DE LA POÉSIE PR0VE9ÇAIB
dans une atonie complète. L'histoire de l'esprit provençal présente la même progression. Les sentiments cheyaleresques, qui résument la civilisation de cette époque, ne tardent pas à acquérir une grande perfection, à envahir toutes les autres expressions de l'intelligence. De là cette délicatesse pleine de charmes que nous avons observée chez les premiers trouveurs. Il y a dans les chansons de Bernard de Yentadour, d'Arnaud de Marveil, de Pons de Capdueil, un parfum de grâce et de virginité qui nous enivre. Mais le besoin d'émotions qui semble tourmenter ces poètes, vint à s'user promptement; leur sensibilité fut soumise à un développement trop subit, trop anormal ; la poésie perdit cette grâce , cette virginité qui nous plaisait tant ; et l'on vit bientôt d'autres tendances s'introduire peu à peu dans la littérature. Un sentiment surtout avait toujours absorbé l'esprit troubadouresque : l'amour avait été le principe, l'àme de cette poésie. Cet amour, d'abord pur et chaste, presque céleste, ne tarda pas à suivre la pente irrésistible que suivait sans «'en apercevoir toute cette société. Sa dégénérescence se manifesta de deux manières différentes, par deux voies opposées. D'une part, il devint sensuel et grossier, il se matérialisa, formant cette passion qui ne ressemble plus à l'amour que par le nom. D'autre part il réussit à se main* tenir dans Tordre intellectuel, mais ce ne fut qu'en subissant une complète transformation ; la pensée, l'intelligence s'en empara, pour en faire le thème de ses réflexions et de ses raisonnements : l'excès de développement avait produit une sorte de susceptibilité nerveuse, si j'ose m'exprimer ainsi ; mais l'amour avec ce caractère n'était plus un sentiment, et partant plus de l'amour.
Cette seconde phase de la littérature provençale produisit les cours appelées cours d^anwur par habitude, et parce que la métamorphose que j'ai indiquée s'était opérée presque insensiblement. Alors prit naissance cette science singulière, que l'on nomma science d'amour, saber de drudartOy en