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CHAPITRE PREMIER

PRIVILÈGE DE l'oUVERTURE DES S AILES DE SPECTACLE.

Le privilège de l'ouverture des salles de spectacle remonte à 1402*

On peut dire que Charles VI, qui l'imagina, commit une véritable inconséquence en l'établissant ; car, par cela même qu'il autorisait les représentations dramatiques, il admettait qu'elles étaient utiles, et, par suite, il reconnaissait à chaque citoyen le droit de fonder des théâtres.

Le privilège de l'ouverture des salles subsiste depuis le commencement du xv* siècle jusqu'à la fin du xviii% où il est aboli par la loi du 13 janvier 1791 .

Rétabli ensuite par une loi de 1835, il est aboli de nouveau en 1848.

Rétabli une seconde fois en 1850, il est consacré par le décret du 30 décembre 1852.

11 vient enfin d'être aboli une dernière fois par le décret du 6 janvier 1864.

Avant cette époque , il n'est donc devenu un droit que dans les tourmentes révolutionnaires.

Malgré cela, nous n'hésitons pas à dire que ce n'étaient ni le xv* siècle , ni Charles VI , qui étaient dans le vrai, mais bien 1791 et 1848; car, nous ne sommes pas de ces pessimistes chagrins qui s'imaginent que les révolutions n'enfantent jamais que des excès et des abus : nous pensons, au contraire, qu'elles en répriment toujours beauco^p^|)lus qu'elles n'en commettent.

Le droit d'ouvrir des salles de spectacle appartenait à chaque citoyen : il fallait le respecter au nom de l'industrie et de l'art.

L'industrie théâtrale doit être libre comme toute autre industrie ; et, ce n'est que sous un régime subversif de l'ordre social , qu'on la gêne et qu'on l'entrave.

Rien ne peut autoriser cette violation du droit ; et, lorsque, pour justifier un pareil attentat, on cherche un frivole prétexte dans les progrès de l'art, il ne faut pas oubUer que l'art est intéreiSsé à ce que l'industrie du théâtre soit Ubre , parce que la liberté dans Tin-

dustrîe fait naître la concurrence entre les directeurs, ce qui est le meilleur moyen pour exciter entre les auteurs une noble rivalité.

Mais, si l'art dramatique prospère, lorsque l'industrie théâtrale est libre, il doit nécessairement dépérir, lorsqu'elle est asservie.

La cause de l'industrie est donc liée à celle de l'art, et l'on ne peut opprimer l'une sans nuire à l'autre.

Avec le privilège de l'ouverture des salles, les directeurs de théâtre sont les protégés du pouvoir. Ils ne peuvent s'en défendre ; car ils savent très-bien qu'ils ne doivent leur position qu'à la faveur. Mais, s'ils ont recherché la protection d'en haut, c'est qu'elle leur était imposée; et, s'ils l'ont acceptée, c'est qu'ils étaient obUgés de la subir.

Or, c'est là une véritable oppression ; car, il faut en voir une dans toute protection qu'on impose d'un côté, et qu'on subit de l'autre.

Cette oppression , qu'on exerce sur eux en les protégeant, les directeurs de théâtre Texercent à leur tour sur les auteurs dramatiques , en les protégeant également à leur manière.

Peut-être qu'après avoir abdiqué leur dignité vis-àvis du pouvoir, ils se consolent de l'avoir perdue , en dispensant ainsi des faveurs dans une autre sphère.

Quoi qu'il en soit, lorsque Tindusirie théâti^e est soumise au privilège de l'ouverture des salles, Toppression des auteurs dramatiques par les directeurs, est aussi inévitable que celle des directeurs par le pouvoir ; car, sous ce régime , les auteurs dépendent autant des directeurs, quand il s'agit de faire jouer leurs pièces, que les directeurs eux-mêmes dépendent du pouvoir, quand il s'agit d'ouvrir leur théâtre.

Tout auteur dramatique, en effet, se produit par la scène, comme tout écrivain se produit par la presse.

Si chaque citoyen peut fonder un théâtre, l'auteur a presque la certitude de voir jouer sa pièce, parce qu'il a toujours la ressource de créer ime nouvelle scène pour son œuvre , dans le cas où il ne pomrait pas disposer de l'une des scènes qui sont déjà fondées.

