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qu'en Angleterre, les classes en faveur de qui de telles mesures ont été prises en ont aulant que possible éludé le bienfait. Les débals du parlement, ;ui sujet de la proposition de lord Ashley, nous ont appris quels ont été les résultats du bill fait en 1855 pour abréger le travail des enfants dans de certaines classes de fabriques, L'effet du bill le plus immédiat a été de déprécier le travail dans toutes ces classes d'établissements; et comme les enfants, par leur situation, étaient forcés de courir après le travail le mieux rétribué, ils ont déserté les fabriques où il était réglementé pour se réfugier dans celles où il était demeuré libre et avait conservé son prix. De sorte que l'on compte aujourd'hui, dans une seule branche d'industrie, jusqu'à 3o,000 enfants qui travaillent quinze heures par jour et souvent la nuit. « Il y a eu, comme le disait énergiquement un ministre, congestion de travail partout où n'était pas intervenue la législation, et dépréciation partout où elle était intervenue. » On aurait pu, il est vrai , prévenir la congestion dont parlait sir James Graham, en réduisant les heures de travail dans toutes les classes de fabriques; mais si on eût évité par ia que les travailleurs ne se jetassent avec excès dans de certaines branches d'industrie, on n'eût pas évité que leur travail ne se dépréciât dans toutes; il est, au contraire, naturel de penser que la dépréciation du travail fût devenue générale comme la limitation de sa durée. Serait-il en effet au pouvoir des chefs de fabrique, si la journée était réduite de douze heures à dix, et si, par suite, le travail et la production de leurs ateliers venait h subir forcément une réduction d'un sixième, serait-il, dis-je, en leur pouvoir de continuer, sans succomber, à payer la même somme de salaires? et la classe ouvrière, qu'on trouve déjà à plaindre, serait-elle plus heureuse si l'on ne parvenait à réduire la durée de son travail qu'en
de l'industrie MAWUPACTCRIÈHE. .Î7 1
faisant baisser d'autant le prix de ses journées ? N'y aurait-il pas dans celte mesure, imaginée pour la soulager, de quoi lui inspirer une vive irritation et l'entraîner à de graves désordres? Ce qu'il faut souhaiter, pour qu'elle éprouve un soulagement réel, ce n'est donc pas que le législateur intervienne ainsi arbitrairement dans ses transactions avec les chefs de fabrique, et se mette à régler des heures de travail dont il ne lui appartient pas plus de déterminer la durée que le prix; mais qu'elle sache se placer par sa prévoyance dans une situation où elle n'ait pas besoin d'un si dangereux secours, et qui lui permette naturellement de traiter à des conditions avantageuses; c'est qu'au besoin, elle sache, en limitant le nombre des naissances, prévenir le trop grand accroissement de celui des ouvriers, et l'avilissement du prix de la maind'œuvre; c'est qu'elle unisse une sévère économie à une activité persévérante, et qu'elle use de ses ressources iivec d'autant plus de sagesse qu'elles sont plus limitées. Le législateur peut bien sans doute charger les tribunaux d'apprécier les cas où des parents, de complicité avec des chefs de fabrique, feraient des forces ou plutôt de la faiblesse de certains enfants un abus véritablement coupable; mais décider d'une manière générale que telle classe de travailleurs ne pourra être retenu au travail que tant d'heures, il ne le peut réellement pas; car il ne le pourrait qu'avec des inconvénients extrêmes, pires que le mal auquel il tenterait d'obvier. Ce mal est le résultat nécessaire d'une situation qu'on ne peut changer par de tels moyens, et le régime réglementaire échoue ici comme en toutes choses : sa prétention de suftire à tout par des procédés artificiels est une prétention pleine de démence etqui ne sufiit véritablement a rien.
