CHAPITRE IV
Deux choses distinguent essentiellement la fabrication du voiturage : la première, c'est que ses agents sont autrement distribués ; la seconde, qu'ils n'agissent pas de la même manière^
D'une part, tandis que les agents du voiturage sont errants, ceux de la fabrication travaillent à poste fixe; et, d'un autre côté, tandis que les voituriers ajoutent à la valeur des choses en les déplaçant, sans d'ailleurs rien changer en elles, les manufacturiers augmentent leur valeur, sans pour ainsi dire les déplacer, mais en leur faisant subir, en elles-mêmes, d'innombrables modifications.
Le propre de l'industrie manufacturière est d'agglomérer ses agents dans les villes et les fabriques ; et, en concentrant ainsi leurs forces, de les employer, non point à transporter les choses, mais à les transformer, h les faire changer, non de lieu, mais de figure ou de manière d'être intrinsèque, de les approprier d'un million de manières à nos besoins, en les faisant varier d'un million de manières dans leur forme extérieure par des moyens mécaniques, ou dans leur contexture intime par des moyens de physique ou de chimie.
Voilà ce que c'est que l'industrie manufacturière. Ce qui la caractérise, c'est cette manière d'ordonner et de faire travailler ses agents; c'est en cela que sa nature consiste, et en agissant ainsi qu'elle concourt à la production.
Les services qu'elle peut rendre à tous les ordres de travaux
et a toutes les classes de travailleurs, par ces transformations alternativement chimiques et mécaniques qu'elle fait subir aux choses, sont infinis.
Nous avons vu, dans le précédent chapitre, que l'industrie voiturière concourait à la libre action de tous les arts en conduisant auprès d'eux, d'une multitude de points divers, une multitude d'objets sans lesquels nulle action ne leur serait possible. L'industrie manufacturière a aussi sa manière de les seconder tous : c'est elle qui se charge de construire les ateliers où ils travaillent, de façonner les innombrables instruments dont ils se servent, de composer, en bonne partie du moins, les ingrédiens non moins nombreux qu'ils emploient.
D'un autre côté, nous avons vu que, dans le temps où l'industrie voiturière réunit auprès de chaque travailleur les objets épars qui lui sont indispensables pour l'exercice de sa profession, elle lui apporte aussi d'autres objets dont il a besoin pour son entretien propre. L'industrie manufacturière ne fait pas moins pour la satisfaction des besoins personnels des travailleurs. Pendant qu'elle crée les usines, les bâtiments, les machines, les ingrédiens, qui doivent leur servir à exécuter leurs travaux, on voit sortir de ses mains une multitude d'habitations, de meubles, de vêtements, de comestibles, qui leur serviront a se conserver et a s'entretenir euxmêmes. Comme tous les ordres de travaux, elle remplit le double office de fournir à toutes les classes de travailleurs des moyens d'action et des moyens de jouissance, des produits pour eux-mêmes en même temps que des objets pour l'exercice de leur art.
Tels sont les effets de l'industrie manufacturière, ils sont, d'une part, si évidents, et, d'un autre côté, si multipliés, qu'il semble être à la fois impossible et superflu de les dé-
crire. Qui ifesl frappé de l'étendue des biens qu'elle fait? et, d'uu autre côté, qui se chargerait d'énumérer les métamorphoses qu'elle opère? Qui pourrait dire ce qu'elle fournit a tous les arts de constructions, d'ateliers, de moteurs, de machines, d'outils, de compositions chimiques et de préparations de toute sorte? et, d'une autre part, qui pourrait dire ce qu'elle livre à ceux qui les exercent, c*est-à-dire à tous les membres de la société, de maisons d'habitation, d'ustensiles, d'ameublements, de parures, et en général d'objets propres à se conserver, a s'embellir, à se perfectionner euxmêmes?
Son influence, d'ailleurs, ne s'arrête pas à ces effets immédiats. Pendant qu'elle travaille directement à modifier les choses, elle produit indirectement une révolution dans les hommes qui l'exercent : elle les pousse, dans le seul intérêt de ses travaux, k acquérir une multitude de connaissances et de bonnes habitudes dont ils ne peuvent se passer pour les bien exécuter; et, quoiqu'il n'entre aucunement dans son objet de faire leur éducation , elle contribue infiniment a leur culture.
Il y a plus; c'est que, dans le temps où elle leur demande de s'instruire, elle leur en fournit les moyens : elle leur donne la richesse, en effet; avec la richesse, le loisir; et avec le loisir, le désir et tous les moyens de s'éclairer, le désir et tous les moyens d'ennoblir et de perfectionner leur existence.
Ces deux effets indirects que l'industrie manufacturière a sur les hommes, elles les a en commun avec les autres industries qui travaillent directement sur les choses; mais elle a aussi sa manière particulière d'agir indirectement sur eux, et l'on a déjà compris que cette industrie, en ramassant et en consignant pour ainsi dire se* agents dans les villes et les fabriques, doit influer sur eux autrement que le labourage
sur les laboureurs en les disséminant et en les isolant dans les campagnes, ou le voiturage sur les voituriers en les livrant à de perpétuelles pérénigrations.
Nous avons vu que l'industrie voiturière , en faisant voyager ses agents, pouvait produire sur eux des effets considérables : comment la fabrication tend-elle à modiûer les siens, en les réunissant en grand nombre et à demeure dans les lieux resserrés où elle exécute ses fonctions?
Il semblerait, au premier aspect, que cette situation particulière dans laquelle elle les place ne doit être favorable ni à leur santé, ni à leurs mœurs, ni à leurs habitudes civiles.
Et d'abord, on croirait que cet extrême rapprochement où elle les oblige de se tenir, et cette vie sédentaire qu'elle leur impose, que le défaut d'exercice d'une part, et d'un autre côté l'air souvent vicié des ateliers et les émanations souvent délétères des matières sur lesquelles on y travaille, doivent avoir pour effet d'énerver leur corps et de nuire à l'entretien de leurs forces physiques.
