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CHAPITRE V

€ Parmi les nombreux procès politiques qui signa- « lent le ministère de Richelieu, beaucoup furent ini- « ques, mais {ous furent illégaux (1). » Dans toute sa conduite Richelieu n'envisage jamais que le but à atteindre — et ce but est élevé, c’est la grandeur de la France — il ne se préoccupe pas des moyens qu'il emploie. Tout ce qui lui barre la route doit céder de gré ou de force et s'il frappe aussi durement ses ennemis personnels que Les adversaires de la royauté, c’est qu'il estime que seul il peut mener à bien les vastes plans qu’il a conçus. et qu'attenter à sa vie, c’est mettre en péril le salut même du pays. A ses yeux les hommes se divisent en deux classes : ceux dont il peut se servir et ceux dont il faut se défaire; s'il est lent parfois à récompenser les premiers de leur aveugle soumission, il n'hésite jamais à se garantir des seconds par l'exil, la prison ou la mort.

(1) D’Avenel, Richelieu et la monarchie absolue.

Avec Richelieu, les commissions extraordinaires deviennent, selon le mot d'Henri Martin, « une véritable machine à condamnations ». Il écrivait en 1617, lors de son premier ministère : « Sa Majesté fera advouer € à tout le monde que la justice est la règle de ses ac- « tions, qu'on ne verra jamais accompagnée d'aucune « violence »: plus tard, devenu le ministre tout puissant d’un roi négligent et faible, il ne se servira que de commissaires choisis, tels que Machaud, Laffemas ou Laubardemont qui, « munis de pouvoirs discrétionnai- « res, parcouraient la France, jugeant sans ancune rè- « gle, où il leur plaisait, assistés de qui ils voulaient », ou de tribunaux spéciaux « dont les membres étaient « soigneusement triés, chargés de procéder à des juge- « ments sommaires où l'arrêt était connu d'avance (1) ».

« IL y a des crimes, disait le Cardinal, où il faut pu- € nir d’abord, puis informer. » Et ces crimes, il ne les énumère pas : il donne au crime de lèse-majesté un développement extraordinaire, et, sous cette qualification vague, il peut faire poursuivre qui lui déplait. « Le « crime de lèse-majesté, dit-il, est si important, que, « même celui qui en est coupable par une simple pen- « sée est digne de punition. » Aussi n’hésite-t-il pas à prendre des mesures arbitraires qui doivent prévenir le crime qu’il redoute : Bassompierre est conduit à la Bastille, « de peur qu'on ne le portât à mal faire ».

(1) D’Avenel, op. cit. — Richelieu, Hémoires.

€ Ne vaut-il pas mieux, écrivait un serviteur fidèle de « Richelieu (1), empêcher ainsi les innocents de fallir, « qu'estre réduit à cette triste nécessité de condamner « des coupables ? » S’il faut céder à cette nécessité et traduire des accusés devant une cour de justice, Richelieu la compose lui-même: c’est à des juges choisis qu'il confie le soin de condamner : ce n’est pas un arrêt de justice qu'il attend de leurs consciences, c’est un service qu'il exige de leur obéissance.

Le procès de Chalais est peut-être, parmi les nombreux procès politiques de l'époque, celui dans lequel le Cardinal joua le rôle le plus complexe, le plus perfide et Le plus inexorable. Henri de Talleyrand, comte de Chalais, grand maitre de la garde robe, est arrêté à Nävtes en juillet 1626 : il est accusé d’avoir pris parti pour Monsieur, frère du roi, et d'avoir songé à attenter à la vie du Cardinal et peut-être à celle de Louis XII. « En matière de complots, disait Richelieu, il est sou- € vent impossible d’avoir des preuves concluantes, les « autres doivent suffire quand les conjonctures sont « pressantes. » C'était un crime de lèse-majesté et cela justfiait toutes les mesures illégales. Au lieu de déférer Chalais au Parlement de Paris ou à celui de Rennes, le Cardinal compose une Chambre criminelle : à côté de conseillers au Parlement de Bretagne, il appelle des

(1) Balzac, Le Prince. — Le Comité de Salut Public tenait le même langage en 1793 en appliquant la loi des suspects.

maitres des requêtes de l'Hôtel (1). — Pendant l'instruction, Richelieu va lui-même visiter Chalais dans sa prison pour tenter de lui arracher des aveux et des révélations, mais, malgré les promesses et les menaces, malgré l'espionnage d'agents placés auprès de lui, on ne tire de Chalais que des protestations d'innocence et des accusations contre certains partisans du duc d’Anjou.