Cependant si, dans sa manière de faire la police de l'industrie manufacturière, le législateur commet encore de gra-
ves erreurs de théorie, il ne faut pas qu'à mon tour j'en commette une d'application , et je n'aurai garde assurément d'inférer des remarques dans lesquelles je viens d'entrerqu'il fallût, dès aujourd'hui, provoquer, sur les divers points qui viennent d'être examinés, la réforme des pratiques administratives. Je ne crois pas le moins du monde que, dans les dispositions actuelles de l'esprit public, on le pût avec la moindre chance de succès. Je n'espère pas même que de longtemps, de tels changements puissent devenir praticables. Mais il n'en est pas moins vrai que tant que les pratiques en question trouveront dans les habitudes publiques un appui suffisant pour se maintenir, la liberté, dans la bonne et judicieuse acception du mot, de l'industrie manufacturière, n'existera que très incomplètement. Celte liberté, en effet, n'est pas compatible avec des habitudes d'esprit qui permettent à la société de soumettre les travaux manufacturiers a des règlements de la nature de ceux que je viens de passer en revue. Il ne lui appartient pas plus de déterminer, dans un intérêt d'humanité ou de sécurité, la longueur des journées de travail, la forme de certains instruments, la place de certains ateliers, qu'il ne lui appartenait, sous l'ancien régime, de régler les procédés de fabrication dans un intérêt de probité. Empêcher qu'on ne trompe les acheteurs, empêcher qu'on n'incommode ou qu'on n'expose les voisins, empêcher qu'on n'exténue de fatigue de pauvres enfants n'est pas seulement un droit pour elle, c'est un devoir et un devoir très impérieux; mais, pour bien remplir ce devoir, il faut qu'elle s'attaque directement à la fraude, à l'incurie, a l'imprudence, à l'inhumanité et non au travail lui-même, dont elle n'embarrasse jamais les mouvements sans faire plus de mal encore qu'elle ne réussit à en prévenir, et notamment sans opposer h son activité et à ses progresse très fâcheux obstacles.
Après avoir vu comment influent sur la liberté de la fabrication les babitudes sociales, les mœurs privées, les divers genres d'habileté qui tiennent a l'art, ceux dont est formé le génie des affaires , et en général toute cette partie des pouvoirs du travail qui se compose de facultés personnelles, voulons-nous examiner comment s'y applique, à son tour, cette seconde source de moyens dans laquelle il n'entre que des objets matériels? Nous découvrirons sans peine que l'influence de ces objets , si considérable dans tous les arts, y est, comme celle des facultés personnelles, encore plus sensiblement marquée que dans l'art des transports, et je puis 'dire d'avance qu'il n'est pas d'industrie où l'on voie plus clairement à quel point il est essentiel d'avoir un atelier bien situé, bien organisé, où le travail soit convenablement réparti et où l'on dispose d'un bon système de moteurs et de machines.
Par exemple, l'industrie manufacturière parait être jusqu'ici la seule où les économistes aient commencé à apercevoir combien la perfection de l'atelier dépend de sa situation. Ce n'est pas que l'influence de ce moyen ne soit réelle que dans cette industrie : elle se fait sentir dans toutes. Il n'est pas d'art où le genre de service que peuvent rendre les ateliers ne dépende d'abord du degré d'intelligence qu'on a mis dans le choix de leur emplacement. Il n'est pas plus indifférent pour une route , une école , une maison de santé d'être convenablement situées que cela n'est indifférent pour une manufacture. Mais enfin les manufactures sont la seule branche d'industrie où la science ait commencé à remarquer à quel point le succès des entreprises dépend du choix deslieux où l'on s'établit ; et s'il ne faut pas induire de cette observation que l'influence de ce moyen ne soit réelle que dans
cette industrie, on pourrait au moins en inférer qu'elle s'y laisse mieux apercevoir que dans les autres (').
Il est sûr que si la situation des magasins, des rues, des chemins, et en général de tous les ateliers dans lesquels ou sur lesquels l'industrie voilurière exécute sa fonction, influe beaucoup sur le service qu'ils peuvent lui rendre, la puissance des manufactures semble se lier avec plus d'évidence encore aux lieux qu'on a choisis pour leur établissement. Qui ne sent que la fabrique la plus belle et la plus savamment organisée, placée loin de toutes les circonstances favorables à. son action, serait nécessairement impuissante?
Les choses n'ont pas été arrangées dans ce monde de manière que toute industrie put être exercée indifféremment partout. Elles n'ont pas été arrangées non plus de manière que de certaines localités fussent exclusivement propres à l'exercice de tous les arts. Nul lieu ne réunit tous les avantages. Nul lieu non plus n'a été complètement déshérité de tout. Mais de certaines localités sont plus propres à de certains travaux, d'autres à d'autres, et l'intérêt de l'espèce humaine aurait voulu que les hommes se fussent toujours placés pour faire les choses dans les lieux qui réunissaient le plus de circonstances favorables a leur exécution.
