HISTOIRE DES TROUBADOURS
Augier eut plus d'un imitateur ; Gavaudan le vieux fut du nombre. Celui-ci se déclare ouvertement partisan de l'obscurité, et avoue que c'est à dessein qu'il fait des poèmes clos et couverts, pour éprouver ceux qui ont l'esprit ouvert ou bouché ^ Un des meilleurs poêles même, Giraud de Borneil, suivit un instant cette pente dangereuse, et fut salué par les disciples de cette école du nom ' de maître des troubadours ^ ; mais il en revint bien vite à la poésie simple et facile de ses devanciers, dont il nous a laissé de charmants modèles.
Plusieurs poètes provençaux se sont aussi rendus célèbres par leurs aventures romanesques ; l'amour conçu par Geoffroy Rudel nous a déjà présenté de ces dévouements extraordinaires, si bien dans l'esprit de l'époque. Une passion, tout aussi inconcevable pour notre siècle est celle de Guillaume de la Tour. Amoureux de la femme d'un barbier de Milan, il s'enfuit avec elle, et vint s'établir à Côme, oii la mort subite de sa jeune et belle maîtresse troubla complètement la raison de notre poëte. Dans son délire, il s'imagina que la pauvre femme contrefaisait la morte pour se débarrasser de lui, et, restant nuit et jour à pleurer sur sa tombe, il l'en retirait chaque soir pour l'embrasser et la supplier de revenir à la vie'. Son désespoir alla toujours croissant, et, comme parle Nostradamus, « venu tout sec et tabide, il trespassa de langueur et de fascherie. »
Ce serait ici le lieu de raconter une autre histoire, bien triste et bien touchante, dont je ne puis malheureusement donner qu'une froide analyse. C'est l'histoire de Guillaume de Cabestaing, de ce trouveur qui fut si bien accueilli par le seigneur Raymond de Roussillon et par son épouse Mar^
' Millot, 1, 154.
* Per que fo apellatz raaestre dels trobadors, et es ancar per (otz aqueisqueben entendon subtils ditz... Rayn., V, 166. ^Rayn.,V,21î.
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guérite ^ Les tendres liens qui ne tardèrent pas à unir la dame et le chevalier n'étaient qu'une de ces passions troubadouresques dont un époux ne pouvait prendre ombrage ; mais Raymond était d'un caractère farouche peu en harmonie avec son siècle, et d'ailleurs, comme l'observe Fontenelle à propos de cette histoire même, tous les maris ne peuvent pas dépouiller leur férocité naturelle '. De sorte qu'après s'être donné toutes les peines imaginables pour faire avouer à Guillaume son amour, le barbare résolut d'en tirer une vengeance prompte et terrible. Ayant mené Cabestaing, par manière de promenade, dans un lieu écarté, il l'assassina traîtreusement ; puis, lui ayant coupé la tête et arraché le cœur, il s'en revint tranquillement au château. Le cœur fut donné au cuisinier avec ordre de le rôtir comme un morceau de venaison ; et Marguerite, qui aimait fort la sauvagine, mangea de ce mets assez volontiers. Pour lors Raymond, se levant de la table et présentant à sa femme la tête de Gabestaing, lui demanda ironiquement si elle avait trouvé d'un très-bon goût le cœur de son amant. <( Si bon, dit-elle, que je jure de ne jamais manger autre chose, pour ne pas perdre la saveur qui m'en est restée '. » A ces mots, échappant à son mari qui venait de mettre l'épée à la main, elle se donna la mort en se précipitant d'un balcon.
Un attentat aussi odieux répandit la consternation dans toute la chevalerie. Les guerriers courtois de la Provence, et le roi d'Aragon lui-même, prirent les armes pour venger Guillaume et Marguerite* Castel-Roussillon fut emporté d'assaut, donné aux parents des deux victimes, et le cruel Raymond mis à mort dans sa prison. Une même tombe reçut les restes des malheureux amants, et longtemps les dames etjes cheva-
' Ou Sermonda, diaprés un autre manuscrit.
* Fontenelle, Hiat. du romieu de Provence,
^ E dist H qu^el era estât si bons esaborot que jamais autre manjars ni autres heures no* 1 torriar sabor de la boccba qu^el cor d*en G. li avia lassât. Ms. de la Laurentiana, publié par Rayn.
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liers de tous pays vinrent y accomplir de pieux pèlerinages.
Ce petit roman, dont on ne conteste pas le caractère his* torique»^ a été le type et l'original d'une foule d'histoires semblables. On connaît les aventures de la châtelaine Ahx de Vergy et du seigneur de Vaudrai, puis celles de la dame de Fayei et du seigneur de Couci ; il y a même sur ce sujet une tragédie de Du Belloi, et une d'Arnaud de Baculard. — Puisque nous en sommes aux histoires romanesques, disons quelques mots d'une charmante tradition qui, de même que la précédente, a trouvé un écho chez plusieurs écrivains.