En vain la mère de l'accusé sollicite l'assistance d’un conseil pour son fils, en vain elle demande la récusation d’un juge et d’un témoin : en août, Chalais est amené devant ses juges; un long et perfide interrogatoire n'amène aucune lumière nouvelle: il reconnaît seulement avoir 66 quelque temps « de la faction de Monsieur », ajoutant qu'il n’y était entré que « par commandement du Roi et du Cardinal. » — Richelieu a obtenu de l'accusé les révélations qu'il désirait, ïl veut maintenant tirer de son châtiment un exemple qui sera une menace pour tous les conspirateurs, et les magistrats prononcent la sentence qu'il à dictée: Chalais est condamné à avoir la tête tranchée, et son corps coupé en morceaux doit être exposé aux quatre portes de la ville (2)!

Tels sont les procédés employés à l'égard de ceux

(1) L'un d’eux est François Foucquet, père de Nicolas Foucquet, et le procureur général est Christophe Foucquet.

(2) Par des lettres-patentes « de modération » du roi, il a la têle tranchée simplement. — Lair, Nicolas Foucquet. — Marcel Théaux, Une chambre de justice sous Louis XIII.

que poursuit l'inflexible rigueur de Richelieu. Quelquefois même la justice est rendue de façon plus sommaire : il y a de nombreuses exécutions faites, il le dit lui-même, « un peu dans les ténèbres (1) ». C'est ainsi que deux libellistes, Rondin et Le Venant, sont conduits de nuit à l’échafaud après un court examen des faits ; c’est ainsi que certaines personnes de qualité, accusées du crime de fausse monnaie, et que, dit-on, les juges ordinaires n’oseraient punir, sont rapidement jugées et condamnées par la Chambre de l’Arsenal, où Laffemas siège à côté de François Foucquet (2). Et les choses vont si loin qu'à la fin le Parlement s'inquiète et défend par arrêt de 1631 à tous officiers de justice d'obéir aux commissaires (3).

Sans se laisser arrêter par les protestations du Parlement, Richelieu leur répond en traduisant devant une commission le maréchal de Marillac, accusé pour la forme de malversations. En vain l'accusé réclame-t-il la juridiction du Parlement de Paris, en vain ce Parlement revendique-t-il trois fois la cause devant lui, des commissaires, parmi lesquels des maitres de l'Hôtel, dont l’un est Laffémas, sont réunis à Sainte-Menehould,

(1) Richelieu, Mémoires.

(2) Lair, Nicolas Foucquet.

(3) « Cet arrêt du Parlement est cassé par un arrêt du Conseil, « qui ordonne à une députation d’aller trouver le roi à Metz: elle y « est fort mal reçue et le garde des Sceaux lui dit: « Cet état est mo- « narchique : toutes choses y dépendent de la volonté du prince qui € établit les juges comme il lui plait, »

puis à Verdun, où l’on suppose les populations aigries contre le maréchal, qui vient de lever des troupes en Champagne. Un arrèt du Conseil fait « défense expresse « au Parlement de prendre connaissance de l'affaire du « maréchal, à peine de nullité et de suspension des « charges de ceux qui assisteraient désormais à la dé- « libération de pareils arrèts ». Les commissaires, en majorité membres du Parlement de Bourgogne, veulent suivre un usage de cette assemblée, en vertu duquel l'accusé peut faire entendre les témoins à décharge au cours de l'information, tandis qu'il n’est autorisé à les produire, devant les autres tribunaux, qu'après la clôture de l'instruction. Cet arrèt est cassé par le Conseil. Richelieu modifie la commission en excluant tous ceux qui semblent favorables à Marillac et il donne la présidence à une de ses créatures, le garde des Sceaux Chàteauneuf; il fait venir les commissaires à Pontoise et va les visiter tous, employant promesses, menaces et séductions pour les décider à condamner. Marillac est admis à choisir un conseil, mais il ne peut communiquer avec lui qu'en présence de dix personnes désignées : il présente des récusations, dont les motifs sont si graves contre le maitre des requêtes du Chastelet, que celui-ci est arrêté et conduit dans une forteresse (1). Enfin le cardinal fait siéger ce soi-disant tribunal à Rueil, dans sa propre maison et c’est là que, « malgré ces triages ré-

(1) Boissard, Procès de Marillac (Discours de rentrée. Dijon 1878).