Par cela même que cette situation semble tendre a diminuer leurs forces, on dirait qu'elle doit aussi les livrer davantage à l'empire de l'imagination et des sens; il semble que, dans ce contact perpétuel où ils vivent, leurs passions doivent être plus vivement excitées, qu'ils doivent être .plus enclins à l'intempérance, à l'ivrognerie, a la luxure, au luxe, et donner plus fréquemment dans des écarts de régime et de conduite. Enfin, cette même situation, qui les expose davantage à contracter de certains vices, semble devoir aussi les exciter davantage à recourir à la violence pour s'enrichir. On pourrait croire que leur réunion en plus ou moins grand nombre dans des espaces peu étendus doit avoir pour effet de les disposer à l'injustice, et peut-être ne faut-il attribuer qu'à
de l'industrie manufacturière. 311
l'extrême facilité qu'ils ont de s'entendre et de se liguer, cette multitude de prétentions exclusives qu'on les a vus former dans tous les temps. Les agents de l'industrie agricole, que la nature de leur art lient beaucoup plus écartés les uns des autres, sont loin d'avoir manifesté, ou, tout au moins, d'avoir manifesté d'aussi bonne heure, le même esprit de monopole et d'usurpation. Ce sont les agents de l'industrie manufacturière qui ont, les premiers, donné l'exemple de cette sorte d'excès; et comme les hommes qui fabriquent ne sont pas de pire espèce que ceux qui labourent, il semble qu'une différence de conduite si remarquable ne peut être raisonnablement expliquée que par la différence des situations. Cela parait d'autant plus naturel a penser que lorsque des possesseurs de terre se sont trouvés dans la même situation que les gens de fabrique, ils ont rarement manqué de se conduire de la même façon. C'est ainsi qu'on a vu des assemblées législatives, formées en majorité de propriétaires fonciers, profiter de leur réunion et des pouvoirs dont elles étaient momentanément investies pour faire prohiber l'importation des denrées agricoles de toute nature, des blés, des laines, des bestiaux, et manifester pour le monopole autant d'ardeur qu'en avaient pu jamais montrer les artisans agglomérés des cités. Je conviens qu'il est dans la nature de l'industrie manufacturière de commencer par produire tous les effets qui viennent d'être indiqués. Cependant il ne faudrait pas juger par ces premiers effets de son influence ultérieure. Si, au sein d'une population très compacte, comme l'est ordinairement celle des villes manufacturières, la maladie, le vice, l'injustice sont plus contagieux, les lumières et la réflexion qui les suit y sont aussi plus contagieuses, l'esprit y croit plus rapidement, l'expérience y est plus précoce, on y est plus tôt et plus sévèrement averti des conséquences fâcheuses d'une mauvaise
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manière d'être ou d'agir, et ceci est un avantage qui t'ait plus que compenser, j'en suis convaincu, les inconvénients dont nous venons de faire l'énuméralion.
Si la fabrication place ses agents dans une situation peu favorable à l'entretien de leurs forces, elle les excite davantage, par cela même, a obvier aux inconvénients de cette situation , et vous verrez qu'en effet la population des villes commencera longtemps avant celle des campagnes à adopter ces habitudes de propreté et d'ordre, et à faire ces règlements de police et de salubrité qui ont pour objet et pour effet de tenir en bon état les lieux qu'on habite.
Si la même industrie place ses agents dans une situation où leurs passions sont plus excitées, elle doit par cela même leur signaler plus tôt, leur faire sentir d'une manière plus vive le danger qu'on court à leur céder, la nécessité qu'il y a de se tenir en garde contre elles; et l'on verra encore qu'en effet les lieux où la population est le plus compacte sont ceux où les habitudes acquièrent le plus tôt une certaine régularité. Il est certain que l'extrême agglomération des individus n'est pas toujours ce qui tend le plus a les corrompre. La population est ordinairement plus serrée dans les villes très industrieuses et très actives que dans celles où l'on travaille peu; cependant les premières ne sont certainement pas celles où les mœurs sont le plus relâchées. La population est plus pressée dans les quartiers de Paris spécialement affectés aux classes laborieuses que dans ceux habités par des gens riches et peu occupés; et néanmoins ceux-ci ne paraissent pas être, au moins sous un certain rapport, ceux où les habitudes sont le plus morales : des recherches récentes sur la population de Paris ont donné ce résultat, peu honorable pour la richesse oisive, qu'il y a plus de naissances illégitimes, et surtout d'enfants naturels abandonnés, dans les arrondissements
qu'elle habite que dans ceux occupés par la médiocrité laborieuse, quoique la population dans ceux-ci soit incomparablement plus ramassée ( ' ).
Enfin, si l'industrie manufacturière, en mettant tous ses agents plus en contact, en les faisant rivaliser de plus près, les excite plus vivement a se nuire et leur en fournit davantage les moyens, j'observe qu'elle doit leur faire épronver de meilleure heure aussi tous les inconvénients des prétentions injustes, que par suite elle doit plus tôt les conduire au point de sentir le besoin de se respecter mutuellement; et l'on verra en effet que les cités sont encore les lieux où les hommes se plient le plus tôt au joug des bonnes habitudes civiles. Si, comme je l'observais tout a l'heure, l'extrême agglomération des individus n'est pas la circonstance la plus propre a entretenir et à perpétuer le relâchement de leurs mœurs, elle n'est pas non plus la plus propre a les faire persévérer dans l'injustice. Il se peut bien que le régime prohibitif ait pris naissance dans les villes ; mais s'il y est né plus tôt, il y sera aussi, n'en doutez pas, plutôt usé que dans les campagnes. Je crois les entrepreneurs de manufactures, tout prévenus qu'ils sont en faveur des restrictions commerciales, moins éloignés que les possesseurs de terre de com-
(') F., à ce sujet, dans les Archives générales de médecine , février 1826, un excellent rapport de M. Wïllermé à l'Académie de médecine, sur une série de tableaux statistiques très curieux et très instructifs, relatifs à ta population de Paris , dressés par M. Villot. — 11 résulte encore de ces tableaux que les causes qui paraissent influer le plus sensiblement à Paris sur la santé publique et la durée de la vie, ce ne sont ni l'exposition des logements , ni la qualité des eaux qu'on boit, ni celle des vents auxquels on est plus particulièrement expose, ni l'agglomération plus ou moins grande des maisons et de la population, mais la fortune, l'aisance, l'activité et toute la manière d'être qui en résulte. Les quartiers les plus riches, et, parmi les plus riches, les plus occupés sont ceux où la mortalité est la moins grande.
31 i LIVRE VIII, CH; IV. DE LA LIBERTÉ
prendre que les prohibitions injustes sont contraires à la véritable prospérité de tous les pays. Je prie de remarquer que le projet d'abolir les prohibitions établies au profit des fabriques avait devancéven Angleterre, sous le ministère de M. Huskisson, celui de réduire les monopoles accordés à l'agriculture, et que les privilèges de cette dernière espèce sont ceux qui font la plus rude défense et se laissent le moins entamer. Plusieurs autres faits que je pourrais citer donnent également a connaître que le système de la libre concurrence pénétrera moins difficilement dans l'esprit des fabricants que dans celui des cultivateurs.
En somme, il parait impossible que les lieux où l'intelligence a le plus de sujet et de moyens de s'exercer, les lieux les plus favorables à l'expérience ne soient pas aussi les plus favorables à nos progrès. Si, au sein des villes et des fabriques, si , dans les lieux où la population est très ramassée, les infirmités du corps et de l'âme sont plus sujettes à se répandre, il semble que la bonne santé, les bonnes qualités, les qualités vivifiantes doivent y être aussi plus promptes à se communiquer. C'est, h tout prendre, une circonstance éminemment favorable à notre culture que de nous trouver réunis en grand nombre sur de certains points; et l'industrie manufacturière, celle de toutes peut-être qui nous rapproche le plus, doit être considérée, pour cela même, comme une des plus propres à hâter notre développement.
