouva l'un et l'autre enfin chez la duchesse de Normandie, en l'honneur de laquelle il composa mainte bonne chanson ; et, quelque temps après, lorsque le roi Henri emmena sa femme en Angleterre, Bernard douloureu> sèment blessé de ce second échec ne tarda pas à se faire moine.
Cette duchesse de Normandie, dont parle le manuscrit ^Uc de San Cire, a été prise par les auteurs de l'histoire du Languedoc pour Alix de France, fille du roi Louis le Jeune '. Mais il est plus probable, d'après l'opinion générale, que ce devait être Aliénor ou Eléonore de Guyenne, petite-GUe du comte Guillaume IX. C'est cette princesse qui, répudiée par Louis le Jeune, épousa presque aussitôt le fils aîné de Henri d'Anjou ; lequel fils, peu de temps après, succédait sous le nom de Henri H au trône d'Angleterre, tout en conservant sur le continent la Touraine et l'Anjou du chef de son père, la Normandie, de sa mère, et par sa femme toute la Guyenne, le Poitou, l'Auvergne et le Limousin '.
Ici commence cette histoire de la domination anglaise en Provence, si intéressante par l'influence que cette domination exerça sur le développement et le caractère de la poésie des troubadours. Les rapports fréquents qiii s'établirent entre la population méridionale et les souverains de la famille des Plantagenets, forment un des côtés les plus saillants
' Filhs d'un sirven del castel que era fornîers ,clc. y, Rayo.,
■ Hiat. du Languedoc, t. I««f, liv, xvii, p. 518.
* The hiatory ofEngland, by David Eume, chap. Vin.
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de la littérature que nous avons à dépeindre. Gomme ce point a toujours été fort négligé, il convient de nous y arrêter un instant.
Nous avons analysé précédemment les éléments de l'état social chez les peuples provençaux ; nous avons vu que placés, sous le point de vue politique, entre la France et FAogleterre, l'esprit d'indépendance leur suggéra toutes les ruses capables de désunir les souverains de ces contrées ^ Ils avaient compris que la paix devait amener nécessairement l'oppression et la ruine des Etats méridionaux ; et tous leurs efforts avaient pour but de détourner cet orage immense qui s'amassait sur leur tète. Car il y avait une haine terrible et enracinée, une haine de peuple à peuple entre le midi et le nord de la France, et la domination des Plantageoetsen Aquitaine retarda seule le débordement de ce cataclysme. Aussi cette race normande fut-elle presque adorée par les Provençaux, auxquels elle servait en quelque sorte de champion contre la France. Mais chaque fois que les rois anglais voulurent réaliser dans les provinces méridionales le pouvoir fictif qu'on leur laissait par politique , ils s'y voyaient combattus par Louis le Jeune ou Philippe-Auguste, appelés en toute hâte par les rusés seigneurs de la Provence. Deux forces également puissantes sollicitaient le peuple du Midi, et ce peuple mettait tous ses soins à ce qu'elles se fissent équilibre ; dès que l'une d'elles vint à lui manquer complètement, l'autre ne tarda pas à l'entraîner dans l'abime. Cette idée qui fait la base de l'état politique, nous la rencontrons dans toute l'histoire de cette époque. Contentons-nous d'en faire remarquer les manifestations les plus évidentes.
' E m* play quan la trega es fraga
Dels Ësterlins et dels Tornes.
Sirvente, Guerra e trehal, attribuée Durand de Paernes, Rayn., t. IV, 265.
239 DX LA rotsiB nOVSITÇ&LB.
Ce mariage, d'abord, de Louis le Jeune avec Eléonore, qui allait faire passer sans coup férir la Guyenne, l'AuTergne et le Limousin sous la couronne de France, pourquoi fut-il rompu? Est-ce à cause d'une simple infidélité de sa femme que Louis répudia ces belles provinces ? Est*ce à cause de quelque degré de parenté, comme disait le concile de Beaugency? — Le véritable motif de ce divorce était une inimitié préparée de longue main entre les deux époux, inimitié fortifiée par la jalousie, et que développèrent les intrigues et les menées de Raymond de Poitiers, oncle paternel de la princesse ^. Ce Raymond était la cheville ouvrière de cette machination ; en lui semble s'être incamé tout l'esprit de la population méridionale. Et pour preuve de cette assertion, on sait qu'Éléonore fut la première à demander le divorce, et qu'elle fit ce qu'elle put pour y parvenir.
Les provinces du midi des Gaules avaient excité la haine et les révoltes des enfants de Louis le Débonnaire : ce furent ces mêmes provinces qui organisèrent toutes les guerres, toutes les intrigues entre Henri 11 et sa famille ^. On a toujours attribué cette lutte intestine d'un père avec ses enfants à la jalousie de la reine Eléonore; un historien célèbre même , David Hume , a développé cette opinion ' ; mais l'histoire des troubadours me fournit les preuves de l'idée que je viens d'émettre.
