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PRIVILÈGE DE LA REPRÉSENTATION DES PIÈCES : CENSURE

Le troisième privilège est celui de la représentation des pièces ; il est garanti par la censure.

La censure remonte à 1609, époque à laquelle une ordonnance royale semble confirmer, en l'établissant, plusieurs arrêts du parlement.

Abolie en 1791, cette mesure administrative est rétablie le 25 pluviôse, an X.

" Elle est ensuite consacrée en 1835, abolie une seconde fois en 1848, rétablie de nouveau en 1850, et consacrée par le décret du 30 décembre 1852.

Enfin, elle vient d'être solennellement confirmée par le décret du 6 janvier 1864.

— so —

En fait de représentation de pièces dramatiques, le gouvernement doit nécessairement opter entre ces trois partis différents : proclamer la liberté complète, ou admettre le système répressif, ou adopter le système préventif.

La liberté complète laisse aux auteurs le droit de faire représenter leurs pièces sans contrôle, et sans

responsabilité aucune, ni pour ces auteurs, ni pour les directeurs de théâtre.

Le système répressif conduit à autoriser la représentation de toutes les pièces, mais, en réservant au pouvoir, le droit de suspendre la représentation de celles qui pourraient troubler Tordre public, et même de rendre responsables les auteurs et les directeurs.

Enfin, le système préventif donne au gouvernement le droit d'interdire la représentation de toutes les pièces qu'il ne croit pas devoir autoriser.

On a toujours rejeté la liberté complète, pour adopter Tim ou Tautre des deux autres systèmes.

Le système préventif a le plus souvent prévalu : il prévaut encore aujourd'hui.

Quelles sont donc les raisons puissantes qui ont pu

faire préférer un pareil système , qui motive la censure , au système répressif, ou à la liberté complète?

C'est surtout ici que le gouvernement agit sous l'empire de cette idée fixe, déjà signalée par nous, que son action doit s'étendre à tout; et que tout ce qui se dit, tout ce qui se fait dans son ressort, ne doit se dire, ni se faire, qu'avec sa permission.

Aussi, pousse-t-il le principe de l'intervention jusqu'à l'excès, et semble-t-il avoir une profonde horreur de l'abstention.

Or^ c'est précisément cette horreur de l'abstention, qui l'excite à refuser , au théâtre, la liberté complète de la représentation des pièces, qui le désarme entièrement; et c'est le principe opposé de l'intervention, qui le sollicite à passer par-dessus le système répressif, qui ^e lui donne qu'une autorité limitée, pour tomber dans le système préventif, qui lui assure un pouvoir absolu.

Mais, nous avons pensé que toute intervention du gouvernement dans les arts, était une cause de décadence, et non de progrès.

11 suit de là, que plus cette intervention.est efficace, el plus la décadence doit être rapide.

Ainsi, Tart dramatique doit tomber plus bas avec le système préventif, qu'avec le système répressif.

Au contraire , il ne peut s'élever qu'avec la liberté complète de la représentation des pièces, parce que c'est avec une telle liberté seulement, que l'intervention du gouvernement devient nulle.

Mais, si la censure conduit nécessairement à la décadence de l'art, pourquoi le gouvernement la maintient-il avec tant de persistance ?

Veut-il donc perdre l'art ?

A l'entendre, il voudrait, au contraire, le sauver, en le remettant dans sa voie, lorsqu'il s'en écarte.

Alors, il emploierait donc, pour relever le niveau de cet art, le moyen qui doit infailliblement l'abaisser !

On peut pardonner à un pouvoir quelconque de se faire illusion sur sa durée, et de se croire éternel, dans ua monde où tout passe ; mais, on ne doit jamais le laisser aller à se persuader qu'il est au-dessus de l'humanité, et que, dans sa toute-puissance, il possède la

vertu de changer le mal en bien, et de faire produire à un principe les conséquences qui lui plaisent. ^

La censure étant funeste à l'art dramatique , il ne faut pas hésiter à dire, que le gouvernement qui l'établit proclame , par cela même, la décadence de l'art, quand bien même il n'aurait pour but que d'en favoriser les progrès.

Mais, en définitive, l'Etat qui s'érige en censeur de l'art théâtral, se propose-t-il réellement de contribuer à son développement?

n se plaît, il est vrai, à publier qu'il n'a pas d'autre souci ; mais il ne faut pas ajouter foi à sa déclaration. Et, si quelques hommes le croient sur parole, et s'eiforcent de justifier la censure, en cherchant à démontrer, que le pouvoir qui l'adopte est toujours animé d'excellentes intentions, il ne faut pas oublier que ces préconiseurs subissent l'influence de quelque mirage trompeur , qui les conduit irrésistiblement à s'en tenir aux simples apparences, au Ueu d'aller au fond des choses.