Les faits, au surplus, rendent suffisamment témoignage de la justesse de cette remarque, et, en fait, il paraît évident que les établissements de l'industrie manufacturière sont ceux où l'industrie humaine s'est, à tous égards, le plus perfectionnée; qui ont fait le plus d'efforts pour remédier aux inconvénients inséparables de leur nature, et vaincre les ditlicultés de tout genre qu'ils avaient à surmonter; où se mani-
festent avec le plus d'éclat l'intelligence, l'organisation, l'ordre, la régularité, la prévoyance; où ont été réunies le plus de conditions de salubrité; où sont le mieux ménagées les forces de l'homme ; où plus de soins ont été pris pour l'instruction et la moralisation des classes qui y sont occupées ('). On leur reproche de s'être concentrés, en général, dans des foyers peu nombreux, où les ouvriers s'écrasent par la concurrence; et l'on ne prend pas garde que cette circonstance est particulièrement favorable aux ouvriers , à qui elle offre infiniment plus de facilité pour se former et se procurer de l'ouvrage , à qui elle épargne des déplacements multipliés et coûteux, qu'elle préserve enfin de subir la loi d'un établissement unique , comme ils y seraient exposés si les établissements étaient isolés. On leur reproche d'ôter tout élan à l'intelligence de la classe ouvrière, et l'on oublie que c'est par des individus de cette classe, la plus directement aux prises avec les d^licul tés de l'art , qu'ont été inventés partout, et notamment dans les fabriques, la plus grande partie des plus ingénieux et des plus puissants instruments qu'elles emploient. On leur reproche d'affaiblir physiquement la population qu'elles occupent, et l'on ne veut pas voir que l'altération que peut avoir subie dans sa santé et dans ses formes une partie de cette population n'est pas tant venue de la nature des travaux auxquels elle se livre et des lieux où elle est réunie, que de l'irrégularité volontaire de ses habitudes et de l'abus
(*) F., dans l'excellent ouvrage de M. C. G. Simon, intitulé : Observations recueillies en Angleterre en ls5.-> , t. II, p. 20 à 29, le détail des précautions multipliées qui ont été prises en Angleterre dans l'intérêt de la santé, de l'instruction et de la moralité des classes laborieuses employées dans les fabriques. L'auteur signale dans les habi tudes de ces classes des irrégularités qui leur sont, san> contredit, plus fatales que le régime îles fabriques, classe d'établissements dont la tenue ne laisse presque rien à désirer.
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qu'elle a fait des facilités de vivre que lui offraient ces établissements. A vrai dire, au lieu de reprocher a l'industrie manufacturière d'être naturellement insalubre, il faudrait l'accuser d'avoir été trop féconde, et d'avoir trop excité le principe de la population au sein de classes imprévoyantes, qui ont usé sans mesure des ressources qu'elle leur offrait , et dont ainsi une partie est graduellement déchue. Encore cette décadence, triste résultat du vice, non de l'industrie , est-elle beaucoup moins sensible que ne voudraient le faire croire les déclamations banales qu'il est d'usage de débiter à ce sujet. On a voulu savoir, en Angleterre, ce qu'il fallait penser de cette altération que les fabriques, et parmi les fabriques, celles de coton , réputées les plus pernicieuses de toutes, étaient accusées d'avoir fait subir à la santé et aux forces de leurs ouvriers ; et des enquêtes qui ont eu lieu à Glascow, dans les comtés septentrionaux de l'Angleterre et dans le comté de Lancastre, il est résulté ceci, par^xemple, que le nombre moyen annuel des jours de maladie par chaque ouvrier employé dans les fabriques de coton, était moindre que le même nombre moyen annuel des jours de maladie par chaque ouvrier employé dans les chantiers de la compagnie des Indes. On a en même temps comparé la taille et le poids d'un nombre considérable d'enfants des deux sexes (de 1955 enfants), avec le poids et la mesured'un pareilnombre d'enfants de tous états qui ne fréquentaient pas les manufactures , et l'on a trouvé que la différence se réduisait pour ainsi dire à rien ( ' ).
S'il est peu d'ordres de travaux qui remplissent, dans l'é-
(') V. l'ouvrage que je viens de citer, t. II, p. 323 à 328. F. aussi l'Histoire des manufactures de coton en Angleterre , d'Ed. Baines.
conomie sociale, un rôle plus considérable que la fabrication, un rôle plus élendu, plus varié, plus intluent, plus fécond en résultats utiles, il n'en est point, a ce qu'il semble, auquel s'appliquent mieux tous les moyens généraux sur lesquels se fonde la puissance du travail. C'est ici l'industrie par excellence; la seule qu'on croie assez désigner en l'appelant simplement l'industrie ; celle où se manifestent au plus haut degré l'art et toutes les qualités qu'il réclame; celle où l'on fait des forces chimiques et mécaniques de la nature un usage si universel, qu'on a pu désigner tous les arts qu'elle embrasse par les noms d'arts chimiques et mécaniques; celle aussi où l'on fait de ces forces les emplois les plus ingénieux et les plus savants; celle, par conséquent, où l'on a le plus besoin de connaître les lois qu'elles observent, où l'on voit le mieux ce que peuvent les talents d'application et d'exécution, où les moteurs physiques sont d'une application plus facile, où les machines remplissent des fonctions plus variées, où le travail parait le mieux se prêter à ces divisions et a ces subdivisions qui en rendent l'exécution plus rapide et plus correcte, où il semble le plus aisé de (aire valoir de grands capitaux, où il est le plus commun de travailler, comme on dit, en fabrique; celle, en un mot, sur laquelle les économistes raisonnent de préférence lorsqu'ils veulent exposer l'influence de quelqu'un des moyens généraux du travail , parce qu'en effet elle paraît être, de toutes, celle où l'influence de tous ces moyens se laisse le mieux apercevoir.
Examinons d'abord comment et jusqu'à quel point s'y appliquent ceux de ces moyens qui consistent dans les facultés personnelles des travailleurs, et, avant tout, voyons ce qu'elle puise de forces dans cet ensemble de facultés que je réunis sous le nom de génie des affaires.
318 LIVRE Mil, Cil. IV. DE LA LIBERTÉ
Deux causes sembleraient rendre cet ordre de facultés , si nécessaire dans tous les travaux, plus indispensable encore dans la fabrication que dans les autres industries. — La première, c'est que la concurrence paraît y être plus vive , plus active, que les gains y sont plus disputés , moins considérables, plus cbanceux, et que, par cela même, il est plus essentiel de s'y montrer spéculateur et administrateur habile ('). — La seconde , c'est qu'une grande partie des besoins auxquels cette industrie entreprend de pourvoir sont extrêmement variables , et que ces variations peuvent devenir dans les entreprises une grande cause d'erreur.
Sans doute il y a bien ici un fonds de produits sur lesquels les goûts du public restent assez constamment les mêmes; mais autour de ceux-là , il en existe une multitude d'autres sur lesquels ces mêmes goûts éprouvent de perpétuels changements. Une très grande partie de ce qui tient à l'habillement des individus, à la décoration et à l'ameublement des habitations est soumis à l'empire de la mode , et comme elle sujet à varier. Il y a de la mode dans l'arrangement intérieur et extérieur des maisons , dans la forme d'une multitude de
(') Il y a peut-être bien dans l'industrie des transports un aussi grand concours d'entrepreneurs que dans celle de la fabrication; mais, comme dans la première une multitude de personnes se servent des mêmes voies, des mêmes voitures, et, en général, des mêmes moyens d'exécution, il se trouve que la spéculation ne peut guère porter que sur le cboix des entreprises , et que les affaires y sont ainsi moins difficiles que dans la fabrication , où la lutte entre les entrepreneurs s'établit non seulement sur le choix des entreprises à faire , mais encore, et par-dessus tout, sur les moyens d'exécution. Dans le voiturage, la lutte pour l'exécution ne s'établit qu'entre ceux qui effectuent les transports, entre les voituriers, entre les armateurs, et comme ceux qui transportent les marchandises ne sont presque jamais ceux qui les expédient, il s'ensuit que la tâche des uns et des autres est plus simple.
meubles et d'ustensiles, dans la matière, la couleur, le dessin de la plupart des étoffes qui servent a nous vêtir, dans la coupe des habits, dans la façon des bijoux et des parures ; et les producteurs de ces innombrables objets sont obligés, sous peine d'éprouver les plus graves dommages, de savoir comment la mode les veut et de les lui fournir tels qu'elle les demande.