La personnification la plus complète de la politique provençale est sans contredit le seigneur de Hautefort, Bertrand de Born. Ce Tyrtée du moyen âge, comme on l'appelle, nous présente réunies toutes les qualités du guerrier et du poète. L'excessif besoin de mouvement et d'émotions, qui le possé-
■ Mém, sur Eléonore d'Aquitaine^ par Bourgeois, Acad. de la Bo* chclle, 1747.
* Foy, Aug. Thierry, Hist, de la conquête d'Angleterre, etc,^ }vr, X.
' « Queen Eleanor, who had disgusted her first husband by her gallaniries, was no less offeDsive for her second by her jealoasy.... David Hume, the hist, of Englandj chap. ix.
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dait sans cesse, lui donne un caractère factieux et turbulent; mais, passionné pour l'indépendance et le bonheur de son pays, il rend ce caractère non-seulement excusable mais glorieux. Poursuivant avec constance sa grande pensée machiavélique, il excite d'abord Henri le Jeune contre son père ; il envenime leur querelle S et ne tarde pas à prendre un immense ascendant sur l'esprit de toute cette famille. Bientôt, ravivant partout le flambeau de la discorde et de la haine, il met aux prises Henri le Jeune et son frère Richard ; puis, à la mort du premier, c'est Richard qu'il pousse contre son père Henri II; puis enfin, à la mort du roi Henri II, Bertrand ne manque pas de soulever des différends entre le même Richard et le roi de France. — A juger de tout ceci super- Gciellement, il ne faut pas s'étonner que Dante inflige un si terrible supplice au héros des troubadours : dans la neuvième vallée de l'enfer, il voit venir à lui un corps, tenant par les cheveux sa propre tète séparée du tronc, en guise de lanterne (a yuiaa di lanterna) ^.
Une fois cependant il arriva que les enfants de Henri II conclurent avec leur père une paix momentanée, et la guerre qu'ils s'empressèrent de porter en Aquitaine (1176-1178) vint justifier les prévisions de Bertrand. Mais le guerrier poëte ne se laissa point abattre. Avisant que Henri lé Jeune était resté neutre dans ce conflit, il forma une ligue formidable sous le nom de ce prince. Les vicomtes de Ventadour, de Comborn, de Ségur, de Périgord, de Gordon, de Gévaudan, de Tortas, de Turenne ; les comtes de Foix, d'Angouléme, d'Armagnac ; les seigneurs de Puiguillem, de Glarensa, de Gragnol, de Saint* Astier, et quatre barons du Périgord,
* £ metia tôt son sen en mesclar guerres : e fes mesclar lo paire e*l filh d^Eaglaterra..., etc. Rayn., t. Y, p. 76.
' E vidi cerlo et ancor par eh' io M veggia,
Un buste senza capo..., etc.
Infernoj cant. xxviii.
234 DK LA P0É8IK PBOYKNÇAIE.
entrèrent dans la confédération ' : tant était grande Tinfluence de Bertrand de Born ! Cependant la mauvaise foi on la trahison de ses principaux alliés mirent tont à coup le valeureux troubadour à la merci de Richard qui l'assiégeait dans son château. Mais, au moment de s'emparer de Bertrand, Richard le reçut en grâce, lui pardonna, le baisa, lui donna son amitié, et le rétablit dans tous ses domaines ^. C'est alors que commença le dévouement constant de notre troubadour pour le chevalier au cœur de lion.
Une autre fois le château dé Hautefort fut assiégé par le vieux roi Henri II, après la mort de son fils bien-aimé Henri le Jeune; mais l'adresse ordinaire de notre Tyrtée le 6t sortir de cette situation difiBcile. Après la prise du château, le troubadour fut conduit au pavillon du roi ; celui-ci le reçut fort mal, et lui dit : « Bertrand, Bertrand, vous avez prétendu qu'en aucun temps vous n'aviez besoin que de la moitié de votre sens, mais vous aurez bien besoin du tout aujourd'hui. — Seigneur, il est vrai que je l'ai dit, et je l'avoue. — Le roi dit alors : Je croîs qu'e^n cette circonstance votre sens vous a failli. — Certes, il m'a failli,' répondit Bertrand. — Et comment? répliqua le roi. — Seigneur, le jour oiî le vaillant jeune roi est mort, j'ai perdu le sens, la raison et le sentiment ^. » Ce souvenir de son fils que le roi ne s'attendait pas à entendre invoquer lui fit une pro~ fonde impression ; après être revenu d'un évanouissement, il s'écria en pleurant : u Ah ! Bertrand ! Bertrand ! vous avez bien droit et bien raison, si vous avez perdu le sens pour mon fils, qui valait mieux qu'homme du monde; et pour l'amour de lui je laisse. libres votre personne, votre bien et votre château, je vous rends mon amour et ma grâce, et
• Raynouard, t. V, p. 83 et 84.
' EM coms Richartz lo receup, perdonan li e baisan lo..., etc. Voy. Rayn., V, p. 85.
^ E^n Bertraas ab tota sa gen fou menatz a) pabaillon del rei fienrie..., etc. Foy, Rayn., p. 87. — Le reste iradiiii Httcralemenl.