(') F. Chaptal, De l'industrie française, t. II, p. 252 et suivantes. — M. Sav, qui n'avait pas parle dece moyen dans son Trailcd'écon. pol., a réparé cette omission dans le Cours complet, t. II, p. 157 et suiv. Ce n'est pas le seul point sur lequel le second ouvrage du célèbre auteur justifie les observations que j'avais pris la liberté de faire sur le premier [Rev. encycl., cahier d'avril 1827). Il reste à remarquer néanmoins que la correction est incomplète, et que le choix des emplacements, dontJ.-B. Sayne parle que comme d'un moyen de succès propre aux manufactures, aurait dû être considère comme favorable à toutes les industries, et rangé , dans son premier volume , parmi les moyens généraux sur lesquels se fonde la puissance du travail.
Il est (iiiîicile de croire qu'il en ail toujours été aiusi. Dien des causes ont dû y mettre obstacle. La prétention seule qu'on a eue dans chaque pays de l'aire tout ce qui se faisait dans les autres, et le système de prohibitions qui s'en est suivi, ont dû, comme je le remarque ailleurs, être cause que beaucoup d'arts se sont développés hors de leur vraie place; et il est probable que dans la somme des allées et venues, des voyages et des transports de toute espèce que le genre humain exécute aujourd'hui sur la surface du globe, il y a une énorme masse de mouvements qui se fait en pure perte, et uniquement parce que, dans le monde en général, et dans chaque pays en particulier, beaucoup de choses n'ont pas été faites la où elles pouvaient être entreprises le plus convenablement.
Maintenant que les choses se sont développées d'une certaine façon, ce qui a été fait décide en grande partie de ce qu'il est le plus utile de faire, et les travaux exécutés influent à un haut degré sur le choix des lieux où l'on doit s'établir pour en exécuter de nouveaux. Qui le croirait? l'Inde, où se récolte le coton, où on le fabrique de temps immémorial, où cette industrie avait acquis un degré de perfection qu'il semblait impossible d'atteindre, où la main-d'œuvre d'ailleurs esta vil prix, l'Inde n'est plus le pays où un Indien peut Établir le plus convenablement ses fabriques d'indienne. Il lui vaudrait mieux, s'il a les talents requis et une fortune facilement transportable , laisser la l'Inde avec ses cotonniers, ses ouvriers et tous ses avantages naturels , et venir s'établir en Angleterre, a plus de quatre mille lieues de la matière première, et dans un pays où les ouvriers sont très chers, sauf a faire faire quatre mille lieues encore à son coton fabriqué, pour le faire retourner dans l'Inde, où en effet il pourrait le donner à meilleur marché que s'il l'avait façonné sur place,
370 livre vin, en. iv. de la liberté
tant sont ingénieux et puissants les moyens d'action que des hommes d'une autre race ont développés dans le pays éloigné où il serait venu s'établir!
On peut juger par ce seul trait h quel point le travail a pu altérer les situations, changer l'importance relative des localités, et modifier les motifs qui sont de nature à influer sur le choix des emplacements.
Ces motifs sont si variés et si nombreux qu'il est comme impossible de trouver des localités qui réunissent toutes les convenances; et qu'en quelque lieu que se place un manufacturier, il ne doit presque jamais arriver qu'il trouve, sur le lieu même de son emplacement, ses matières premières, ses moteurs, ses ouvriers, ses débouchés, etc.
Quelles sont de ces choses celles dont il lui convientle plus de se rapprocher? C'est une question à laquelle on ne peut répondre d'une manière générale. 11 faudrait savoir pour quelle part chacune d'elles doit entrer dans ses frais, jusqu'à quel point, en se rapprochant de l'une, il pourra s'éloigner des autres, quelles sont celles qu'il serait le plus dispendieux de faire voyager. On peut dire qu'il doit se placer au point où il aura le plus sous sa main toutes les choses que son art réclame, qu'il doit choisir la situation où il aura à faire le moins de mouvements inutiles et pourra éviter le plus de frais. Mais celte situation quelle est-elle? C'est, dans chaque circonstance particulière, ce qu'un grand discernement et des calculs exacts sont seuls capables de lui enseigner.