Ce n'est pourtant pas qu'ils doivent lui obéir servilement. S'il est vrai qu'ils sont obligés de consulter ses caprices , il est vrai aussi qu'ils contribuent à les faire naître. En la suivant, ils pourraient, jusqu'à un certain point, la guider; et ii y aurait telle manière de la guider qui pourrait avoir sur le goût, sur les mœurs, sur les besoins, sur les consommations, sur la richesse, et par suite sur le développement des pouvoirs de la fabrication une influence des plus salutaires (1).
Mais si le fabricant, par le caractère qu'il donne a ses produits, peut influer sur la nature des besoins, la nature des besoins doit exercera son tour une immense influence sur le caractère de ses produits : s'il peut guider la mode en la suivant, en la guidant il est obligé de la suivre; elle n'adopte pas tout aveuglément; il ne la ferait pas passer à son gré d'un extrême a un autre ; malgré ses caprices apparents, elle obéit dans sa marche à de certaines lois, et il y a, ici comme partout, un art des transitions dont on n'enfreindrait pas impunément les règles. D'ailleurs, la mode, ce n'est pas lui seul qui la fait; elle est le résultat d'une multitude d'influences qui dominent souvent la sienne, et il est bien des cas où il ne réussit à la faire varier qu'en abondant dans le sens où la
(') F., plus loin, ce que la simplicité des goûts peut ajouter aux pouvoirs de l'industrie manufacturière, en dirigeant son activité vers la production des objets d'un usage très général.
poussent les mœurs, les événements et jusqu'aux révolutions politiques les plus éloignées par leur objet et leur nature de ses frivoles préoccupations.
Le fabricant, même alors qu'il est assez éclairé pour viser à donner au public des goûts judicieux , a réformer les modes extravagantes et ruineuses, est donc obligé de connaître les goûts, les modes qui régnent, et, jusqu'à un certain point, de s'y conformer, d'observer leur tendance, d'épier leurs mouvements, et cela, non- seulement dans les lieux où il travaille, mais partout où doivent parvenir ses produits. Or, on sent combien il faut de précautions pour spéculer avec quelque sûreté sur un fonds si vague, si étendu, si mobile, et, malgré toutes les précautions possibles, combien il lui est aisé de faillir et de faire de fausses spéculations. On pense bien que, dans cette innombrable variété d'étoffes, de meubles, d'ajustements, de parures et d'objets de toute espèce qui sortiront de ses ateliers, tout ne sera pas reçu avec la même faveur. A côté de produits qui obtiendront la vogue, il y en aura d'autres qui ne réussiront qu'à demi, d'autres qui ne réussiront pas du tout; il en sera des créations de son industrie comme de celle de toutes les autres; et de même qu'il y a chez le libraire des livres que tout le monde achète et d'autres que personne ne lit, de même il y aura chez le marchand d'étoffes des tissus qui n'auront aucun débit parmi plusieurs autres qui s'écouleront avec une vitesse extrême.
S'il est facile au fabricant de se méprendre sur la nature des besoins, il lui est encore plus aisé de se tromper sur leur étendue. Je ne sais si leur étendue est aussi sujette à varier que leur nature, mais certainement elle est plus difticile à déterminer. Quelle est la quantité d'un certain produit que la fabrication doit faire? Cela dépend dé circonstances qui n'ont rien de fixe et de défini; cela dépend du nombre de personnes
DE L'INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE 3'2 l
qui en ont besoin (') ; en supposant qu'il réponde a un besoin universel, cela dépend encore du prix auquel elle peut le faire et du nombre de personnes qui, a ce prix, auront les moyens de l'acheter. C'est ce nombre d'acheteurs qu'il lui est difficile, qu'il lui est presque impossible de connaître, et que pourtant il lui serait indispensable de savoir; car elle peut ruiner ses agents en faisant trop d'une bonne chose tout aussi bien qu'en en faisant de mauvaises. On voit donc combien elle a besoin de chercher à découvrir, au moins d'une manière approximative, l'étendue de son marché.
Je sais bien qu'en général on se conduit comme si c'était chose absolument impossible a connaître; que Ton procède comme au hasard; que chacun règle son activité, non sur l'étendue des besoins, qu'il ne connait pas, mais sur celle des capitaux dont il dispose. Aussi ne faut-il pas demander si l'on se trompe , et si la somme des produits dépasse souvent le nombre et les moyens des acheteurs. On en peut juger par cette difficulté de vendre, par cet engorgement des marchés, sujet si fréquent et si réel des plaintes de toutes les industries, et plus particulièrement de l'industrie manufacturière. Rien assurément n'atteste mieux que ce fait presque permanent de l'encombrement des marchés le peu de soin que chaque classe de producteurs met à s'informer de l'étendue des débouchés que toutes les autres lui présentent, et les tristes suites qui peuvent résulter de son incurie ou de son impuissance sur ce point (s).
(') Il n'est pas nécessaire d'observer que par personnes ayant besoin, je n'entends ici que celles qui ont quelque chose à offrir en échange des produits que leurs besoins réclament. 11 est clair que , pour tout producteur, il ne peut y avoir que celles-là qui comptent. Les personnes qui n'ont rien à offrir ne peuvent avoir rien à demander. Aux yeux du spéculateur, elles nont pas ou ne sont pas censées avoir des besoins.
H 11 n'est pas inutile d'observer que les explications données de ii. 21
S'il y a tant de produits manufacturés qui ont de la peine à se placer, ou qui ne se placent que lentement et avec perte, c'est beaucoup moins encore parce qu'on néglige d'étudier la nature des besoins que parce qu'on ne met pas assez de soin à se proportionner a leur étendue. Si par exemple, on a vu à Paris, à une certaine époque, tant d'entrepreneurs de bâtiments faire de mauvaises affaires, ce n'était pas que cette multitude de nouveaux logements qu'ils créaient ne fussent une chose de bon débit, mais c'est que le nombre qu'ils en construisirent excédait de beaucoup celui des personnes qui pouvaient on acheter la jouissance. On lisait, en 1826, dans les Recherches statistiques du préfet de la Seine, que, du commencement de 1822 à la fin de 1824, le nombre des portes et fenêtres, à Paris, s'était élevé de neuf cent vingt mille deux cent trente-huit à neuf cent quatre-vingt-cinq mille cent soixante-dix-sept, qu'il s'était accru d'environ soixante-cinq mille; c'est-à-dire que, dans le cours de ces trois années, le nombre des logements avait dû être augmenté d'environ un quinzième, tandis que, d'un autre côté, les mêmes documents
ce fait ne justifient point les producteurs du reproche qui leur est adressé ici. Si l'on a de la peine à vendre, dit-on, ce n'est pas que certaines classes produisent trop, c'est que d'autres ne produisent pas assez; c'est (pie les impôts, en élevant les Irais de production, rendent les produits chers et leur écoulement difficile; c'est que le système prohibitif, en fermant beaucoup de débouchés, met à cet écoulement de nouveaux obstacles, etc. Il est fâcheux pour un producteur, sans aucun doute, de voir son marché limité parla pauvreté des populations pour qui ils travaillent, par les taxes qui renchérissent ses produits, par les prohibitions commerciales qui l'empêchent de chercher au loin des acheteurs ; il doit vivement désirer de voir disparaître ces obstacles qui enchaînent son activité et circonscrivent ses travaux; mais, tant qu'ils existent , son devoir est (]\'\\ tenir compte; et lorsqu'il agit comme s'ils n'existaient pas, lorsqu'il produit plus qu'il n'est possible de vendre dans les circonstances où il se trouve, dans l'état du monde et du marché , il est clair qu'il doit s'attribuer en grande partie les maux qu'il soulfre.