Un jour, le comte de Provence, Raymond Bérenger, rencontre un pauvre pèlerin, un romieu, comme Ton disait alors ; charmé de son esprit, il le conduit à sa cour et le comble de bienfaits, sans vouloir pénétrer Vincognito que celui-ci désirait garder. Bien plus, il l'attache à son service, lui met entre les mains les affaires de TÉtat, et finit par en faire son premier ministre. Une fois cependant, le comte, prêtant l'oreille aux calomnies de ses courtisans, demande au romieu l'exposé de ses affaires ; celui-ci, blessé de cette ingratitude, se hâte de prouver son intégrité, et, reprenant son mulet, son bourdon et sa panetière, il s'en retourne comme il était venu. D'aucuns affirment que les pressantes sollicitations de son seigneur le firent revenir à la cour, et que ce fut lui qui maria les quatre filles de Raymond aux quatre plus grands rois de l'époque ^ — L'histoire d'un inconnu, d'un pauvre romieu qui devient premier ministre, est fort romanesque, il faut en convenir ; mais toute la vie de ce temps n'est-elle pas romanesque? La Fontaine dit à propos d'une fable presque semblable :
Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes *»
' foy. riflgénieuse nouvelle de Fontenelle, Hist, du romieu de Provence, qui n*a pas été achevée, f^oy, aussi Mîllot, II. — Dante parie de cette histoire au Vi^ chant du Paradis.
^ Le Berger et le Roi, liv. X, fable 10.
246 0£ Lk POiSIB PBOVBnÇALK.
Peut-être y a-t-il plus d'iavraîsemblance encore dans le trait suivant qu'on trouve en la vie de Richard de Barbezienx. Rudement renvoyé par sa dame à cause d'une légèr^ infidélité, dont il avait du reste grand repentir, ce troubadour était allé se bâtir une petite chaumière au fond des bois. La cour du Pui ( nous sommes dans la dernière moitié du xiii° siècle), touchée de la pénitence et du désespoir du pauvre Richard, Ot implorer sa grâce, et l'inhumaine ne consentit à lui pardonner qu'à une condition : cent dames et cent chevaliers, gui s'aimassent d'amour, devaient venir l'en prier, les mains jointes, à genoux. Et la chose s'exécuta de point en point '. — Que dites-vous d'un pays oii l'on trouve ainsi tout de suite, pour ainsi dire sous la main, cent couples qui s'aiment de véritable amour?
Nous avons déjà fait connaissance avec quelques femmes troubadours, à propos des amours de la comtesse de Die et d'Azalaïs de Porcairagues ; car ces divinités descendaient parfois de l'empyrée où les plaçait la poésie, pour se mêler aux jeux des simples mortels. Nous ne ferons que signaler les gracieuses chansons de Gastelioza, de Clara d'Anduze, et de quelques autres, dont les manuscrits ne disent presque rien ; mais ce n'est qu'à la modestie et à la timidité de ces poètes féminins que nous devons attribuer cette profonde obscurité : leurs compositions sont pleines de grâce, d'enjouement et de vivacité.
On voit que la poésie provençale comptait des représentants dans tous les rangs, dans toutes les classes de la société, depuis la simple bourgeoise jusqu'à la noble châtelaine, depuis le serf jusqu'au monarque ; et cela non-seulement dans la Provence même, mais en Catalogne, en Italie et jusqu'en Sicile. Ces provinces ne tardèrent pas à se remplir de poètes et de jongleurs, qui trouvaient partout asile et protection : les cours des rois et des seigneurs étaient ou-
•Millot, III, 81.
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vertes à tous ceux qui savaient bien trouver ou bien chanter, qu'ils vinssent avec la harpe du troubadour ou la rote du jongleqr, avec le bourdon de pèlerin ou la lance de chevalier.
Nous possédons même deux rois d'Aragon parmi les poètes provençaux ; car on appelait poètes provençaux tous ceux qui se servaient de la langue provençale. Alphonse 11, fils de Raymond Bérenger IV, et premier roi d'Aragon, nous a laissé une chanson assez gracieuse ; et Pierre 111, Tinstigateur des Vêpres siciliennes, le roi de Sicile qui osa résister au pape, et contre lequel Philippe le Hardi entreprit une croisade, prit aussi rang parmi les trouveurs de Provence ^ Un autre roi de Sicile, Frédéric III, ne dédaigna pas non plus de descendre dans l'arène des tournoiements littéraires, et il nous reste de lui un tenson avec le marquis d'Ëmpu* rias. Enfin, tout le monde connaît ce trait de l'empereur Frédéric I<" qui, donnant à Raymond Bérenger II l'investiture de ses fiefs (à Turin en 115-4), répondit aux compliments que lui adressaient de nombreux troubadours, en leur improvisant un dizain en langue provençale ^. Combîen devait être grande l'influence d'une poésie en l'honneur de laquelle les monarques eux-mêmes se faisaient trouveurs !
