‹ De la langue et de la poésie provençalesChapitre 36 sur 40 · DE LA POÉSIE PBOVENÇAIB · texte numérisé non relu

DE LA POÉSIE PBOVENÇAIB

tamores de comédie, de ces capitaines Tempête que Ton trouve encore sur le théâtre espagnol. La vie tout entière de ce troubadour n'est qu'un tissu de folies ; et l'on s'étonne de rencontrer chez lui des poésies fort sensées, pleines de charme, de tendresse et d'amour. C'est en considération de ce mérite que les princes et les barons recherchèrent souvent son amitié, et les bouffonneries même de Vidal paraissent avoir été fort amusantes. Amoureux d'Adélaïde de Roquemartine, femme du vicomte de Marseille ^, il s'oublia jusqu'à oser la baiser sur la bouche un jour qu'il l'avait surprise endormie. Adélaïde, qui jusque-là n'avait vu dans Vidal qu'un bouffon sans conséquence, s'offensa de ce baiser; et le poète, forcé de quitter la cour, s'en alla tout dolent s'embarquer pour la croisade. Arrivé dans l'ile de Chypre, ses amis le marièrent à une Grecque, lui persuadant qu'elle était nièce de l'empereur de Constantinople : ce qui acheva de tourner la tête du pauvre trouveur, et lui fit dès lors rêver sérieusement la conquête de l'Orient. Il revint néanmoins en Provence, et s'étant enflammé d'une passion nouvelle pour la belle Louve de Penautier, il ne crut pas mieux lui prouver sa tendresse qu'en s'affublant d'une peau de loup, et en parcourant la campagne en cet équipage : ce qui faillit devenir funeste au troubadour, sans émouvoir grandement le cœur de sa dame. Toutes ces aventures que je dois me borner à résumer ici méritent justement à Pierre Vidal le titre, qu'on lui a souvent décerné, de don Quichotte des troubadours.

Cette Adélaïde de Roquemartine, que nous venons de voir aimée par Vidal, reçut aussi les hommages d'un autre troubadour, de Foiquet de Marseille. Ce nom, qu'on ne peut prononcer sans un mouvement d'horreur, rappelle à la fois des années de splend'eur et des années de sanglant désastre. Il 7 a dans la vie de cet homme deux périodes distinctes ; mais, si nous le voyons sous un jour différent dans chacune

' Rayn., ¥,334. Millot, II, 266.

HISTOIRE DES TROUBAOODBS. 251

d'elles, c'est sous un jour également défavorable. Dans ce Folquet de Marseille, il 7 a d*abord le séducteur d'Adélaïde de Roquemartine, l'amant sensuel qui, implorant ses faveurs, lui disait : <( Hàtez>vous de me rendre heureux tandis qu'on me suppose amoureux d'une autre ; la circonstance est favorable , tout le monde y sera troippé. » C'est encore le même Folquet qui, accusé de tentatives criminelles sur Laure de Saint-Julien, fut ignominieusement chassé de la cour du vicomte Barrai ^ D'autre part, nous voyons dans cet homme le prédicateur de la guerre civile, l'évéque qui trahit également ses diocésains et son seigneur Raimond VI, le prédicateur perfide qui deux fois fit rendre les armes, sur sa parole, aux Toulousains, et deux fois donna lui-même l'ordre de les massacrer. — D'après tout cela, il est assez difficile de concevoir pourquoi Folquet fut canonisé par Tordre de Citeaux, et célébré par Dante ' et par Pétrarque '.

L'odieux personnage que nous venons de signaler nous conduit naturellement à cette période de notre histoire que remplissent et la croisade contre les Albigeois , et la décadence de la poésie provençale : ces deux faits contemporains, mais non identiques, seront traités dans le chapitre suivant.

' Millot, I, 179. Rayn., V, 150.

* ^oy. le IX« chant da Paradis.

3 Folchette ch' a Marsiglia il nome ha date, eic.

Petrarca. Trionfo d'amore, cap. iv.

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