INTÉRÊT DES CONSOMMATEURS
11 n'est personne qui ne conçoive que le meilleur excitant de la production c*est le débit; et que la première condition dun débit avantageux c'est la latitude des débouchés, la multiplicité des marchés, la faculté de se porter vers celui qui conviendra le mieux, en d'autres termes, la liberté du commerce. Cest incontesté. Aussi tous les gouvernemens , même les plus prohibi-
tifs, voudraient-ils pour leurs nationaux la liberté de vente sur tous les marchés. Seulement ils ne raccordent pas sur le leur aux étrangers, dans la crainte que la concurrence de ceux-ci ne nuise à la production indigène, qu'ils désirent encourager'.
Cette conduite est-elle sage?
Dans tous pays où se rencontreront les élémens favorables à un genre d'industrie , comme sol, climat, situation, bas prix des matières et du salaire, aptitude des habi tans , on peut être sur que ce genre d'industrie s'établira de lui-même; comme aussi qu'il ne s'y établira pas naturellement sans ces conditions.
Chaque particulier , stimulé par son intérêt privé , est beaucoup meilleur juge de l'emploi de sescapitauxque l'administration ne le serait pour lui. Quand le besoin d'une chose se fait sentir, la production, certaine du bénéfice, se passe très-bien d'excitaus : et quand au contraire il faut lui en accorder, c'est que le besoin de la consommation n'équivaut pas aux frais de production. En un mot, ce qui est nécessaire n'exige pas d encouragemens , comme ce qui en exige n'est pas nécessaire.
Et n'oublions pas la condition favorable du producteur national, en raison de l'économie des frais de transports et d'agens , comme aussi en raison de la plus grande facilité pour l'attente et les placemens. Si, avec ces quatre avantages, il ne
peut soutenir la concurrence étrangère, n'en faut-il pas conclure que le pays est, à cet égard, dans un état d'infériorité réelle? Et cette vérité sera d'autant plus frappante qu'il s'agira d'objets dont le poids et le volume plus considérables entraîneront plus de dépenses.
Vouloir faire germer une industrie dans un pays où ellene se développe pas d'elle-même, c'est vouloir forcer une plante à vivre dans un sol ou sous un ciel non propices. Sans doute on le peut par des serres- cbaudes et par d'autres moyens factices ; mais ces moyens sont coûteux : et les douanes, comme encouragemens, sont les serrescbaudes de l'économie politique.
Si un pays ne produit tels objets qu'à un prix trop élevé, et peut se les procurer contre d'autres qu'il obtient à meilleur marché, c'estàla production de ces derniers qu'il devra se livrer pour en faire des objets d'échange. Ce seront encore, sinon les articles mêmes, du moins les fruits indirects de sa production qu'il consommera. Car, comme les échangistes étrangers ne lui donnent rien pour rien, une nation, quand elle consomme des produits exotiques, ne consomme, eu résultat, que les siens propres sous une autre forme. La nature bienfaisante , pour indiquer les avantages de la division du travail et des rapports mutuels, a, dans sa diversité inépuisable, doté chaque nation d'attribuls parti-
( flr )
culiers , comme chaque individu de facultés spéciales. Les échanges auxquels le système prohibitif met obstacle n'auraient-ils pas lieu , il est inutile: auraient-ils lieu, c'est qu'ils étaient avantageux, et alors il est funeste. Sur ce point , comme sur beaucoup d'autres , ce que l'administration peut faire de mieux, c'est de ne rien faire, et la meilleure est celle qui administre le moins.
Eclaircissons par des exemples ces raisonnemens un peu arides.
On pourrait faire venir la vigne ou le caféyer sous les pôles , comme dans les régions tempérées ou équinoxiales, mais avec cette différence qu'ils y coûteraient beaucoup plus cher , et seraient moins bons : et l'on obtiendrait dans le midi des plantes du nord , avec les mêmes conditions de renchérissement et d'infériorité. Certes, pas un particulier ne sera assez dénué de sens pour s'adonner à des cultures si déraisonnables. 11 en sera de même pour l'industrie manufacturière. Qu'avec îo journées de travail on fasse en France 100 livres de soie et 5o de coton , et en Angleterre 100 de coton et 5o de soie, et que les deux pays échangent au pair ; il est clair que chacun trouverait profit à faire seulement ce qu'il fait le mieux, et à l'échanger contre ce qu'il fait moins bien. Mais survient le gouvernement qui dit : Afin de protéger chez moi l'industrie d'ob-
hibe l'entrée des similaires exotiques; ou bien, je
l'assujettis à un droit tel qu'ils coûteront plus encore que les indigènes. « Pour fixer le droit , a » dit M. le ministre du commerce de i83i » ( Projet de loi sur les céréales) on com- » meuce par constater le prix coûtant de l'article » à l'étranger. On l'oppose au prix de revient » du même objet à l'intérieur de la France. On » ajoute à la différence la valeur d une prime » suffisante pour assurer la préférence au pro- » d ucteur français; et ce chiffre donne l'impôt » qui doit être perçu à l'importation. » En d'autres termes, on fait tout pour que le consommateur paie plus cher, dans le pays, ce qu'il pourrait tirer du dehors à plus bas prix , c'est-àdire pour qu'il paie les objets au-delà de leur valeur véritable,.