et Y Annuaire du bureau des longitudes indiquaient que, durant la même période, la population ne s'était augmentée que d'environ douze mille habitants, qu'elle s'était à peine accrue d'un soixantième ('), d'où il suivait que l'industrie manufacturière, durant ces trois années, avait multiplié les logements dans une proportion quatre fois aussi considérable que celle suivant laquelle la population s'était accrue (2). Je me borne à renonciation de ce fait qui suffît bien à la preuve que je veux faire. Si, dans un lieu comme Paris, où l'on a tant de moyens de s'éclairer et où l'on devrait être si rompu aux affaires, une classe importante d'entrepreneurs pouvait se proportionner si mal à la véritable étendue du marché, on sent combien ailleurs et dans beaucoup d'autres fabrications l'esprit d'entreprise doit être moins sage encore. Cela, du reste, est assez établi par un fait qui les renferme tous, par le fait dont j'ai déjà parlé, et que je rappelle encore, de ces engorgements périodiques auxquels sont si habituellement sujets les marchés de la fabrication.
On voit donc a quel point il importe à tout fabricant d'étudier la nature et l'étendue des besoins auxquels est chargée de pourvoir la branche d'industrie qu'il exerce. Et encore ne serait-ce rien pour lui, en quelque façon, de savoir que la chose qu'il fait répond à de vrais besoins, et de connaître approximativement la quantité qui s'en peut débiter sur les marchés qu'il fréquente, s'il ne cherchait a s'instruire en
(') En supposant la population de la ville de 713,000 habitants, conformément au recensement de 1820.
(2) F., pour le nombre des maisons construites à Paris pendant les trois années dont il s'agit, le volume des Recherches statistiques , publié en 1826 par M. de Chabrol, tableau n. 150; et, pour l'accroissement de la population pendant le même temps, le même volume , tableaux nos 25, 27, 55, 57, et l'Annuaire du bureau des longitudes des années 1824, 1825 et 1826.
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même temps du nombre et des moyens des fabricants qui concourent avec lui à l'approvisionnement de ces marchés. Une des choses que tout manufacturier a le plus besoin d'étudier c'est, relativement à l'art qu'il exerce, la carte industrielle du pays où il est établi , le nombre d'établissements que cet art y possède, leur importance, leurs moyens, les lieux où ils envoient leurs produits, et le prix auquel ils peuvent les donner, parvenus a leur destination.
Un entrepreneur de ma connaissance, fort exercé tout à la fois comme homme d'affaires et comme ingénieur, dans une localité et dans des circonstances h lui connues, avait à résoudre ce problème : « Pouvons-nous entreprendre avec protit de fabriquer vingt mille quintaux de soude? Avec la concurrence des fabricants de Marseille trouverons-nous à les placer? Jusqu'où pourrons-nous les porter avec avantage? Sur quels marchés nous sera-t-il possible de nous présenter? A quel prix, tous frais faits, notre produit reviendra-t-il parvenu sur telle place, et puis sur telle autre, et puis sur telle autre encore? Comment, sur ces divers marchés, soutiendrat-il la concurrence des producteurs contre lesquels nous avons a lutter, etc.? Et cet entrepreneur était parvenu, la carte sous les yeux , à déterminer, avec une précision très satisfaisante, les lieux où le produit pourrait être porté, les quantités qu'il serait possible d'y en vendre, et finalement a reconnaître s'il y avait ou s'il n'y avait pas lieu d'entreprendre le produit projeté.
En général, il est singulièrement difficile, il faut l'avouer, de connaître avec quelque exactitude, d'une part la nature et retendue des besoins, et d'un autre côté le nombre et les moyens des fabricants qui travaillent à les satisfaire. Mais il est deux choses qu'un entrepreneur peut savoir, et qui, lorsqu'elles sont soigneusement vérifiées, peuvent suffire jusqu'à un cer-
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tain point pour éclairer ses déterminations et le diriger dans ses entreprises : c'est le prix moyen auquel se vend , dans une certaine étendue de pays, le produit qu'il aurait dessein de faire, et le prix auquel lui-même est capable de l'y créer. Il ne sait point ce que ses concurrents en font; il ne sait pas mieux ce qu'il leur coûte ; mais il peut savoir ce que moyennement ils le vendent, et, s'il connaît bien sa situation et les ressources de son art, il peut parvenir aussi à déterminer assez approximativement le prix auquel il lui sera possible de le livrer. Or, s'il lui est suffisamment démontré qu'il peut le faire en bonne qualité au-dessous du prix coûtant, il est clair qu'il peut l'entreprendre : il n'a point à craindre d'exposer sa fortune, puisqu'il se croit sûr de produire à un prix qui doit lui donner des acheteurs, et d'une autre part il ne saurait encourir moralement aucun blâme , puisqu'il ne supplantera ses concurrents qu'en faisant un meilleur usage de ses forces et en servant mieux la société.
Cependant la difficulté, réduite à ces termes, ne laisse pas d'être fort grave encore; et il ne faut pas croire que ce soit chose aisée que de dresser d'avance le compte d'une entreprise, et de déterminer avec quelque sûreté le prix le [dus bas auquel, dans une situation donnée, il sera possible d'obtenir un produit. D'ailleurs il est bien des cas où la question n'est pas si simple, et où il ne suffirait pas, pour se décider avec sagesse, de savoir qu'on peut créer ce produit au-dessous du prix courant. Il faut savoir encore si les producteurs établis n'ont pas, de leur côté, le moyen d'introduire dans leurs prix des améliorations sensibles. Alors même qu'on se croirait assuré de conserver une partie de ses avantages, il faut savoir s'il se fait du produit qu'on veut créer une consommation assez considérable, v t si l'on peut compter sur un débit assez étendu pour rentrer avec profit dans ses avances. Res-
tent d'ailleurs tous les cas où l'on veut entreprendre quelque chose de nouveau, et où il faut nécessairement savoir pressentir les goûts de la société sur cetle création nouvelle. Bref, le jugement des entreprises est entouré dans la fabrication des mêmes difficultés que partout ailleurs, et, comme je l'ai dit d'abord, ces difficultés s'y compliquent de celles que peuvent ajouter une concurrence plus grande, une industrie plus développée, des rivalités plus actives, plus redoutables, et des variations continuelles dans les goûts du public sur une portion considérable des produits qu'il s'agit de créer. Non-seulement donc on y a besoin, comme dans tous les ordres de travaux, du genre de talent nécessaire pour spéculer avec habileté, pour juger sainement d'avance de la bonté des entreprises, mais il faut, ce me semble, que ce genre de talent y soit infiniment plus exercé.