Avant de passer à cette classe de troubadours que nous appellerons les grands satiriques de la Provence, nous parleront brièvement de deux auteurs tout à fait hétéroclites dans rhistoire^ont nous nous occupons. Ce sont deux moralistes, deux philosophes, si l'on peut s'exprimer ainsi, qu'il semble voir sortir des écoles d'Aristote avec la guitare du troubadour. Le premier, Giraud Riquier, nous a laissé parmi ses poésies une longue lettre en vers, où il s'engage dans une dissertation fort obscure, et, comme il le dit, fort subtile^
' Raynouard applique à ce dernier, sans doute par erreur, la même DOtice qu'à Alphonse II. f^oy, t. V, p. 290 et p. 19.
* Voltaire, qui attribue ce dizain bien connu à Frédéric II, y voit le dernier exemple de la langue romance dégagée de la dureté tudesque. Essai sur les mœurs, etc^y chap. lxxxii.
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pour prouver que la connaissance vient à Thomme par le moyen des sens ^ ; on dirait presque un commentaire sur le fameux nihil est in intellectu,;. On ne s'attendait guère, j'imagine, à rencontrer parmi les trouveurs un Locke on un Condillac. — Le second poëte de ce genre est Nat de Mons ^. Toutes les poésies de celui-ci, sans exception, portent l'empreinte de la philosophie scolastique. Ce ne sont que longues et arides discussions sur les principes du bien et du mal, sur la nature de l'âme et de la liberté , sur l'influence des astres dans la vie de l'homme, le tout hérissé de commentaires et de subdivisions pédantesques. Parfois cependant l'on rencontre dans ce fatras quelque bonne pensée, quelque réflexion judicieuse, qui paraissent de vrais éclairs de génie. Somme toute, ces troubadours hybrides ne sont que le produit naturel de la civilisation arabe.
La poésie audacieuse et terrible des sirventes a quelques représentants fort remarquables. En première ligne nous voyons apparaître Marcabrus, le Juvénal de Tépoque, comme on Ta souvent appelé. Fils d'une pauvre femme nommée Maria Bruna, ou même enfant trouvé selon d'autres manuscrits, il devint bientôt redoutable par ses satires et ses révélations, c'est ce qui porta le châtelain de (^ui, dont il avait dit beaucoup de mal, à le faire mourir ^. Si l'on en croit les poésies de cet écrivain, les mœurs devaient être horriblement corrompues, la société complètement désorganisée ; de sorte qu'il faut bien se garder d'adopter l'opinion qui le place parmi les premiers troubadours ; les événements historiques dont il nous parle le font descendre à Tannée lâ69, c'est-à-dire à la période de décadence pour cette littérature et cette société*
Le second satirique que nous avons à remarquer est le
' Millot, III, 329.
> Natz de Mons de Tholosa. Rayn., Y, 269. Millot, II, 180.
3 Rayn., V, 251.
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moine de Montaudoo. Ce moine, né au château de Vie en Auvergne , ne parait pas s'être longtemps complu dans la vie monastique. Ayant été trouver Alphonse, roi d'Aragon, celui-ci lui conseilla de manger de la viande, d'être galant envers les dames, de bien poétiser et de bien chanter : ainsi ût-il, et s'en trouva bien *. Nous ne le placerons point cependant au nombre des bons poètes ; sa grande satire contre les troubadours de son siècle, faible reflet de celle qu'avait faite avant lui Pierre d'Auvergne, ne contient que des injures grossières, sans verve, sans goût, et surtout sans poésie.
Tel n'est pas Pierre Cardinal. Issu de noble extraction, ayant reçu de bonne heure une instruction solide, il apprit de bonne heure à mépriser les vanités du monde et à châtier les folies qu'il voyait commettre à ses semblables. Pendant une longue existence, toujours active, toujours louable, il acquit une connaissance parfaite du c^iractère de son époque, et s'éleva sans cesse contre tout ce qui lui parut répréhensible ^; mais ce n'est ici que l'indignation spontanée d'une belle âme, libre de toute passion mauvaise. Ne nous étonnons point de l'affreux tableau qu'il nous trace des mœurs de ce temps : ces moeurs étaient réellement infâmes, surtout dans certaines classes de la société. S'il » tient pour sot ou fou celui qui d'amour se lie ', » c'est que le véritable amour, l'amour troubadouresque n'existait plus à cette époque.
H est encore un poëte d'un caractère tout original, dont nous avons oublié de parler jusqu'à présent, et qui mérite pourtant quelque attention, ne fût-ce qu'en faveur de sa singularité. Fils d'un pelletier de Toulouse, Pierre Vidal nous présente dans sa physionomie générale un de ces ma-
' £M reis H comandet qu'el manges carD, ë domneis e cantes e irobes : et el si fe«. Rayn., V, 2C4.
» Rayn., V,.302.
' Be tenh per fol e per musart
Cel qu'ab amor se lia; elc.
Selon Nostradamus, Cardinal mourut en 1306.