PHILOSOPHIE DD LANGAGE
Le propre de réclectisœe est de poser des bornes à la science : les théories qui se fondent sur l'hypothèse d'une langue mère ont toujours révélé des tendances beaucoup plus progressives. Cependant le point de vue trop exclusif oii se plaçaient les anciens celiomanes a été repris par quel- ^ques-uns de nos contemporains. Ce point de vue, seulement modiûé par les progrès de la linguistique, a fait attribuer tantôt au celto-breton ^, tantôt à l'ibérien ou au basque ^, l'honneur d'avoir engendré toutes les autres langues. La révolution française avait contribué puissamment au dévelappement de la véritable philologie , en éloignant les esprits de la civilisation hébraïque '. Bientôt Ton voit l'idée d'une langue mère donner naissance à des théories d'un ordre beaucoup plus élevé ; et nous avons déjà remarqué que c'est dans cette direction que l'on peut surtout observer la marche du progrès. Sans approuver les écrivains qui pla* cent dans le sanscrit l'unique source des langues, nous devons reconnaître que leurs recherches et leurs décou* vertes ont fait faire un immense pas à la science. L'analogie entre les diverses familles de langues indo-européennes a été clairement et savamment exposée par MM. Bopp^, Eidihoff^, Adolphe Pictet ^ l'abbé Chavée '', etc. ; ce n'est que la raison de cette analogie qui semble n'avoir pas encore
cbap. XI ; -* et Histoire d» la poème provençale , cours publié en 1846, chap. VI.
■ yoy. les ouvrages de Latour d* Auvergne, de Bacon-Tacon, de Le Gonidec , etc.
* Foy, les ouvrages de Larramendi, de Deppîng , d*Abbadie, de G. de Humboldt, etc.
' yoy. Bacon -Tacon, Recherchée eur lee oriyinee ceWquee , etc., 2 vol. in-8o, an yi; voy. surtout avant-propos, et t. II, p. 127-139.
4 FergMehende Grammalik des eaneerit, tend, griecMechen , laieintscAmt, «fc, 1833.
5 Parallèle des langues de l'Europe et de VAêie, 1 836, in-4o.
* De l'affinité des langues celtiques avec le sanscrit, 1837, in-8o. 7 Essai d'étymologie phUosoplâgue , 1844, in-S».
été saisie complètement. Je lis dans M. de Bretonne, que le celtique, le zend et le sanscrit doivent être les trois dialectes principaux d'une langue unique et primitive *. M. Diefenbach, traçant un tableau généalogique des idiomes japétiques, place en premier lieu une langue mère inconnue dont le développement successif a produit le sanscrit, le médo- ^ persique, etc. ^.
Certainement, cette hypothèse une fois admise, toutes les conséquences qu'on en tire sont parfaitement justes, et les démonstrations auxquelles elle sert de base deviennent claires et faciles. La lumière se fait ; tout s'explique. Pourquoi cette multitude de langues répandues en Europe et dans l'Inde ont-elles des rapports si frappants, si incontestables? Pourquoi, particulièrement, le grec, le latin et le roman, ont-ils toujours été regardés comme dérivés l'un de l'autre? Pourquoi, enfin, les langues romanes entre elles se ressemblent-elles au point qu'on les a crues identiques dans l'origine? — On voit que les questions les plus difficiles, les plus obscures, se résolvent d'elles-mêmes ; et l'importance de cette hypothèse doit être bien évidente, puisqu'on rapporte que Raynouard, initié vers la fin de sa vie aux travaux de Le Gonidec sur le celto-breton, regretta bien vivement de ne les avoir point connus '•
Mais si toutes les déductions que fournit un principe supposé sont justes en elles-mêmes, suffisent-elles pour faire admettre ce principe comme vrai? Non sans doute; elles ne font tout au plus que constituer sa vraisemblance, sans lui donner de certitude. Or, pour peu que l'on examine de près
' Hiêt, de la filiation et des migrations des peuplée , liv. IX. Analogie des langues, t. II, p. 287-365.