De tels hommes ne méritent donc aucune créance.

Toutefois, au moyen de quels arguments les partions de la censure peuvent-ils la défendre ?

L'art dramatique , disent-ils , doit se proposer la perfection morale de l'homme.

Tant qu'il reste fidèle à sa mission, il grandit, et ne doit, par conséquent, être un sujet d'alarme pour personne. S'il s'élève, en effet, en contribuant à perfectionner l'espèce humaine , il ne s'élèvera jamais trop haut, car il n'y contribuera jamais trop.

Mais, s'écrient-ils avec effroi, supposons que cet art manque son but, et que des auteurs oublieux d'euxmêmes le prostituent, en portant au mal, au lieu d'exciter au bien !

Doit-on, dans ce cas, favoriser les coupables desseins de ces dramaturges insensés , en leur ouvrant un théâtre où ils puissent se faire connaître ?

Mais, ce serait là se rendre leur compUce.

l)oit-uu, au contraire, animé d'un noble zèle, détourner ces auteurs de leur funeste entreprise, en leur refusant tout moyen de se produire ?

11 le faut, disent-ils ; car si on leur permet de causer un scandale sur la scène, et de répandre dans le public les funestes préceptes de leur étrange morale,

on doit craindre, qu'au lieu de soulever d'énergiques protestations qui les confondent, ils n'excitent de chaleureux applaudissements qui les flattent, et les encouragent à toujours marcher dans la voie fatale qu'ils suivent.

Or, si une telle éventuaUté se réalise , c'en est fait de l'art dramatique, qui tombe, et qui se perd, lorsque les auteurs caressent ainsi les bas instincts des masses.

Ah ! s'écrient ces partisans enthousiastes du système préventif, si le peuple savait toujours faire bonne justice des auteurs qui osent, quelquefois, lui montrer au

théâtre le vice couronné, fier de sa victoire et de son impudence ; s'il savait toujours n'obéir qu'au sentiment de sa dignité', et n'écouter que des discours qui conviennent à des hommes probes et honnêtes, alors il pourrait prévenir la décadence de l'art , en empêchant ceux qui doivent le relever, de l'avilir.

5Iais, ajoutent-ils, comme le peuple est, en général, trop faible dans ses penchants au bien, et trop insouciant pour les affermir en lui, il ne peut être le censeur de l'art théâtral. Il faut donc qu'on le soit pour lui, et qu'on flétrisse, en son nom, tout ce qu'il ne pourrait approuver sans se manquer à lui-même.

Or, quel sera ici ce rigide censeur, si ce n'est le ouvernement? C'est le gouvernement qui sera la sentinelle vigilante chargée de prévenir la chute de l'art ; c'est lui qui sera le gardien de ses grandes traditions, et qui devra les perpétuer.

Pour cela, il lui faut une prérogative : il la trouve dans la censure.

La censure n'est donc, pour le gouvernement, qu'un moyen de rappeler à l'ordre les auteurs qui peuvent s'oublier.

Vous sentez donc bien, disent ses défenseurs naïfs, qu'elle est éminemment utile à l'art dramatique.

Mais, en admettant que le pouvoir qui exerce la censure soit réellement animé des bonnes intentions qu'on lui prête; qu'il n'ait d'autre préoccupation, et d'autre but que le progrès de l'art; et, par suite, qu'il ne veille qu'à l'intérêt du public, qui gagne toujours à ce que l'art prospère , au lieu de dégénérer; en admettant tout cela, on peut encore objecter, que toutes les fois qu'on s'arroge le droit d'interdire la représentation de certaines pièces, au nom du public, on commet, à son égard, une véritable inconvenance •

Lorsque le gouvememeat, sans doute afin de protéger la haute littérature, saisit un livre qui le contrarie dans ses idées, ou qui le choque dans ses principes, il n'en a pas défendu l'impression : il ne saisit ce livre, que lorsqu'il est déjà publié.

Ceux qui l'ont lu savent à quoi s'en tenir; ceux qui ne l'ont pas lu en prennent connaissance, dans la conviction qu^ils sont assez bons juges de ce qui est bien, et de ce qui est mal, pour ne s'en rapporter qu'à eux sur la question de savoir si l'ouvrage est bon ou mauvais^ et, par suite, qu'ils n'attendent pas l'ardente péroraison d'un réquisitoire de procureur impérial, pour déverser le blâme sur l'auteur, ou en faire l'éloge.

Mais il n'en est plus de même, lorsque la censure frappe une pièce d'interdiction avant sa représentation.