Les mêmes causes paraissent y rendre les talents de l'administrateur également plus indispensables. Plus le conconrs y est grand et animé, plus on s'y évertue a bien faire, et moins on y doit négliger un moyen de succès si puissant. On peut, à la rigueur, dans les industries peu avancées, et où l'on n'a â lutter que contre des travailleurs malhabiles, se permettre dans la conduite des entreprises un peu de mollesse et de laisser-aller; mais dans les arts où les pouvoirs du travail ont été poussés très loin , et où l'on ne fait plus que de petite ices, on est obligé, sous peine de ruine, de ne se négliger sur rien. Il ne faut pas perdre un instant de vue que tout ce qu'on fait, tout ce qu'on dépense est autant d'avancé à la production, que toute avance est placée à intérêt et à intérêt composé, que toutes les fautes se payent, que les faux calculs, les distractions, les pertes de temps, que toutes les pertes en un mot viennent grever le produit entrepris et diminuer le bénéfice attendu ; qu'ainsi l'on ne peut appliquer
à l'administration de son affaire des soins trop éclairés, trop sévères, trop assidus. D'ailleurs les talents administratifs semblent particulièrement réclamés dans l'industrie manufacturière à cause de la nature même de cette industrie. Les grandes fabriques sont les établissements de travail où se trouvent ordinairement réunis le plus grand nombre d'ouvriers, et où, si l'on n'y prend garde, il est le plus aisé de perdre de la main-d'œuvre; où les ouvriers sont le plus ramassés, et où par conséquent le désordre a le moins de peine à s'introduire; où l'on a réuni un plus grand attirail de machines, et où par cela même plus de choses sont exposées à se détériorer faute de soins; où il se fait une consommation plus continue et plus considérable de matières premières et de provisions de diverses sortes, et où, sous ce rapport encore, le coulage et le gaspillage sont le plus aisés; où l'on a le plus d'achats à faire, et où il est le plus facile de perdre sur les achats s'ils ne sont faits avec intelligence, etc. Les manufactures paraissent donc être un des genres d'entreprises où doit se faire le plus sentir le besoin d'ordre, de police, de surveillance, d'économie éclairée, et où par conséquent les talents administratifs semblent le plus nécessaires.
M. Chaptal n'hésite point a considérer ces talents comme plus propres encore que ceux de l'artiste à faire prospérer ces sortes d'établissements, et des expériences nombreuses semblent prouver qu'ils leur sont en effet plus indispensables. Rien n'est moins rare que de voir des entreprises excellentes périr dans les mains des artistes les plus dinlingués, et des entreprises presque ruinées se relever sous la main d'administrateurs habiles qui, privés de connaissances industrielles, n'ont que le mérite de savoir faire un judicieux emploi de celles des autres. C'est surtout dans les fabriques, d'après les récits de personnes bien informées, que brillent, de l'autre
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côté du détroit, ces talents administratifs qui y concourent si puissamment au succès de toutes les entreprises ; et il parait qu'en effet rien n'est comparable à la simplicité des principes d'après lesquels y sont montés les établissements les plus vastes; à la police, à l'ordre, au silence, à la netteté, a la propreté exquise qui y régnent, et à l'application que les ouvriers paraissent y apporter à leur travail (').
Finalement, les mêmes causes qui paraissent demander à l'entrepreneur, dans l'industrie manufacturière, de se montrer spéculateur et administrateur plus habile, semblent exiger de même qu'il soit plus capable de tenir des comptes avec intelligence et régularité. S'il est vrai qu'il n'est pas d'ordres de travaux où la concurrence soit plus grande et les pouvoirs du travail plus développés, il s'ensuit qu'il n'en est pas où il soit moins permis de demeurer stationnaire, où l'on ait plus besoin de perfectionner ses procédés, où l'on soit plus obligé de faire des essais, de tenter des choses nouvelles, et, en même temps, qu'il n'en est pas où il soit plus nécessaire de savoir ce que l'on fait. Partant, il n'en est pas où l'on puisse moins se dispenser de savoir tenir des comptes en règle.
Un fabricant qui ne tiendrait pas de comptes, ou qui tiendrait mal ses comptes, ne saurait ce qu'il ferait. Userait sujet ii se passionner pour des entreprises ruineuses et à négliger
(') Il paraît que ce moyen , qui est l'un des plus perfectionnés en Angleterre, a été longtemps I*un des moins avancés parmi nous. M. Clément, que j'ai déjà eu occasion de citer, racontait à ses auditeurs, à l'ouverture de son cours de 1824, qu'un savant manufacturier anglais, de ses amis, qui avait récemment visité les plus importantes de nos fabriques , et les avait comparées avec le plus grand soin , et entrant dans les plus minutieux détails, à des fabriques analogues de son pays, était constamment arrivé à ce résultat : « La chimie en France • est excessivement en avant; les machines, et surtout t'administra- « tion, v sont tré< en arrière. »
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des entreprises lucratives. Quelquefois des inquiétudes mal fondées le décourageraient et paralyseraient ses forces quand il aurait besoin d'agir, et qu'il pourrait le faire avec sûreté. D'autres fois une aveugle confiance lui donnerait une activité intempestive qui tournerait encore plus à son préjudice. Il ne saurait jamais s'il gagne ou s'il perd, ou du moins ce qu'il perd ou ce qu'il gagne. Il finirait bien par voir, en gros, si telle entreprise est ou n'est pas fructueuse; mais, avant qu'il eût acquis cette connaissance , des années se seraient écoulées pendant lesquelles peut-être il aurait travaillé laborieusement à s'appauvrir, ou aurait manqué de faire des bénéfices qui lui eussent été faciles, si, dès l'origine, il s'était rendu un compte exact de la dépense et du produit de chaque chose.
A la différence de ce manufacturier aventureux, celui qui tient des comptes en règle sait toujours positivement ce qu'il fait. Il n'est sujet a éprouver ni fausses terreurs, ni folle confiance. Il connaît l'ensemble et le détail de ses opérations. Il peut voir à chaque instant les avances qu'il a faites a chacune, et ce qu'elle lui a déjà rapporté. Il lui suffit de deux additions au bout de l'année pour savoir exactement ce que chacune lui a donné de profit ou de perle. Il a les moyens de savoir si la perte est venue de la nature de l'entreprise ou des vices de la gestion, ou de l'imperfection des procédés. Il sait par conséquent, s'il doit abandonner l'opération, ou s'il peut la continuer en tâchant de diminuer la dépense. Peu à peu il est conduit à reconnaître ouel est le genre de fabrication auquel il lui convient le mieux de se livrer, quels sont les modes d'exécution les plus économiques, et il parvient ainsi à faire a la fois de ses forces l'usage le plus sûr et le plus avantageux.
Ainsi toutes les facultés dont se compose le génie des al-
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t'aires trouvent ici à s'exercer, et y sont d'autant plus indispensables que les concurrents y sont plus nombreux, les succès plus contestés, les affaires plus difficiles. Voyons comment s'y appliquent, à leur tour, les facultés qui tiennent a l'art.
