CHAPITRE VI
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Causes de cette décadence. •— Inutiles efiforts pour ranimer Tesprit poétique. » Jeux floraux. — Destinées ultérieures de la poésie provençale.
L'étude des causes qui présidèrent à la décadence de la littérature provençale, est Tua des points les plus intéressants de cette histoire. C'est aussi l'un de ceux qui ont été le moins compris jusqu'à présent par tous les écrivains qui s'en sont occupés. La plupart, ne considérant que la surface des faits historiques, attribuent la chute de cette civilisation à la guerre contre les Albigeois, c'est-à-dire au misérable fanatisme de quelques ministres du culte, et versent d'abondantes larmes sur la langue et la poésie qui, disent-ils, s'éteignirent dans le sang. La métaphore est très-belle, mais je ne la conçois pas, je pense même qu'elle est tout à fait incompréhensible. Il me semble d'ailleurs que les plus grands désastres qui surviennent ici-bas ne peuvent jamais arrêter ni détourner la marche de l'esprit humain, pour peu qu'on la considère d'un point de vue élevé, supérieur à tout orgueil de >aces, à tout esprit de nationalité. Ces désastres, d'ailleurs, ne forment -ils pas des crises souvent utiles et même nécessaires dans l'histoire de l'humanité?
La décadence de cette civilisation, et partant de cette lit-
DÉCADElfCB DB Là POÉSIB PROVENÇàLE. 255
térature, à selon moi deux grandes causes principales. L'une interne, l'autre externe ; Tune morale, intellectuelle, l'autre sociale. — Étudions la première de ces causes.
Je ne pourrai bien faire comprendre la marche de l'esprit chevaleresque qui anime la poésie des troubadours, qu'en la mettant en parallèle avec l'existence humaine. £n ejQTet cette histoire, dans son développement, reproduit exactement les différents âges de la vie de l'homme ; piais c'est une vie pleine de sensibilité, de jeunesse et d'amour, une vie de poëte. Je vais tâcher de la peindre dans ses phases successives.
A. l'aurore de cette société, nous voyons apparraitre une langue et une littérature nouvelles, qu'on croirait presque nées d'elles-mêmes sous le beau ciel qui les inspire. Par une action mystérieuse, incompréhensible de la Providence, de tous les éléments divers qui sont venus se répandre dans cette province, de toutes ces civilisations qui s'y sont longtemps combattues, l'esprit originel ne conserve, au xi^ siècle, que la fleur, la pure essence, dégagée de tout principe mauvais. C'est alors que naît cette littérature, pleine de sève et d'ardeur, et, comme le premier âge de l'homme, ne se guidant que sur l'instinct, sur cet instinct que n'a pas encore vicié la culture intellectuelle. Cet âge, d'une extrême sensibilité, ouvert à toutes les émotions que font naître les beautés de la nature, à toutes les passions qui viennent surgir dans un cœur vierge, se jette avec enthousiasme, avec exaltation dans la poésie. La poésie, en effet, mais la pure poésie, la poésie de l'âme, voilà l'esprit troubadouresque à sa première phase.
Mais, dans la vie de l'homme, lorsqu'une seule faculté reçoit un développement prédominant, exclusif, lorsqu'un seul organe se trouve soumis à une continuelle surexcitation, il arrive que cette faculté finit par absorber toute la vie intellectuelle, que cet organe acquiert une excessive irritabilité; et par suite le reste de l'existence tombe