‹ De la langue et de la poésie provençalesChapitre 33 sur 40 · HI8T01RS DES TROCBADOCRS. S · texte numérisé non relu

HI8T01RS DES TROCBADOCRS. S

dame qui était moult précieuse et avenante, et maintes fois ehanta ses attraits ; si bien, dit la chronique, que la dame lui voulut du bien, et lui fît plaisir d*amour ^ Mais le Dauphin, qui jusque alors avait protégé les deux amants, éloigna bien vite l'imprudent troubadour, qui, obligé de se faire jongleur , finit par prendre femme à Montpellier. Beaucoup de poésies nous sont restées de lui ; nous nous contenterons de signaler un sirvente qui attaque les principaux chefs de la croisade, et le fameux tenson entre Peyrols et l'Amour, où l'on voit en lutte les deux puissances qui se disputaient alors le cœur de plus d'un chevalier ^.

Gaucelm Faidit, le second poète qui accompagna Richard Cœur de Lion, parait plus intéressant soM >%uelques rapports. Après s'être occupé de jonglerie pendant de longues années, avec sa femme Guillemette Monja, il fut honoré des bienfaits de Boniface de Montferrat et de Richard qui rélevèrent bientôt au rang de troubadour. — Alors, il s'énamoura de la belle Marie de Ventadour, que les auteurs contemporains nous peignent comme la meilleure et la plus avenante dame de la contrée, celle qui faisait le plus de bien et qui se gardait de plus de maP. Pendant sept ans le pauvre trouveur se morfondit dans un tendre et respectueux amour ; ni ses prières, ni ses plus fines louanges, ni ses plus charmants couplets ne purent toucher le cœur de l'inhumaine ; il partit même pour la croisade, afin de se rendre plus digne d'elle ; mais tous ses cfibrts demeurèrent inutiles, la jolie Marie fut inexorable. Il semblait de la destinée de Gaucelm d'avoir des passions malheureuses : une autre Marie, la dame d'Aubusson, se joua cruellement de l'amour

. ' E tant que la domna H volia ben e ill fazia plazer d^amor. Rayn., V,281.

• Milloi, t. I«r, p. 322.

' .... de la meillor domna e de la plus avinens que fos en aquela sazo. (Rayn., 159)... et aqella qe plus felz de be e plus se gardet de mal. (Rayn., 257).

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du pauvre trouveur, et ne s'en servit que pour cacher un sentiment plus véritable qu'elle éprouvait pour Hugues de la Signe, fils du comte de la Marche. Elle poussa même la dérision jusqu'à donner des rendez-vous à son amant dans la propre maison de Faidit ^

Mous venons de voir Richard Cœur de Lion protéger ce dernier troubadour, et le Dauphin d'Auvergne user de la n^éme bienveillance envers Peyrols. Ces deux princes eurent entre eux pendant quelque temps une guerre des plus vives; mais ce n'était qu'une guerre de tensons et de sirventes, une polémique de journaux. Voici le motif de cette joute : la paix signée entre les rois de France et d'Angleterre avait donné le Querci à l'un et l'Auvergne à l'autre ; mais le Dauphin et son cousin le comte Gui, qui étaient seigneurs d'Auvei^ne, en furent bien tristes et bien fâchés, comme nous l'apprend la notice, parce que le roi de France leur était trop voisin '. — Toujours la même politique de Bertrand de Born. — Richard favorisa, appuya même leur révolte ; puis il conclut tout à coup une seconde trêve avec Philippe-Auguste, laissant ses alliés à la merci de leur ennemi. Cette trahison fut punie dans la suite ; les rois ayant rompu une troisième fois, l'Auvergne resta neutre dans le différend^ malgré les pressantes sollicitations de Richard. C'est alors qu'outré de dépit, ce prince composa un sîrvente en langue d'oil, où il dit que le Dauphin lui porta

Tîel foi Corn n Aengris à Rainart ^.

Le Dauphin,, si injustement accusé, ne resta pas court de poésie, et répondit à Richard assez vertement ; car sur le terrain des sirventes, rois, princes, chevaliers, tous étaient

' Raynouard, t. V, p. 158 et Î62.

* E* 1 comte foron moU irist et irat, per so qu^el reis de Fransa lor era trop vezit. Rayn., V, 431.

* Auguis, Poëtea français, t. !«, p. 21.

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égaux. Ce comte d'Auvergne avait, dit-on, un grand talent pour trouver de jolis couplets et de bons tensons , outre les autres qualités que la nature lui avait départies ^ Ses largesses lui avaient fait dépenser plus de la moitié de son patrimoine ; mais ses soins et son économie ne tardèrent pas à récupérer cette perte, et sa cour n'en continua pas moins d'être le rendez- vous des troubadours et des chevaliers.

Parmi les poètes que nous y rencontrons figurent Bertrand de la Tour et Perdigon. Le premier ne vit dans l'histoire que grâce à un sirvente adressé au Dauphin ; mais le second nous intéresse davantage. Perdigon , disent les manuscrits, était fils d'un simple pécheur ; son esprit et son talent le mirent en si grande considération que le prince d'Auvergne le tint pour son chevalier, et lui donna terre et rente. Cette prospérité ne fut pas de longue durée ; un jour la chance tourna, et Perdigon se fit jongleur ; car il savait à la fois bien trouver, bien chanter et bien violer ^

Comme le Dauphin d'Auvergne, et comme Richard d'Angleterre, Boniface marquis de Montferrat avait aussi fait de sa cour un de ces foyers de poésie et de chevalerie. Tous ces princes troubadours semblaient autant d'astres brillants, autour desquels gravitaient de nombreux satellites. Nous avons déjà vu Gaucelm Faidit bien accueilli à Montferrat ; un autre trouveur, Rambaud de Yaqueiras, y fut traité mieux encore.