Que le manufacturier ait, comme toutes les autres classes de travailleurs, commencé par des tâtonnements, par de l'empirisme; qu'il ail agi sur des observations isolées, incomplètes, et sans avoir aucune connaissance des lois générales qui gouvernaient les forces dont il se servait, c'est une chose tellement certaine, qu'il serait tout-a-fait superllu de s'arrêter à la démontrer.
Je ne puis être de l'avis des économistes qui croient que l'art est né de la science et que les premiers procédés de l'industrie n'ont été que des applications de découvertes laites d'avance par les savants. Il n'y a que très peu de temps que la routine manufacturière a consenti à s'éclairer de la théorie des hommes instruits; comme ii n'y a que peu de temps que l'orgueil scientifique a consenti à descendre de la hauteur de ses spéculations pour s'abaisser jusqu'à l'élude des laits, qui son! le sou! guide de l'ouvrier dans la pratique. La science ci l'industrie allaient chacune de leur côté, sans prendre garde l'une à l'autre: la science faisant ses théories sans trop s'inquiéter de l'observation des phénomènes, et l'industrie observait les phénomènes sans se donner le temps de remonter aux principes généraux dont ils n'étaient que des corollaires et qui leur auraient servi d'explication et de lien. Il n'est donc guère possible d'admettre que l'industrie est issue des sciences; et quand on posséderait toutes les théories scientifiques des anciens , ii n'est nullement certain qu'on y retrouverait l'explication des procédés de leurs arts qui se sont perdus. Rien ne prouve en effet que les procédés de l'art an-
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tique fussent des applications de la science antique. Il est, au contraire, fort probable que l'art avait trouvé ses procédés sans le secours de la science, comme la science ses théories sans le secours des expériences industrielles; et, à la différence de M. Say, qui attribue la décadence de l'industrie des anciens, pendant la barbarie du moyen-âge, a l'abandon des études scientifiques ('), je croirais qu'on doit l'attribuer surtout à l'abandon où étaient tombés les arts eux-mêmes.
Sans doute les premiers artisans n'ont pas agi sans motifs. Il a bien fallu que les arts, même dans leurs premières et leurs plus grossières ébauches, fussent conduits par quelque raison , qu'ils eussent observé que tel fait pouvait avoir tel résultat, que les choses se passaient d'une certaine façon dans de certaines circonstances. Mais je dis qu'ils ont été guidés par des expériences et non par des théories, par des observations particulières et non par la connaissance des lois générales qui régissent les forces dont ils se servaient.
Et non-seulement c'est ainsi qu'ils ont procédé, mais ils ont pu aller fort loin en cheminant de la sorte, et il est certain qu'une portion très considérable de leurs progrès ont été faits sans aucune intervention de la théorie.
Sûrement, il n'y a pas a mettre en doute que les conn sanccs scientifiques ne soient destinées à exercer et m qu'elles n'aient déjà exercé une grande influence sur les procédés de la fabrication. Cependant il va plus à parler encore des services qu'elle ne peut attendre que de ceux qu'elle en a reçus, et il est difficile de ne pas trouver quelque exagération dans ce qu'on dit souvent des services que lui ont rendu les sciences.
M. Chaptal, dans son livre sur l'industrie française, présente,
(') V. le Cours cotnpl. d'éc. pol., t. I, p. 195 et 19i.
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comme autant d'applications de la science de la mécanique à la fabrication, beaucoup d'inventions de machines nouvelles ou d'améliorations des machines anciennes faites par des hommes qui , pour la plupart, très assurément, n'étaient que peu ou point versés dans la théorie de cette science (').
« Je manifestais mon étonnement auprès d'un savant ingénieur anglais, observait un jour un professeur du Conservatoire, qui m'a déjà fourni d'heureuses citations, de la rapidité des progrès que l'Angleterre avait faits dans la mécanique. Loin de s'en glorifier, il me répondit : ces progrès sont beaucoup moins dus aux connaissances théoriques des savants qu'à l'habileté pratique des ouvriers, qui réussissent toujours mieux que les esprits cultivés à vaincre les difficultés (2). » Que de faits n'y aurait-il pas à citer à l'appui de cette remarque! Que de machines ingénieuses et puissantes qui n'ont eu pour inventeurs que des artisans destitués de toute notion de théorie. J'ai déjà nommé la fileuse et ses principaux créateurs, au nombre de cinq : John Wyatt, Lewis Paul, James Hargreaves, Richard Arkwright, Samuel Crompton. Tous étaient des hommes dépourvus de science, et quatre sur cinq de simples ouvriers. Ils n'ont, les uns et les autres, fait leurs découvertes qu'en tâtonnant, en essayant, en expérimentant. C'est encore un ouvrier, John Kay, qui a trouvé la navette
(*) Ou voit, t. Il, p. 3, de l'ouvrage de Ghaptal, qu'il se propose de fiirc connaître les progrès et l'étal actuel de l'application de la chimie el de la mécanique à l'industrie ; et, p. 112 , qu'il a voulu se borner à ce qui est l'effet immédiat de l'application de ces sciences. Ainsi tous les perfectionnements qu'il signale seraient dus, suivant lui, au progrès de l'application des théories chimiques et mécaniques. Il est impossible de ne pas reconnaître qu'il y a infiniment d'exagération dans cet énoncé, et que, dans le nombre des perfectionnements que l'auteur énumère, il en est beaucoup, en mécanique surtout, qui ont été obtenus sans aucune intervention de la théorie.
(2) M. Clément, ouverture de son cours de 1825 à 1824.
DE L INDUSTRIE MANUFACTUTIÈRE. 333
volante. Le théologien Edmond Cartwright, l'inventeur du métier à lisser, presque aussi merveilleux que la mule-Jenny, n'avait, il l'avoue, en mécanique, pas la moindre notion de théorie. Autant il en faudrait dire de l'inventeur de notre admirable métier à la Jacquart, de l'inventeur de la tondeuse, et d'une infinité d'autres. jNewcomen et Cawley, deux mécaniciens qui ont contribué sensiblement aux progrès de la machine à vapeur, et les premiers qui aient cherché et qui soient parvenus à en tirer des effets utiles, étaient, l'un quincailler, l'autre forgeron, et ne pouvaient passer pour savants ni l'un ni l'autre (').
AVatt lui-même, l'illustre Watt, lorsque la machine à vapeur commença à recevoir de ses mains créatrices cette série de perfectionnements qui ont permis d'en faire depuis un moteur si puissant, si llexible, si universel, ne devait pas posséder beaucoup de connaissances scientifiques. Né de parents pauvres, il n'avait pu étudier, jusqu'à seize ans, que dans l'une de ces écoles élémentaires et gratuites qui existent en Ecosse sous le nom de Grammar school, et il n'est pas probable qu'il y eût acquis une instruction bien élevée. Il avait été mis ensuite en apprentissage chez un fabricant de balances, puis chez un fabricant d'instruments de mathématiques; et lorsque, en 1764, il fut chargé par l'université de Glascow, qui l'avait nommé conservateur de sa collection de modèles, de réparer une machine de Newcomen, ce fut simplement à titre d'ouvrier (*).
(') M. Arago, à qui j'emprunte ce fait, et les particularités qui suivent sur AVatt, dit pourtant que Xewcomen possédait quelque instruction, et était en commerce de lettres avec Hooke , secrétaire de la Société royale. F., dans YAnn. du bureau des long, de 1829, sa belle notice sur les machines à vapeur, p. 184, en note.