* Ueher die jetzigen romanischen Schriftsprachen , in-4o, Leipzig, 1831, p. 4.
^ Cette anecdote est consignée dans la préface de la Grammaire de Le Gonidec, p. 16 ; et cette préface n*est point de Le Gonidec luimême, lequel mourut peu de temps après Raynouard.
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l'hypothèse de la langue mère, il faut reconnattre que cette hypothèse est toute gratuite, qu'elle n'est pas susceptible de démonstration, qu'elle ne possède en sa faveur aucune preuve, aucun indice historique , et enûn qu'elle suppose elle-même l'existence d'un peuple primitif inconnu, d'un peuple type, ayant habité quelque part au milieu de l'Europe et de l'Asie.
Ces considérations nous découvrent le vice radical d'un système qui certainement est le plus simple et le plus satisfaisant de tous ceux qui se sont élevés dans la science. C'est aussi le système qui s'accorde le mieux avec l'extension et le développement qu'a pris de nos jours l'étude de la linguistique. — Or, ne pourrait-on point trouver quelque théorie qui réunit ces conditions, sans avoir le vice que je viens de signaler? Ne pourrait-on point expliquer les analogies que l'on aperçoit entre toutes les langues indo-européennes, sans admettre une dérivation successive, ce qui semble impossible, ou une langue mère commune, ce qui semble arbitraire ?
Faisons un pas de plus dans la route que nous suivons en ce moment. Voyons s'il ne serait pas plus juste de reconnaître, au lieu d'une unité de descendance, une unité purement intellectuelle; au lieu d'un type matériel et palpable, existant chez un peuple déterminé ou indéterminé, un type moral existant dans l'esprit même des hommes et des nations. Mais que ces mots, au premier abord, n'effrayent pas ; on se convaincra bientôt que les idées qu'ils représentent sont extrêmement simples et naturelles.
Qu'on me permette d'écarter pour un moment toutes les conjectures plus ou moins nébuleuses, toutes les hypothèses plus ou moins téméraires qui jettent tant de vague sur les recherches de ce genre. Je ne parlerai donc ici ni de l'existence d'une civilisation primitive, ni des migrations successives des peuples, ni du point de départ de ces migrations qui semble se trouver au centre de l'Asie : ces. grandes dis-
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eussions appartiennent à une sphère d'ctudes et de recherches excessivement ardues, et je ne me hasarderai pas d'y pénétrer. D'ailleurs, pour dire toute ma pensée, ces interminables controverses me paraissent avoir , en elles-mêmes, beaucoup moins d'importance qu'on ne leur en attribue généralement. En effet, examinons en quoi peut consister cette importance, relativement aux peuples dont nous étudions l'histoire. C'est simplement à constater la nature de l'élément traditionnel qui entre dans la formation de toute civilisation. Or voilà précisément en quoi je considère cette recherche comme d'utilité secondaire ; j'espère prouver tout à l'heure, par une analyse philosophique et raisonnée, que dans le développement intellectuel , ou , pour mieux dire , dans l'éducation des premiers peuples, l'élément traditionnel n'a eu qu'une action indirecte, une simple influence.
Cela posé, considérons en elle-même chacune des nations qui composent la race indo-européenne ^, abstraction faite de toute relation d'origine, soit entre elles, soit avec une nation primitive. Les historiens et les philologues admettent généralement que toutes ces nations possèdent la même organisation intellectuelle, les mêmes facultés, et les mêmes conditions de développement; il est d'ailleurs facile de reconnaître chez tous les individus de cette race le même type physique et moral. Dès lors ne verra-t-on pas se former dans chaque pays, dans chaque population, et par l'activité propre à cette population, une civilisation analogue au moins dans ses principes constitutifs? Les éléments semblables produisent des résultats semblables; et l'homme, sentant, pensant, agissant partout sur des données qui sont communes à tous les hommes, se forme partout aussi une langue, des
' Les limites de cet ouvrage m*obIigent à restreindre h cette race le cercle de mes études. On jugera s^il faut admettre pour les autres races des principes philosophiques spéciaux et une autre nature humaine.
mœurs, des coutumes, qui doivent avoir des caractères communs. Voilà ce que j'appelle Tunité morale, et Ton voit que cette unité n'est pas une simple hypothèse, qu'elle se fonde au contraire sur l'organisation même de l'esprit humain.