Mais, si le nombre des théâtres est limité, la quasicertitude d'arriver se change en probabihté très-douteuse; et cette probabilité elle-même disparait, lorsque l'auteur a présenté sa pièce à tous les directeurs, et qu'il n'a reçu de leur part qu'un refus désespérant.

Dans une telle situation , suite naturelle du privilège , si le dramaturge ne veut pas renoncer à sa carrière , il lui est impossible d'éviter la protection des directeurs de théâtre ; car, il ne peut vaincre la résis-

tance qu'on lui oppose , ni fléchir l'obstination qu'il rencontre, qu'au moyen de cette protection même.

Une telle protection lui est donc indispensable et, nécessaire pour se faire jour.

Mais on la lui impose, et il la subit. Elle est donc pour lui une oppression évidente. Et cette oppression est alors commandée par la force même des choses ; car l'auteur ne saurait s'y soustraire.

Loin de là, il doit la rechercher, comme s'il pouvait être fier de l'obtenir. Or, il ne la mérite, que lorsqu'il parvient à se conciUer les bonnes grâces des directeurs.

C'est ainsi qu'il devient fatalement un misérable intrigant.

Mais l'intrigue avilit les intrigants, en les faisant briller par toute autre chose que par leur mérite personnel : elle éteint donc fatalement chez eux la flamme de l'inspiration. Par suite , elle engendre des auteurs qui dégradent l'art dramatique.

Les intrigants, en effet, abaissent leur idéal, au lieu de l'élever.

Ils se laissent guider par les calculs d'un plat égoïsme, et ne suivent pas les noWes instincts du génie.

Dès lors, plus de véritable grandeur, avec Fintrigue, plus d'originalité ; mais un affreux terre-à-terre. Plus de géants, des pygmées.

L'intrigue obscurcit donc le talent, et l'étouffé même complètement.

Et comment veuiron qu'il n'en soit pas ainsi , lorsque l'intrigue amène les auteurs à compromettre leur dignité par de plates flagorneries; à s'humilier devant les directeurs ; à se prosterner devant les acteurs ; à courtiser les comparses, les machinistes, les concierges, et tous ceux, enfin, qui tiennent au théâtre à quelque titre que ce soit ?

Si les auteurs soumis au privilège de l'ouverture des salles avaient réellement quelque mérite, ils n'iraient pas, toujours pleins d'une politesse obséquieuse, ramper ainsi devant des gens qui ne les valent pas, et qui, néanmoins, les méprisent souverainement.

Puis , lorsqu'ils se seraient exposés au ridicule , et qu'ils auraient compromis l'honneur des lettres , ils ne s'imagineraient pas avoir donné une haute idée

d'eux-mêmes.

Et cependant, lorsque , sous le régime de la limitation du nombre des théâtres , ils ont épuisé toutes les

ressources de radulation ; qu'ils ont essuyé les plus sanglantes avanies, subi tous les outrages, accepté toutes les humiliations, et , qu'en définitive , on les a insolemment éconduits , ils ont quelquefois la bonhomie d'accuser leur siècle, et de s'écrier que le talent est méconnu !

Mais, en vérité, que peut-on attendre de tels hommes?

L'art dramatique doit chercher à nous inspirer de grands, et de nobles sentiments : peut-on espérer de les trouver dépeints dans les œuvres de ces courtisans, qui semblent s'être rapetisses à plaisir?

Est-ce que, par hasard, ces courtisans auraient, dans leurs œuvres, plus de respect de leur dignité d'auteur, qu'ils n'en ont eu, dans leur conduite, de leur dignité d'homme?

Cela n'est pas probable, ni même possible.

L'homme s'identifie nécessairement avec l'auteur; et, celui qui fait bon marché de ce qui constitue l'honneur et la considération dans la société, ne sera jamais, quoi qu'il fasse, qu'un dramaturge médiocre, peut être même détestable.

C'est qu'on ne peut communiquer aux autres que les sentiments qu'on éprouve vivement soi-même^ et qu'une âme rampante n'enseigne jamais qu'à ramper.

Avec le privilège de l'ouverture des salles, les pièces des auteurs qui parviennent à se faire jour, doivent donc , de toute nécessité, refléter la platitude de l'homme.

L'art n'a plus d'élan, plus d'élévation : il faiblit et tombe.

On méconnaît le grand art de la nature. On veut s'en créer un de convention : on s'inspire d'un type menteur.