« pétés et cette pression sans exemple, fut prononcée € à la majorité d'une voix seulement la condamnation € à mort ». Quand les juges vinrent faire à Richelieu leur compliment en corps. il leur dit ironiquement : « Dieu donne d’autres lumières aux juges qu'aux autres hommes. C’est une belle qualité que d’être bon Juge et incorruplible », et il leur tourna le dos (1).

Il ne croyait pas plus aux crimes de Marillac qu'à la sorcellerie d'Urbain Grandier. Dans ce procès, où la passion politique cède la place à la passion religieuse, Richelieu n'intervient pas directement, mais il laisse faire, ne voulant pas lutter contre les préjugés. Des religieuses ursulines de Loudun, en proie à des crises d'hystérie, se croient possédées du diable et accusent Grandier de maléfices ; ces bruits sont propagés par des prêtres, ennemis de Grandier ; ils sont portés à la connaissance du conseiller du roi Laubardemont, alors en tournée d'intendant dans l'Ouest, qui les accueille avec empressement (2). Une instruction est ordonnée, une procédure irrégulière et violente s'engage, souillée par d’atroces barbaries ; tous les témoignages de filles folles sont accueillis (3). Une commision est nommée, prési-

(1) D’Avenel, op. cit.

(2) Henri Martin dit de Laubardemont : « C'était une de ces natures « d'inquisileur, dangereuse en lout temps, terrible et fatale sous les « gouvernements absolus qui ont le malheur de leur livrer une part « de l’aulorité publique. »

(3) Michelet, La Sorcière.

dée par Laubardemont : les capucins dirigent le procès, terrorisant les témoins à décharge, stimulant ceux qui accusent Grandier ; ils obliennent sa condamnation, il est brûlé vif en 1634.

Plus ministre du roi qu'il n’est prince de l'Église, Richelieu poursuit plus impitoyablement les ennemis de la royauté que ceux de la religion, et nul n’est assez haut placé pour échapper à son pouvoir. Henri IT de Montmorency, maréchal de France, filleul de Henri IV, ne peut, malgré son nom, ses alliances, malgré les supplications de toute la cour, obtenir sa grâce après l'échec de Castelnaudary, où il a désespérément combattu pour Gaston, frère du roi. Le cardinal veut un exemple « tel « que personne ne se crüt désormais au-dessus du chàüment » ; 1l enlève le prince au jugement de ses pairs et le fait juger à Toulouse, où le Parlement est forcé d'accepter pour la circonstance la présidence du garde des sceaux Châteauneuf et l’adjonction de maitres des requètes. Montmorency est condamné sur l'acte d’accusation occulte que Richelieu a rédigé, selon son habitude (1)! — Le grand écuyer de France, Ginq-Mars, coupable d’avoir conspiré avec les Espagnols, est arrêté ainsi que son ami de Thou, dont le crime est de n'avoir pas révélé le complot. Au lieu d’être jugés par la Tour-

(1) Dubédat, Histoire du Parlement de Toulouse. Le premier président de Bertier avait longtemps résisté, le roi dit aux conseillers : « Je veux ce que j'ai dit au premier président et que ce qu'il vous dira « de ma part soit exécuté sans contredit. »

nelle et la Grand’Chambre, ils sont traduits devant une commission que Richelieu compose avec soin : « J’at- « tends, écrit-il, M. de Chazé, que nous essaierons par « M. de Thou. Il est nécessaire que je sois ici pour l’ai- « der à ses interrogations, que je lui donnerai toutes « dirigées. » Comme le duc d'Orléans ne veut pas être confronté avec les autres accusés, le chancelier Séguier imagine une confrontation à distance et se charge de transmettre les dépositions et les reproches (1) : les aveux de Monsieur et du duc de Bouillon fournissent la preuve légale contre Cinq-Mars, mais pour obtenir la condamnation de de Thou, Laubardemont exhibe une vieille loi De Quisquis, inscrite dans une Ordonnance de 1477, qui punit la non révélation comme le crime : les commissaires hésitent à appliquer cette loi qui n’est pas en usage au Parlement, deux d’entre eux résistent, Sautereau et Miromesnil, auxquels on ne permet d'opi- ner qu'après les autres, de peur que les scrupules de leurs consciences ne puissent modifier quelques votes (2).