Alor^, on ne peut plus savoir si la passion du pouvoir n'est pas une passion aveugle; si le danger qu'on semble redouter n'est pas imaginaire; si, enfin, l'austère censeur n'a pas été emporté, par un excès de prudence ou de zèle, jusqu'à voir les choses sous un faux jour.

n est donc impossible de contrôler les décisions qui h*appent mortellement les auteurs dramatiques; aussi.

^trou obligé de les regarder comme des oracles inlaillibles.

Pourquoi , cependant , la censure rend-elle ses arrets dans les ténèbres, connue ce. tribunal inviolé d'Athènes qu'on appelait l'Aréopage?

Pourquoi persiste-t-elle à s'entourer de mystère ?

Serait-ce parce qu'elle craint de dévoiler les motife qui la guident?

Ah ! je l'ignore; mais quels que soient son esprit et ses tendances, elle ne peut refuser de s'en rapporter à l'appréciation du pubUc, dans des choses où ce public est seul intéressé, sans donner à entendre qu'elle le regarde comme incapable de distinguer une bonne pièce d'une mauvaise.

Or, le jugement des masses est souvent préférable à celui du critique le plus éminent; car, il y a plus d'esprit et plus de raison, dans ce quelqu'un qu'on appelle tout le monde, que dans Thomme le plus spirituel et le plus sensé.

Le pubUc peut donc discerner les chefs-d'oeuvre dramatiques, qui ennoblissent l'art, d'avec les absur-

des élucubrations qui l'abaissent ; et c'est lui manquer de respect, que de laisser croire qu'il est incapable de faire un tel discernement.

Lorsqu'un gouvernement interdit la représentation des pièces au nom du public, on peut donc lui reprocher de manquer aux convenances.

Mais encore, faudrait-il admettre qu'un tel gouvernement est réellement le soutien de l'art, et que la censure n'a pour objet que de remplir ses vues.

Malheureusement, on ne peut lui faire une telle concession ; car, il faut reconnaître que la censure est instituée , moins dans l'intérêt de l'art dramatique, que dans celui du pouvoir.

Il suit de là, que le gouvernement qui s'érige en censeur de l'art se rend coupable de quelque chose de plus çrave que d'une inconvenance, et qu'il commet un acte arbitraire.

L'influence de l'art théâtral sur l'esprit pubUc est puissante, irrésistible.

Les gouvernements, toujours pleins d'inquiétude sur leur sort, toujom*s tremblants et toujours alarmés,

n'ont vu , dans cet art , qu'un instrument au moyen duquel des auteurs mal inspirés pourraient enflammer les masses, en jetant dans leur sein des brandons de discorde.

C'est en vain qu'on a quelquefois essayé de les rassurer sur ce point, en leur rappelant que le théâtre n'avait pour but que d'exciter le peuple à la vertu, ce qui, après tout, n'était pas bien dangereux : leur extrême sollicitude leur a toujours fait prévoir le cas où certains dramaturges ne s'empareraient de la scène, que dans le dessein de troubler la sécurité publique, et ne s'érigeraient en profonds moralistes, que pour avoir l'occasion de révéler au peuple des vérités qu'il importe souvent au pouvoir de ne pas laisser divulguer.

Dans cette hypothèse , il est vrai, l'art dramatique ne se serait pas fourvoyé, puisqu'il doit, précisément, dévoiler l'erreur et l'imposture ; mais alors, les gouvernements se seraient écartés de leur politique habituelle, qui consiste à s'opposer à ce que la lumière se fasse, lorsqu'ils ont intérêt à voir les ténèbres se condenser, et s'épaissir de plus en plus.

Aussi, a-t-on invoqué la raison d'Etat, cette raison qui semble tout autoriser , même ce qu'elle doit dé-

fendre, pour conjurer les attaques qu'on pourrait diriger sur la scène contre Tordre de choses existant, et a*t-on décidé que nul directeur de théâtre ne pourrait faire représenter une pièce, avant que chaque scène, chaque situation , chaque phrase , chaque mot , eussent été pesés, analysés, contrôlés par des hommes choisis .par le pouvoir, et capables de sauvegarder son prestige : la censure était toute trouvée.

On voit donc qu'elle a été étabUe dans un but éminemment poUtique.

Mais les gouvernements qui comprimaient de la sorte la sédition au théâtre, ne faisaient qu'ôter aux auteurs dramatiques le moyen de les renverser.