Boniface avait une sœur, la belle Béatrix, qui devint le sujet des poésies de Rambaud. Longtemps craintif et timide, le troubadour n'avait osé la célébrer que sous le nom de hd cavalier; et cette appellation venait de ce qu'un jour il l'avait vue à travers les fentes d'une porte, s'escrimer avec l'épée du marquis. Mais une fois il réunit tout son courage, et demanda conseil à Béatrix sur la conduite qu'il devait

' Rayn., V, 124, 125.

* £ sab trop ben yiolar e trobar e cantar... e fo filh d*uii pescairc, elc. f^oy. Rayn., Y, 278.

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tenir envers une belle et noble dame qu'il adorait. Cette confidence , dont le sens n'était pas impénétrable, donna occasion à bel cavalier d'encourager son amoureux transi, lequel avoua bientôt l'aimer plus que Pirame n'aima Thisbé, De si tendres amours furent troublés par la jalousie des courtisans, et le poète attristé, devenu taciturne et morose, abandonna sa barpe et ses diants. Les prières de toute la cour et de Béatrix elle-même réussirent à lui faire composer encore une de ces joyeuses cbansons que les jongleurs nomment Hampide ^ ; mais bientôt après il partit pour la croisade, avec son seigneur le marquis de Montferrat«

Jusqu'à présent j'ai tâché de grouper les poètes provençaux autour des principaux faits que nous présente leur histoire. Cette marche était la plus naturelle ; mais elle m'a fait négliger quelques troubadours célèbres, qui semblent avoir vécu en eux-mêmes, presque en dehors des événements contemporains.

Parmi ces troubadours on compte l'aimable et gracieux Arnaud de Mftrveil, celui que Pétrarque nomme ilmenfamoso ^maldo ', en le mettant en opposition avec Arnaud Daniel ; tandis que ce dernier nous parait aujourd'hui bieo inférieur à son homonyme, par l'obscurité, la recherche et Taffectation de son style. Quant à Arnaud deMarveil, conduit par son étoile à la cour de la comtesse de Burlatz, femme du vicomte de Béziers, il s'en énamoura ' ; mais, de même que Yaqueiras, il chanta longtemps sans avouer l'amour qui le consumait. Cette réserve toucha cependant le cœur de la belle comtesse, et, comme parle la chronique,

• Mfllot, I, 257.

* EraoTÎ quei, ch* amor si levé afFèrra,

L* un Pielro e 1* altro, e *1 men fa moso Arnaldo, £ quei, che fur cooquisi con piû guerra.

Petrarca. Trionfo d'amore, cap. iv.

> Et astre et aventura conduis lo a la cort de la comtessa de Burlatz..., etc. Rayn., V, 45.

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elle finit par lui vouloir du bien. Or, Je roi Alphonse de Castille, amant moins timide de la même dame, s'aperçut qu'elle voulait trop de bien à Arnaud ; il s'en plaignit, l'amour céda le pas au rang et à la richesse, et le pauvre trouveur fut congédié.

Je ne dirai qu'un mot de Deudes de Prades , chanoine de Maguelone, dont les vers , qui nous sembleni si gracieux , n'eurent aucune saveur à leur époque. La raison en est bien simple : ils n'étaient pas dictés par l'amour ^ Ce poëte, dans une de ses complaintes, déplore la perte du troubadour Hugues Brunet, qui nous semble loin de mériter toutes les louanges que Deudes lui prodigue ^. C'est ce même Brunet qui, destiné à la cléricature, prit un beau jour la viole de trouveur, rencontra une petite bourgeoise d'Auriilac dont il s'amouracha, et, de désespoir d'en être rebuté, se fit chartreux. Car c'était presque toujours au cloître que venaient aboutir les passions brûlantes de nos troubadours : le chevalier Cadenet en est un nouvel exemple. Ce chevalier, privé de son château et de ses biens par une guerre entre les comtes de Provence et de Toulouse, avait longtemps couru le monde sous l'habit de jongleur, se faisant appeler simplement baguas (garçon) ^ : ce qui n'avait pas empêché que sa grâce et son talent le firent accueillir on ne peut mieux par la comtesse d'Auvergne, et même par Éléonore, épouse de Raymond YI, comte de Toulouse *. Tant était grand le pouvoir de la poésie en ces temps chevaleresques !

Je ne parlerai pas de quelques troubadours de moindre importance, qui ne se recommandent à notre attention ni par leurs ouvrages, ni par leurs aventures. Ce n'est pas une histoire complète des poètes provençaux que j'entreprends

* mas no movian ben d^amor. Fer que non avian sabor entre

la gen, ni no foron cantadas, ni grazidas. Rayn., Y, 126.

* Millot, I, 315.

3 Rayn., t. Y, p. 110.

^ Papon de TOratoire, Voyage littéraire en Provence,

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