Un jour les magistrats des enquêtes, refusant d’enregistrer des édits bursaux, disent au chancelier Séguier. « Notre conscience ne nous permet pas d'enregistrer. — € Il y a deux consciences, répond Séguier, l’une d'État € qu'il faut accomoder à la nécessité des affaires et

(1) Ainsi, suivant le mot de Pierre Ayraut « l’accusé ne voit devant lui que du papier qui ne rougit ni ne tremble point ».

(2) Brigueil, Procès de Cing-Mars et de de Thou (Discours de rentrée, Lyon, 1874).

€ l’autre à nos actions particulières. » C'était parler là en bon serviteur de Richelieu, — et le chancelier agit aussi bien qu'il parle. En 1640 il est envoyé en Normandie, armé de pouvoirs extraordinaires, pour réprimer une grave insurection de paysans, la révolte des Va nu pieds; il emmène avec lui des conseillers d’État et des maitres des requêtes, il a à sa disposition les troupes du maréchal de Gassion ; il est juge suprème, il va condamner et faire exécuter sans jugement et sur ordres verbaux. Un des commissaires écrit : « On a com- « mencé la justice par l'exécution de cinq séditieux, «€ condamnés par le chancelier seul, sans autres juges, « ni assesseurs, ni autre formalité que celle des infor- « mations, sans avoir vu ni ouy les condamnés et sans « avoir donné autre arrèt que verbal (1) », et avant de les condamner, on leur a fait subir de telles tortures que les conseillers d'État, Michel le Tellier et Jacques Talon, chargés de recueillir les aveux, ne peuvent demeurer, craignant de se trouver mal (2). Séguier résume lui-même son œuvre : « Je n’en ai rien donné par « escript, mais verbalement et militairement je les ay « condamnez (3). »

(1) D’Avenel, op. cit.

(2) Floquet, Histoire du Parlement de Normandie.

(3) Il est mécontent de l’indulgence des commissaires quise contentent de condamner par centaines les habitants de Rouen au bannissement à perpétuité, et il écrit à Richelieu : « L’on doit exécuter au- « jourd'hui deux criminels par ordre militaire, ne me confiant pas

Ainsi d'un bout de la France à l’autre, ce sont des tribunaux composés par Richelieu, présidés par ses créatures, qui jugent et condamnent. Du fond de son cabinet, il dicte les sentences et le pays se tait.— A peine peut on compter quelques rares protestations individuelles. La plus solennelle est celle des commissaires chargés de juger le duc de la Valette, poursuivi pour une faute militaire que Richelieu a transformée en crime de haute trahison et de lèse majesté ; le procès a lieu au Louvre, dans le cabinet et sous la présidence du roi, qui s’acharne à la condamnation: plusieurs magistrats le supplient de renvoyer l'affaire au Parlement. « Opinez au fond! répond-il. » Les présidents de Bellièvre et de Novion protestent : « C’est une chose « étrange, disent-ils, de voir un roi donner son suffrage « au procès criminel d’un de ses sujets; les rois ne se « sont réservés que les grâces, et ils renvoient les con- « damnations vers leurs officiers. — Opinez au fond, ré- « pond encore le roi (41). » La Valette est condamné par contumace et le procureur général Mathieu Molé refuse de faire exécuter le contumace en effigie.

« trop à la justice des commissaires qui sont de deçà, qui ne consi- « dèrent pas assez la conséquence de celte action et mesurent les « peines sur les règles ordinaires qui n’ont point de lieu en cas de ré- « bellion où il faut de l'exemple », et en conséquence un drapier de Rouen et un plâtrier de Sotteville sont pendus, sur simple ordre verbal. — Floquet, op. cit.

(1) D’Avenel, op. cit. — Montrésor, Mémoires.

La justice du Cardinal fut inexorable, mais sile nombre de ceux qu'il frappa fut grand, bien peu, il faut le reconnaitre, furent immolés à ses vengeances, presque tous Le furent à son système politique. Et c’est de bonne foi qu'il dira à son lit de mort: «Je prie Dieu de me « condamner si, dans mon ministère, je me suis proposé €autre chose que le bien de la religion et de l'État. »

L'œuvre entreprise par lui est presque terminée: la monarchie absolue triomphe et cette noblesse, jadis si belliqueuse et si turbulente, va devenir le plus ferme appui de l'autorité royale qu'elle à longtemps combattue ; domptés par la puissante main du Cardinal, effrayés par le châtiment des Chalais, des Cinq-Mars, des Montmorency, les grands seigneurs rebelles à Louis XIII vont devenir les courtisans empressés autour de Louis XIV.

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