Ils ne devaient pas s'arrêter là; et ils allaient bientôt disposer eux-mêmes de la scène pour propager leurs doctrines , employant ainsi , pour se populariser, l'instrument dont ils craignaient qu'on ne se servît pour les perdre dans l'estime publique. C'est que le pouvoir, qui se crée facilement des chimères, et qui prend quelquefois des ailes de moulin pour des armées envahissantes , s'imagine toujours que , pour se consoUdér, il doit combattre ses ennemis après les avoir désarmés.

Au théâtre, cependant, il ne peut chercha à propager lui-même les doctrines qu'il veut faire prévaloir. Aussi, pom* tirer de la scène le parti qu'il en attend, a-t-il besoin du concours des auteurs dramatiques qui consentent à préconiser adroitement le principe qu'il représente.

Il a trouvé de ces apologistes; il en trouve encore tous les jours.

Pour de tels hommes, la censure, on le conrorend , est toujours une bonne fille qui n'a, dans la bouche, que des paroles d'encouragement , et , sur les lèvres, que de gracieux sourires.

Mais , pour ces auteurs qui ont l'audace d'être les ennemis de la monarchie ou de l'empire, et l'audace, plus grande encore, de le manifester, elle devient ime marâtre inflexible qui s'irrite , qui s'exaspère , et que rien ne saurait toucher : elle frappe , sévit, et l'arrêt qu'elle rend devient aussi inexorable que celui du destin !

Si cependant, certains dramaturges sont les ennemis du pouvoir, la censure n'a pas souvent la satisfaction de refuser leurs pièces; car ces auteurs ne songent pas à fronder le gouvernement sur la scène, d'aboîd parce qu'ils savent que cela est défendu, et, en second

lieu, parce qu'ils n'ignorent pas qu'ils doivent se proposer toute autre chose que de transformer le théâtre en arène politique.

Mais, si les amis du pouvoir le flattent dans leurs

œuvres, et si ses ennemis ne l'attaquent pas , il semble

qu'on ne puisse frapper aucune pièce de proscription,

et que les fonctions de censeur ne soient qu'une sinécure.

Qu'on se rassure, cependant; car les censeui*s n'en sont pas réduits à l'extrémité de ne jaitiais rien censurer; au contraire, ils font souvent sentir leur omnipotence.

Mais, comment peut-il en être ainsi , puisque nous supposons que pas une pièce ne menace de troubler la sécurité publique ?

C'est que la censure ne se borne pas à défendre les attaques ouvertes et déclarées, qu'on pourrait diriger contre le gouvernement, et que, pour avoir l'occasion d'exercer ses rigueurs, elle interdit en outre les attaques indirectes et dissimulées , c'est-à-dire, les allusions politiques.

Elle leur fait une guerre opiniâtre , acharnée, sans

merci : lorsqu'elle n'en trouve pas, elle feint d'en avoir trouvé, ou en imagine.

11 n'est pas mal après tout, d'interdire les véritables allusions au théâtre; car, elles ne viennent jamais que de ces lâches hypocrites qui n'ont pas le courage de leur opinion, de ces fanfarons du libéralisme qui combattent dans l'ombre, comme pour se ménager le moyen de tourner casaque au premier signal du danger.

De tels hommes ne méritent aucun égard.

Voilà pourquoi on peut , on doit même interdire leurs allusions sur la scène.

On ne doit, cependant, les prohiber que lorsqu'elles existent réellement.

11 n'est donc jamais permis de les controuver .

Par suite, lorsque des auteurs sincères et couvaineus, expriment des idées grandes et généreuses avec cette noble franchise qui caractérise Fhonnête homme, on ne doit pas leur faire l'injure de les arrêter, sous le prétexte d'une allusion qui n'a jamais été dans leur pensée.

Mais, disent les censeurs, si ces dramaturges sont de bonne foi, ils peuvent encore , à leur insu, faire allusion à un événement politique dont le souvenir pourrait surexciter les passions; et, dans ce cas, il faut s'opposer à la représentation de leurs pièces.

Eh quoi ! ne voyez-vous pas jusqu'oîi peut conduire un pareil système ?

Veut-on, par exemple, personnifier l'amour des devoirs de citoyen , même chez ceux qui sont le mieux disposés à les oubUer? On met en scène un général célèbre, qui sacrifie son ambition et sa fortune au respect des lois de son pays.

Mais la censure , toujours vigilante , ne s'écrierat-elle pas aussitôt que l'on veut attaquer César par cet idéal, parce que César a violé les lois romaines, en passant le Rubicon?

Veut-on rappeler au peuple ce qu'il doit attendre de son mandataire? On met en scène un prince qui travaille sans repos ni trêve au bonheur des citoyens qui l'ont librement élu.