H Je ne dis pas que Watt ne soit devenu plus tard un savant fort distingué : je me borne à observer qu'il ne parait pas qu'il le fût à
Ainsi une multitude d'instruments, et, dans le nombre, quelques-uns des plus merveilleux que possède l'industrie humaine, ont été trouvés par des hommes presque entièrement dépourvus d'instruction et procédant d'une façon toute empirique.
On est arrivé par la même méthode a la connaissance d'une multitude de procédés de chimie. Je pourrais remarquer ici, par exemple, qu'une des plus belles et des plus utiles découvertes de la chimie moderne, celle qui nous apprend qu'on peut empêcher le cuivre de s'oxider en le metiant en contact avec une certaine quantité de fer ou de zinc, était connue depuis longtemps des pauvres paysans de ma province, qui l'avaient faite je ne sais quand, je ne sais comment, mais fort antérieurement, toutefois, h l'invention de l'appareil voltaïque. Il est d'usage immémorial dans ma province, qui est un pays de vignobles, de recevoir dans des vases de cuivre le vin qu'on tire des cuves pour le placer dans des tonneaux ; et il arrive fréquemment qu'on l'y laisse séjourner assez longtemps sans qu'il en résulte d'inconvénients d'aucune sorte : on se contente, pour prévenir tout danger d'oxidation, de déposer quelques morceaux de fer au fond de ces \ases. Nul ne saurait dire la raison du résultat qu'on obtient en procédant ainsi : on sait seulement par expérience que lorsqu'il y a du fer au fond d'un chaudron rempli d-e vin, on n'a pas a craindre que le vert-de-gris s'y mette. C'est, comme on voit, une application de l'idée de Davy. Cette application diffère de celle que lui-même a faite de sa découverte au doublage des vaisseaux; mais elle est fondée sur les mêmes principes; et il se trouve que des paysans sans aucune instruc-
l'époque où il fit ses premiers perfectionnements à la machine à vapeur.
tion étaient arrivés, il y a longtemps, dans un des départements les moins avancés du royaume, à un résultat que la science n'a obtenu que par un de ses derniers et de ses plus heureux efforts.
Au reste il ne faut pas être surpris que le simple artisan , procédant empiriquement, arrive a de nombreuses découvertes. Toujours placé en présence des faits, ainsi que j'en ai déjà fait la remarque, toujours occupé des difficultés que son art est obligé de vaincre, toujours agissant, toujours expérimentant, il est impossible que ses essais, encore bien qu'ils soient souvent mal dirigés, demeurent complètement stériles, et que de sa pratique il ne résulte pas, à la longue, une instruction assez étendue et assez vaiï e. Je répète que la plus grande partie des procédés des arts ont été trouvés de celte manière, et que même, pour devenir capable de les exercer avec distinction et de les l'aire avancer, la meilleure marche a suivre est de les apprendre d'abord tels qu'on les pratique, et de se rendre leurs procédés parfaitement familiers.
En même temps cependant, il faut bien avouer que tous ces procédés ne sont qu'un recueil de recettes tant qu'on ne sait pas la raison des résultats qu'ils produisent, et que l'homme le plus rompu à la pratique d'un art ne saurait tirer que des effets incomplets, petits, imparfaits, des forces chimiques ou mécaniques dont il fait habituellement usage, tant qu'il n'a pas découvert les lois générales qui président à leur action. Que la connaissance de ces lois soit éminemment propre à éclaircir sa vue, à l'étendre, à l'élever, à l'affermir; qu'elle répande sur son art la plus vive et la plus féconde lumière; qu'elle lui révèle une multitude de choses dont il ne se doutait pas; qu'en lui apprenant la raison de ce qu'il fait, elle doive le rendre infiniment plus capable de bien faire, c'est une
vérité incontestable, et qui commence à être universellement sentie.
Il faudrait à la fois être pleinement instruit de la théorie des sciences et des procédés des arts, et savoir parfaitement leur histoire, pour pouvoir montrer, non ce que les sciences sont capables de faire pour la fabrication : les plus savants et les plus habiles l'ignorent; mais pour pouvoir raconter simplement ce qu'elles ont déjà fait, et quels sont les perfectionnements de la pratique qui sont réellement dûs a des notions de théorie. M. Chaptal , dans son livre sur l'industrie française, essaie de le montrer pour les progrès que la fabrication a faits en France depuis le commencement de la révolution, et des juges sévères ont trouvé qu'il n'y réussissait que bien incomplètement. 11 parait qu'on peut lui reprocher d'avoir dépassé le but d'un côté , et d'être resté fort en deçà de l'autre ; d'avoir fait honneur aux sciences de beaucoup de perfectionnements que l'art a trouvés sans elles, et d'un autre côté, de n'avoir fait qu'une description très insuffisante des progrès dont l'industrie manufacturière est réellement redevable à leur concours.
Pour moi, qui ne possède ni l'instruction théorique, ni les connaissances techniques de l'auteur du livre que je viens de citer, je ne puis que m'abstenir prudemment d'aborder celte matière. Je sens que le très petit nombre de choses exactes que je pourrais dire là-dessus, ne ferait qu'affaiblir l'idée que les hommes instruits se font des services réels que les sciences ont rendus à la fabrication.
Je me borne à faire remarquer que, par la nature même des choses, les sciences ont dû recevoir dans cette industrie des applications infiniment plus variées que dans le voiturage, où il ne s'agit jamais que de fardeaux à mouvoir, de transports à effectuer, et des applications infiniment plus
sûres que dans l'agriculture, attendu que les lois de la mécanique sont beaucoup mieux connues que celles de la vie, et que nous pouvons l'aire des forces de la nature un usage plus éclairé dans les transformations purement manufacturières que dans la création de produits végétaux ou animaux.
J'ajoute que dans le temps où les sciences peuvent intervenir ici avec plus d'étendue et de sûreté, on peut moins s'y passer qu'ailleurs de leur assistance, et qu'au point où l'industrie manufacturière a été poussée, dans un grand nombre de directions, par un très grand nombre d'entrepreneurs habiles, le fabricant qui voudrait s'en tenir à la routine, qui ne chercherait pas à connaître la raison de ses procédés , qui employerait de certaines forces sans prendre la peine d'étudier les lois suivant lesquelles elles agissent, éprouverait un immense désavantage, et serait infailliblement écrasé par ses concurrents plus instruits,
Plus l'intervention des sciences dans les travaux de la fabrication est nécessaire et susceptible de s'opérer avec étendue , et plus le talent des applications est appelé à jouer ici un rôle considérable. Cela n'a pas besoin d'être prouvé. J'ai seulement deux remarques a faire.
La première, c'est qu'on ne peut appliquer la science qu'on a apprise qu'à l'art dont on sait bien les procédés. De quoi s'agit-il, en effet, dans toute application de la science à l'art? sinon de substituer à des procédés vicieux des procédés meilleurs que la science indique. Et comment, je le demande, opérer cette substitution, si l'on ne connaît les procédés qu'il s'agit de remplacer ou de perfectionner? Comment même avoir l'idée de procédés meilleurs, si l'on ne connaît les procédés qui existent? Visiblement, l'instruction scientique ne peut servir qu'à ceux qui savent le métier : eux seuls sont capables d'ajuster convenablement la théorie à la pratique. II