Ainsi, les droits sur les sucres étrangers, en faveur de celui de betteraves et de ceux des colonies , font que notre consommation nous coûte environ 3o millions de plus qu'elle ne nous coûterait avec la liberté du commerce. A la Havane , à Cuba , à Porto-Rico, le sol, plus favorable à cette culture que celui de nos colonies, produit , et sans engrais , plus du double sur la même quantité de terre. Il y donne 6 à 7000 kil. par hectare, au lieu de 25oo ou 3ooo dans les Antilles françaises. Aussi ces pays nous ollrent-ils cette denrée à moitié meilleur marché que ne le font nos colonies. Le Brésil , les Indes orientales, encore plus fécondes , nous le fourniraient à un
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taux encore bien moindre. Et la consommation en augmenterait en France , où elle n'est pas de 3 1/2 kilog. par individu: tandis quelle est en Allemagne de 5 1/2, et en Angleterrede 6. On prétend que les colonies , obligées de prendre, en retour de leurs sucres, nos marchandises, de préférence à celles de l'étranger , favorisent notre industrie nationale. Mais quel débouché pour un peuple de 33 millions d'habilans, que celui de trois îlots comme la Guadeloupe , la Martinique et Bourbon! Quelle propriété que ces terres éloignées , qui , au premier coup de canon , nous seraient enlevées par l'Angleterre , si elle voulait nous enrichir de cette perte ! Est-ce que, d'ailleurs, le service des douanes peut être fait sur leurs côtes comme sur nos frontières? Est-ce que dès-lors, malgré nos prohibitions, la contrebande ne les approvisionne pas contre notre monopole , et ne rend pas pour nous le pacte de la mutuelle prohibition une véritable duperie? Et, la réciprocité fût-elle égale , le montant des ventes faites aux colonies fût-il égal au montant de leurs envois , le montant des bénéfices qu elles procurent à la métropole égal aux sacrifices qu'elles occasionent, hé bien encore, que s'ensuivrait-il? Les bénéfices ne se répartissent qu'entre les producteurs de la mère-patrie, et les sacrifices sont payés par l'impôt , c'est-à-dire par tous les contribuables : d'où cette conclusion
stricte que, après avoir grevé Jes consommateurs français en faveur des producteurs coloniaux , on grève les consommateurs coloniaux en faveur des producteurs français. En résultat, deux maux au lieu d'un, deux injustices au lieu dune.
Ainsi encore, lorsque, au moyen d une taxe élevée successivement à 270 f. par tonneau, d'après le tarif de 1822, nous payons 5o f. à nos maîtres de forges le fer que l'Angleterre et la Suèdenous offrent à 2^; lorsque nous accordons ainsi au producteur indigène une prime de plus de 100 pour °/ 0 * nous sacrifions par an 5o autres millions.
Ne fait-on pas également un calcul bien erroné en surchargeant de droits l'entrée des cachemires de Tlnde, pour exciter nos imitations dans un genre où nous sommes d'une infériorité frappante?
On veut nous forcer à produire à grands frais ce que nous pourrions acheter bon marché à l'étranger ; et l'on appelle cela nous faire faire des conquêtes! Le sucre de betteraves et les cachemires façon de l'Inde, voilà des trophées de victoires bien fructueuses ! On a raison de dire que les conquêtes coûtent cher. Espérons que l'on s'en dégoûtera en économie publique , comme on s'en est heureusement dégoûté en politique. En vérité, elles étaient de même nature, et non plus désastreuses ni plus déraisonnables
que nos mesures de protection, les lois anglaises qui, pour favoriser Félève des moutons , ordonnaient que les ensevelissemens eussent lieu dans un linceul de laine; et celles qui, dans l'intérêt des marchands déboutons de métal, prohibaient, sous des peines sévères, l'usage des boutons de drap; et celles qui, pour protéger les filatures de coton anglais, faisaient détruire les filatures d'Irlande; et les ordonnances espagnoles qui, dans leur sollicitude pour le débit des vins de la métropole, enjoignaient d'arracher les vignes des colonies du INouveau-Monde ; voire même ces condamnations de i 7g (, qui envoyaient à l'éehafaud quiconque avait transformé eu prairies artificielles des terres labourées !