Mais, tandis que les intrigants perdent l'art, il peut se trouver, à côté d'eux, des hommes ennemis de Fijitrigue, qui soient capables de le relever.

Oui; mais ces hommes ne peuvent jouir d'aucun crédit à une époque oii lintrigue seule en donne.

Aussi, sortent-ils de l'arène, et disparaissent- ils bientôt.

C'est ainsi qu'on les perd ! Mais , pourquoi n'ont-ils pas vouhi se perdre eux-mêmes ?

Il y avait peut-être en eux des poëtes inspirés qui allaient doter la scène de chefs-d'œuvre immortels ! Mais, pourquoi ces portes ont-ils refusé d'obéir à la loi des temps? Pourquoi ont-ils eu la prétention de compter sur eux-mêmes, dans un siècle où ils ne devraient compter que sur les autres?

Voilà ce que les esprits étroits ne peuvent comprendre.

Mais , en admettant même que ces auteurs , étrangers à toute coterie , eussent été assez heureux pour faire jouer leurs pièces, sans passer sous les fourches caudines des directeurs de théâtre, ils n'auraient pu, avec Je privilège de l'ouverture des salles, relever complètement l'art dramatique.

Avec ce funeste privilège , en effet , l'art s'adresse à un public choisi. Il devient aristocratique, et n'habite plus que des régions spéciales.

Aussi, lorsqu'on cherche à le relever, ne semble-t-on avoir en vue qu'une certaine classe de la société.

Ces auteurs , aussi indépendants qu'ils auraient pu l'être d'ailleurs, se seraient habitués à im auditoire tout particulier, et ils n'auraient plus travaillé que

pour lui. Ils auraient étudié leur monde, et n'auraient plus donné le ton qu'à une assistance d'élite.

Ils n'auraient donc plus représenté la société , mais une société; ils n'auraient plus dépeint l'homme, mais des hommes.

Or, l'art dramatique ne s'élève réellement que lorsqu'il a pour objet l'étude de l'homme. Plus il s'éloigne de ce type, que lui offre la nature, plus il dégénère.

Mais, avec la liberté de fonder des théâtres , l'art ne s'adresse plus à quelques désœuvrés seulement.

Il devient cosmopolite , pénètre dans tous les milieux; en un mot, se vulgarise et se popularise.

C'est alors seulement que les auteurs , qui se seraient fourvoyés sous le système exclusif, comprennent que l'art théâtral n'est l'apanage de personne, et que chaque citoyen a des droits imprescriptibles sur lui.

Alors enfin , les dramaturges travaillent pour tout le monde.

Or, ce n'est qu'en travaillant pour les masses, c'està-dire, en faisant poser devant eux la société tout entière, qu'ils peuvent saisir le type qui doit les inspirer.

Mais, ce n'est que sous le régime de la liberté de fonder des théâtres, que les auteurs dramatiques peuvent ainsi comprendre leur mission.

C'est donc sous ce régime seulement qu'ils sont capables de relever complètement l'art dramatique.

Du reste , une telle liberté doit affranchir entièrement les directeurs de théâtre vis-à-vis du pouvoir, et aflFranchir, par cela même , les auteurs vis-à-vis des directeurs.

Elle est donc appelée à fermer l'ère de l'intrigue, ou, du moins, à ne plus faire de l'intrigue une nécessité absolue.

Toutefois, la faculté accordée à chaque citoyen d'ouvrir des salles de spectacle, ne peut avoir cet heureux résultat , que dans le cas oîi aucun privilège ne subsiste au théâtre.

Si, en effet, un privUége quelconque est maintenu, il doit nécessairement gêner le droit qu'on vient de proclamer, peu1>-être même le paralyser complètement, ou le rendre dangereux.

En supposant qu'il n'y ait qu'un privilège au théâtre , et que ce privilège soit celui de l'ouverture

des salles de spectacle , il ne faut donc pas hésiter à l'abolir, parce qu'alors une telle mesure est réclamée par les progrès de l'art dramatique.

Le décret du 6 janvier 1864 proclame bien la liberté de fonder partout des théâtres, mais il laisse subsister la censure.

Pour apprécier le résultat que doit produire sur l'art Tabolition du privilège de l'ouverture des salles, survenue en pareille circonstance, il faut étudier l'influence que la censure elle-même peut exercer sur cet art^ sous le régime exclusif du nombre des théâtres, et avec la liberté de les fonder.

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