‹ De la liberté des théatresChapitre 9 sur 12 · LES PIÈGES · texte numérisé non relu

LES PIÈGES

Le premier effet de l'art dramatique est de nous rendre, pour ainsi dire, étrangers à nous-mêmes, en éveillant en nous un homme nouveau.

Cet homme nouveau, ce n'est ni l'époux, ni le père, ni le citoyen, mais bien l'homme.

Et l'on ne doit le regretter ni pour l'époux, ni pour le père, ni pour le citoyen; car, ces divers titrés ne peuvent se compléter que dans ITiomme.

On a donc intérêt à s'oubUer soi-même au théâtre.

Si donc quelque barbare s'étonne de nous y voir, et nous demande si nous n'avons ni femmes, ni enfants, ne craignons pas de lui répondre que c'est précisément parce que nous sommes époux et pères que nous nous y trouvons.

C'est qu'on ne s'isole au théâtre que poui* y puiser les sentiments qui rapprochent entre eux les membres d'une même famille.

Mais, dira-t-on, il n'en est pas mains vrai qu'une fahle excite notre émotion. Ici, nous pleurons sur les infortunes d'un personnage fantastique ; là, nous rions de ses travers.

A quoi bon ces rires et ces larmes?

A quoi bon, dites-vous?

Mais, les infortunes, ou les travers d'un être imaginaire ne me représentent-ils pas ceux de l'homme en général?

de personnage qu'on a créé pour moi, n'est-ce pas l'homme ? L'homme n'est-ce pas l'humanité? n'est-ce pas vous? n'est-ce pas moi?

Si le tableau des infortunes et des travers de l'humanité me laisse indifférent, où donc irai-je chercher un sujet d'émotion?

Sera-ce dans la peinture des mœurs de certains monstres auxquels je ne ressemble pas? Mais, si je

jqa'uitéresse h leur sort, c'est que je suis aus^ dénaturé qjqi'eu;^, et la société doit me bannir de son sein.

i3lu'iuiporte quç jç. rm. Ws^, émouv^r par une fietio^, sicçttç^fîp^ipppgpt dpyçjÛE une réalité? Or, ne le peut-elle p^s??

Lorsque les infortunes d'un être purement imaginaire excitent ma compassion, et ses travers mon hilarité, ne puis-je donc pas rencontrer demain , aujourd'hui même la cx)pie du personnage dont je vois le type sur la scène?

iyjBpouvez-vouspa& la rencontrer vous-même?Vous^ lion,; car vous ne la, reconnaitriez pas. C'est là votre excuse, et c'est ce qui explique vos divagations.

L'art dramatique fait le tableau des vicissitudes l^umaines; mais, il ne les représente, que pour apprendre à se prémunir contre elles.

n instruit et il forme l'homme.

Mais, ses enseignements sont en rapport avec le caractère du peuple qui les reçoit.

L^^ç^ct|Wî^ dj8S peuples se. modifie avec les latitudes,

D'autres causes, la reUgion et les usages , par exemple, ajoutentleiu* influence aux dispositions naturelles; mais rhomme ne subit pas moins Taction des lieux où il se trouve ; et , selon qu'il habite le nord ou le sud, qu'il est Russe ou Espagnol, il oSve toujours en lui un cachet particulier qui trahit son origine.

L'art dramatique doit étudier le caractère de chaque peuple , afin de le corriger dans ce qu'il a de défectueux : il doit donc avoir des nuances.

Ici, le peuple est cruel, ne sait laver les injures que dans le sang : l'art s'efforcera d'adoucir ses instincts farouches, en lui inspirant la clémence, et en lui préconisant le pardon des offenses.

Là , le peuple est vain, présomptueux, fanatique : Tart tendra à lui enseigner la modestie , la simplicité et la tolérance.

Mais l'homme ayant partout des traits généraux qui ne changent, ni ne s'altèrent, l'art doit chercher, avant tout, à les dépeindre ; et ce n'est jamais que pour atteindre plus sûrement son but qu'il doit s'efforcer de réformer l'esprit particulier de chaque nation dans ce qu'il a de mauvais.

Si l'art dramatique doit instruire, c'est un motif d'utilité , et non de plaisir, qui doit animer l'auteur.

Si c'était un motif de plaisir , l'art amuserait uniquement; et, par suite, il n'aurait aucune raison d'être.

A quoi bon, en effet, faire ime peinture agréable et séduisante de la férocité à des hommes cruels ? Estrcé pour les endurcir encore plus? Mais, l'auteur perd ses soins et sa peine ; car, il ne peut être assez dénaturé pour leur donner des conseils qu'ils se plaisent à suivre.

Pourquoi persuader à ce peuple plein de jactance qu'il doit rester tel qu'il est?

Mais, il sait bien qu'il ne doit pas changer ; car on ne croit jamais qu'il soit nécessaire de se corriger de ses défauts.

H est donc inutile de lui rappeler ce qu'il n'ignore pas.

Mais, si l'auteur n'a pour mobile que l'utilité , il n'en est plus de même.

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