Aux raisonnemens et faits qui prouvent avec la dernière évidence que le consommateur souffre un tel système, on répond que le même individu est à la fois consommateur d'un côté et producteur de l'autre; qu ainsi l'intérêt de la consommation est identique avec celui de la production. Oui , sans doute , avec celui de la production générale ; mais non pas avec celui de telle production spéciale. Pour que la réponse fut juste, il faudrait que tout individu , en même temps qu'il consomme des objets protégés , en produisît aussi, et pour la même valeur. Mais le rentier, l'homme de loi ou de médecine, de science quelconque, que produisent-ils donc qui réclame secours contre les similaires étrangers?
( fia )
El ceux qui se livrent à des indus! ries non protégées ne sont- ils pasgrevéscommeconsommateurs, sans être avantagés comme producteurs? Par inverse, ceux qui s'adonnent à des industries protégées ne sont-ils pas bien autrement avantagés comme producteurs que grevés comme consommateurs ? Sont -ils donc les uns et les autres dans les mêmes proportions pour les mêmes objets?
Qu'un individu produise i ooo d'un objet et en consomme i , ce système le favorise pour 999 , et ne le lèse que pour i; au total le favorise pour 999 millièmes. C'est à cela que se réduit l'identité invoquée. Les différences sont bien réelles. Le consommateur s'applaudit de la fécondité de la production, qui amène la baisse des prix ; le producteur se félicite souvent de la rareté, d'où résulte le rencbérissement . Le premier recherche les objets qui satisfont le mieux à ses besoins ; il repousse les prohibitions et les droits protecteurs, qui lui font payer plus cher, dans l'intérieur, ce qu'il obtiendrait à meilleur marché de l'extérieur. Le second s'inquiète fort peu de savoir si l'objet est ou non le plus convenable ; il veut seulement que , à défaut d'autres, cet objet soit vendu au plus haut prix possible; il réclame des encouragemens pour ses produits, quels qu'ils soient, et des prohibitions contre les similaires de l'étranger. L'un veut l'égalité , et l'autre le privilège ; l'un désire le développement, et l'autre le rétrécissement de la concurrence.
Ne confondons pas non plus, comme on le fai t souvent, l'intérêt du producteur- marchand avec celui de l'ouvrier; distinguons bien l'homme à profits de l'homme à salaire. La quantité du débit, et dès-lors de la production , est en rapport direct avec la prospérité de la société ; et comme le travail , par suite le salaire , dépendent de la quantité de la production , l'intérêt de l'ouvrier est lié à celui de la fortune publique. Mais le producteur peut quelquefois gagner plus sur un petit nombre d'articles en des jours de disette que sur une grande quantité des mêmes articles en temps d'abondance; et ses profits sont, dans ce cas, en raison inverse du salaire de l'ouvrier el de la richesse du pays. Ainsi , par exemple , une récolte très- belle de vins est propice au vigtteron, dont le travail est plus demandé , et dès-lors le salaire plus élevé ; elle Test au consommateur, en ce qu elle entraîne la baisse des prix : et, en même temps, -elle donne fréquemment lieu aux plaintes des propriétaires de vignes , pour lesquels elle occasione plus de frais et une dépréciation des récoltes précédentes qu'ils auraient encore en cave.
En résumé , l'intérêt du producteur, bien distinct de celui de l'ouvrier, Test encore plus de celui du consommateur. Quelquefois même il leur est diamétralement opposé* Ainsi donc, quand il est démontré qu'une mesure grève le consommateur au profit du producteur , il y a
non-sens à répondre que chacun est à la fois producteur et consommateur. Cette pétition de trois industriels de Londres , commençant par ces mots : « Nous , le peuple anglais , etc. , » si elle est plus ridicule dans la forme , ne Test pas plus au fond que les réclamations de tant d'autres. Elle réduit à sa plus simple expression cette prétention de la part de chaque espèce de producteurs de vouloir couvrir leurs intérêts privés du voile de l'intérêt public.
Les mesures protectrices de la production indigène sont donc réellement un impôt au profit de quelques individus sur le reste de la nation. Il faudrait faire le calcul de cet impôt pour chaque genre d'articles; et, présentant ensuite les choses pour ce qu elles sont, dire, dans les motifs d'un projet de loi : « Nous proposons d'établir sur les contribuables, par un moyen détourné et onéreux, celui d'entraves à Tentrée des marchandises exotiques, une pension de tant au profit de telle classe de producteurs. » Mais ce serait trop clair.
S'il est évident que les systèmes prohibitif et protecteur ont pour résultat de nous faire payer chez nous des produits plus cher que nous ne les paierions à l'étranger, il s'ensuit qu'ils diminuent le capital de la société , ou en arrêtent l'augmentation , et qu'ils opèrent le même effet sur l'industrie, dont l'accroissement est toujours en rapport direct avec celui du capital social.