Mais, objectera tout bas la censure. César ne s'est-il pas oublié aux pieds de Cléopâtre? Allusion.

A-t-on le dessein de prouver, à ceux qui l'ignorent, que dans toutes les positions de la vie , dans les plus humbles comme dans les plus élevées , il faut savoir borner ses désirs , et préférer toujours l'honneur aux honneurs, la dignité aux dignités? C'est certes là une de ces leçons de morale dont bien des gens pourraient profiter! Mais César n'a-t-il pas brigué le diadème? Allusion!...

Se fait-on le défenseur de la liberté ? Il n'est rien de plus naturel ! Sans doute ; mais César opprime son peuple ! Allusion !

Cherchez-vous à réprimer les passions? combattezvous le ridicule ? La censure vous accuse de faire la leçon à César, et elle s'offense de votre audace.

Ainsi, allusion et toujours allusion.

Allusion lorsque l'auteur dramatique suit ses inspirations, et qu'il écoute la voix de sa conscience.

Allusion, enfin, lorsqu'une œuvre théâtrale révèle la pensée d'un homme qui a le sentiment de sa dignité.

Soumis ainsi au pouvoir inquisitorial de la censure, l'auteur se voit infailliblement dénoncé, arrêté,

traqué, lors(^^il veut exploiter les grands sentiments de Thumanité, et s'élever assez haut dans ses conceptions, pour conserver Festime de lui-même.

Mais , s'il rencontre ime opposition systématique et acharnée qu'il ne peut vaincre; et, s'il doit subir d'injustes rigueurs qu'il ne peut adoucir, quel parti lui reste-t-il à prendre?

Doit-il refuser de s'hmnilier devant les censeurs, et préférer garder le silence , plutôt que d'écrire en suivant le programme officiel? Il est certain qu'il devrait s'y résigner; mais , s'il ne le fait pas, esiril bien coupable?

Si ^n esprit est tourmenté par le besoin de produire , et s'il ne trouve que dans la production un remède pour calmer la fièvre qui le dévore, croit-on que le dramaturge puisse entrer en lutte avec luimême pour s'abstenir?

S'il a ce courage, sa nature ardente finit toujours par triompher de sa volonté; et, cédant à des entraînements irrésistibles, il est toujours contraint, en définitive, de prendre la plume et d'écrire.

Mais alors, il ne trouve plus que deux voies ouvertes devant Ivà^ la censure ayant fermé toutes les autres :

en entrant dans Tune de ces voies, il flatte le gouvernement; en s'engageant dans l'autre, il arrive au scandale;

Lorsqu'il se décide à devenir le courtisan du pouvoir, il s'inspire d'abord des idées que ce pouvoir représente, pour chercher ensuite à les répandre dans le public.

Si le despotisme domine, l'auteur a soin de regarder la liberté de pensée, la liberté de conscience , et toutes les libertés, comme les hochets de l'humanité encore dans l'enfance, mais que les peuples doivent briser en grandissant !

Si le gouvernement est démocratique, l'auteur peut parler de la liberté sans la profaner ; mais il ne peut pas encore en proclamer les bienfaits.

C'est qu*un gouvemementlibéral a encore certaines susceptibilités, qu'il faut savoir respecter pour mériter ses bonnes grâces.

Dans l'un comme dans l'autre cas , le dramaturge ne peut donc être lui-même ; car, il est condamné, par la nature même du rôle qu'il accepte, à mécon-

naître les grandes vérités qui sont vraies dans tous les temps et dans tous les lieux, pour se faire le défenseur de vérités de circonstance, de faux principes, qui n'ont quelque créance que dans un certain temps, et chez im certain peuple.

Si toutefois l'auteur éto ufife en lui la voix de la raison, et s'il se ment à lui-même, en prétendant éclairer l'opinion publique, lorsqu'il sait qu'il l'égaré, il n'en arrive là que pour obéir à la censure, qui l'obsède et le contraint, en lui traçant une règle de conduite, dont il ne peut s'écarter impunément.

Mais la censure oblige ainsi l'art théâtral à céder aux exigences des temps et des Ueux. Par là, elle le perd ; car le grand art est de tous les temps et de tous les Ueux, et on ne peut le parquer, pour ainsi dire, dans im pays, ni l'inféoder à une époque, sans l'avilir complètement.

S'il n'a aucun faible pour le métier de courtisan du pouvoir, l'auteur, comme nous l'avons dit, peut encore exploiter le scandale, et il le peut en toute sûreté, l'ordre pubUc ne s'y opposant pas.

Lorsqu'il prend ce parti, il oubUe tout sentiment de pudexu*. 11 manque au respect qu'il se doit, à celui qu'il

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