Sans doute on objectera que les civilisations sont loin de présenter des. analogies aussi parfaites que mes raisonnements semblent le supposer. Mais c'est précisément parce que les hommes sont loin de penser et de sentir parfaitement de la même manière; c'est parce que lés manifestations de leur intelligence se modifient selon les temps, selon les lieux, selon le degré de développement moral et de perfectionnement matériel ; c'est parce qu'enfin le climat j la nature du sol et les autres influences physiques agissent considérablement jusque sur les organes de Tappareil vocal.
On conçoit que je ne fais ici qu'indiquer les traits généraux, l'idée fondamentale d'une thiéorie qui trouvera sa raison et sa preuve dans un examen attentif de l'éducation, tant pour les peuples que pour les individus. Le langage, ne l'oublions pas, fait partie intégrante de l'activité intellectuelle d'un peuple; sa formation, son organisation, ses progrès, sont dans un rapport intime et constant avec la civilisation même : de sorte qu'on peut dire que l'histoire des langues est véritablement l'histoire de l'esprit humain.
Avant d'étudier les langues dans leur existence propre, je crois avoir besoin de dire quelques mots sur l'origine du langage. L'idée fausse que l'on s'en est toujours faite a étendu sa déplorable influence jusque sur notre siècle. Il n'y a pas longtemps que Ton expliquait encore le dogme de la révélation de la manière la plus matérielle et la plus bizarre; parfois même, pour appuyer l'hypothèse d'une langue mère, l'on soutenait fort sérieusement que le hasard seul n'a pas pu faire tomber les peuples d'accord dans une chose aussi arbitraire que le langage. Mais c'est méconnaître complètement la nature du langage que de l'envisager comme arbitraire ou comme révélé. Les vrais principes de la parole humaine sont
heureusement trouvés, reconnus, et chaque jour ils se répandent davantage. On commence à considérer Finvention ou la révélation des langues comme de simples questions de mots : grâce aux progrès rapides de la véritable linguistique, nous voyons tomber une à une ces antiques erreurs.
Le langage est naturel à l'homme ; Thomme a été créé pouvant et devant parler. Il suffit, pour en être convaincu, de considérer un instant cet appareil vocal si parfait et si admirable, cet ensemble d'organes destinés non -seulement à former, à émettre des sons, mais à les modifier, à les articuler, à les varier de mille manières. On conçoit que l'homme vivant avec ses semblables, sentant le besoin de leur communiquer ce qu'il éprouve, et ayant à sa disposition un instrument capable de reproduire toutes ses affections, toutes ses sensations, on conçoit que cet homme parle naturellement, spontanément, sous l'empire d'un véritable instinct* Et ce langage d'abord imparfait, incomplet, embryonnaire, ne tarde pas à se développer, à s'organiser d'une manière complète sous Tempire de la réflexion et de la raison ^
Ces idées, dont aujourd'hui l'on commence à reconnaître généralement la vérité, ne paraissent pas réclamer de démonstration plus étendue : je n'ai point d'ailleurs à m'engager ici dans le domaine de la métaphysique. Mais, le plus grand nombre des savants, ceux mêmes qui admettent ces princi> pes en tant que principes, ne laissent pas de s'en écarter considérablement dans l'application, et d'en méconnaître les conséquences les plus naturelles et les plus importantes. Or, ce sont ces conséquences qui rentrent particulièrement dans le point de vue oii je me suis placé. Elles ne feront du reste qu'appuyer et confirmer la théorie précédente : c'est par la
> Doctrine développée par M. Ahrens, dans son Cours d'anthropologie (Paris, 1858), par M. Tabbé Chavée, dans son Essai d'éiymologie philosophique (Bruxelles, ;I844); ei admise par beaucoup de pliilosophes et de linguistes actuels.
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poursuite d'une vérité dans toutes ses manifestations, c'est par la comparaison avec des idées de même ordre et de même nature, qu'on arrive à donner à cette vérité une base solide, un large développement.
Le langage peut être considéré de deux manières différentes, sous deux points de vue distincts : quant à sa source et quant à ses manifestations ; ou bien par rapport à l'homme qui parle et par rapport aux hommes à qui l'on parle, en un mot relativement au sujet et à l'objet. £n effet le langage, dans sa nature propre, est à la fois personnel et social ; personnel, il nous apparaît comme un véritable art, il se lie aux autres arts par les analogies les plus intimes et les plus profondes ; social,' c'est avec les idées de droit qu'il présente de frappantes analogies, et son développement se montre tout à fait semblable à celui des coutumes et du droit écrit.
Ces ressemblances ne sont pas seulement spécieuses; il est facile de remarquer qu'elles ont leur source dans la nature de l'esprit humain. Je crois presque indispensable de présenter ici quelques-unes de leurs conséquences les plus importantes, pour faire comprendre dans toute sa portée la véritable notion du langage.
Le langage est un art. Tout art se fonde sur une imitation de la nature, tant de la nature physique, extérieure, que de la nature morale, intellectuelle. Mais que l'on se garde bien de confondre l'imitation avec la simple copie. Ce dernier terme ne désigne qu'une reproduction matérielle exacte, ou plutêt servile, un véritable plagiat de la nature, effectué grossièrement, sans la moindre participation des actes intellectuels. Pour l'imitation, au contraire, l'esprit ne reçoit les perceptions des phénomènes naturels que comme une sorte de matière première, qu'il assimile à sa propre essence, qu'il élabore par sa propre activité, et qu'il transforme ainsi complètement : c'est cette véritable création nouvelle que l'on nomme l'imitation dans les arts. L'imitation n'est point l'écho, le reflet de la nature extérieure, mais l'écho, le reflet
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des diverses modiGcations opérées dans notre âme à TocGasîon de cette nature extérieure. La source de Timitation est donc toujours en nous-mêmes, quels que soient les phénomènes, physiques ou moraux, que nous ayons à représenter.
Mais l'expression de notre état intellectuel revêt les formes les plus diverses. C'est d'abord, sous Tempire seul de Tinstinct, la mimique et la danse, le chant, le langage, la poésie : véritables arts, où s'expriment spontanément les sensations, les besoins, les affections de Fhomme, mais de rhomme enfant, de l'homme plutôt individuel que social ; puis, dans un état de civilisation plus avancée, ces premiers arts se perfectionnent, se complètent , en même temps que l'on voit naître l'architecture, la statuaire et la peinture. 11 est facile d'observer que tous ces arts, depuis la mimique jusqu'à la peinture, suivent une progression constante, se bornant d'abord au nécessaire, puis cherchant le beau, puis enfin tombant dans l'exagération et le superflu.
Ainsi le langage, dans son principe, ne reproduit la nature qu'en la transformant, et, si j'ose le dire, en la recréant. D'ailleurs il a bien fallu faire autre chose que simplement la copier, puisque notre appareil vocal ne peut rendre que des sons et des mouvements, et même dans une certaine limite. C'est là précisément que l'on peut admirer tout ce qu'il y a d'ingénieux et de sublime à la fois dans le langage. Une simple ren\0rque nous apprend que la nature extérieure ne se révèle à nous que par les actions diverses qu'elle exerce sur nos organes au moyen de nos sens. Il était donc tout naturel que pour exprimer les objets mêmes l'homme reproduisit, par imitation, les actions qu'il en avait reçues. Or, pour peu qu'on y réfléchisse, on trouvera que ces actions peuvent toutes se ramener à des bruits et à des mouvements. Dès lors la reproduction en est extrêmement simple, puisque de son cêté l'appareil vocal met à la disposition de l'homme, des bruits, c'est-à-dire des sons, des voyelles, et des mouvements, c'est-à-dire des articulations, des consonnes» Quant