En général, les points de chaque pays où il convient le mieux de se placer pour exercer un art, ce sont ceux où cet art a déjà fait les progrès les plus considérables; car, outre que de tels lieux possèdent ordinairement des avantages naturels assez marqués, ils sont, par le fait même des progrès
que cet art y a faits, ceux où doivent se trouver réunies le plus de circonstances favorables à son exercice; ceux où il doit y avoir eu le plus de travaux exécutés pour faciliter l'arrivage des matières premières et l'écoulement des produits fabriqués; ceux où l'on doit trouver une population plus rompue aux difficultés que l'art présente et aux habitudes qu'il réclame; ceux où le courage des travailleurs doit être le mieux soutenu et leur émulation la plus vivement excitée; ceux où il est le plus aisé de faire des progrès et de profiter de ceux que font les autres.
Aussi voit-on , en général , les hommes qui veulent faire une chose se rapprocher, comme par instinct, des lieux où on la fait déjà, et, par suite de cette disposition, les fabriques de même ordre s'agglomérer, dans chaque pays , sur un petit nombre de points principaux. C'est ainsi qu'en Angleterre la plupart des manufactures de coton se sont concentrées dans le Derbyshire et le Lancashire, les fabriques sur métaux à Birmingham et a SheÛield, la poterie dans le comté de Suffolk , la fabrication des rubans de soie à Coventrv. C'est ainsi qu'en France on fabrique particulièrement les rubans a St- Etienne, les étoffes de soie à Lyon, les draps h Elbeuf, à Louviers, à Sedan. Il résulte de là, a-t-on observé avec beaucoup de justesse, une grande émulation due au voisinage et beaucoup de facilités pour l'imitation, source de toute prospérité. Encore ces avantages sont-ils loin d'être les seuls qui résultent de cet arrangement : tout, comme je l'ai dit, doit se trouver mieux préparé pour l'exercice d'un art la où cet art a déjà pris des développements considérables. C'est donc surtout dans ces centres d'action qu'il convient de s'établir. Et néanmoins tels pourraient être les avantages réunis dans des lieux plus ou moins éloignés de ces foyers d'activité, qu'il pourrait arriver qu'on dût les choisi] de préférence. Mais le
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caicui seul peut donner à cel égard des avis éclairés ('). Si une manufacture, pour être vraiment propre a son objet, demande à être bien située, elle n'a pas moins besoin d'être habilement construite. La bonne organisation de l'atelier est encore un moyen dont l'inlluence se fait peut-être mieux remarquer dans la fabrication que dans le voiturage, quoique les économistes n'en aient pas plus tenu compte dans la première que dans la seconde de ces industries. Il exige plus d'art dans les manufactures, et l'on est plus frappé des effets qu'il y produit.
L'effet d'un bon système de rues ou de routes est de faire qu'on y circule sans embarras, et que le voiturage y exécute ses fonctions avec aisance. L'effet du plan judicieux sur lequel est construite une fabrique est de faire aussi que l'industrie manufacturière s'y meuve et y fonctionne librement. Dans les deux industries, cet effet est de même nature; mais peut-être est-il plus considérable dans la seconde; et d'ailleurs, comme il y est obtenu avec plus de peine, on remarque davantage la puissance de l'art qui l'y produit.
Il va dans la suite des transformations qu'on fait subira
(') Ainsi, par exemple, il paraîtrait que la fabrique lyonnaise trouve son compte à se disperser aux environs de cette grande cité, et pousse même assez loin ses colonies industrielles. Deux causes la portent à celte émigration : la facilité de vivre à plus bas prix dans les campagnes, en associant les avantages et lés ressources d'une position à la fois agricole et industrielle, et puis, la délicatesse particulière de certains tissus dont les couleurs tendres obtiennent une pins grande propreté, une netteté plus chatoyante, fabriqués dans les villages que dans L'atmosphère enfumée de la ville de Lyon [V. des détails pleins d'intérêt que publiaient a ce sujet les Drbalsrtn 23 juillet 1845). 11 faudrait se garder néanmoins d'inférer de cette anomalie, déterminée par des causes naturelles, que le gouvernement doit, ainsi que l'ont proposé maints socialistes, fixer la place des manufactures, et ne leur permettre de s'établir que dans les campagnes. Ceci est une pure sottise et ne mérite pas la moindre attention.
un objet dans une manufacture, un ordre moins simple que celui qu'on observe sur une route pour faire avancer un fardeau. Tandis que l'industrie voilurière n'a, pour ainsi dire, qu'a mettre un pied devant l'autre, et à marcher devant elle, en évitant d'accrocher, la fabrication est obligée de systématiser son travail, d'y introduire une méthode rigoureuse, de faire d'abord une chose, puis une seconde différente de la première, puis une troisième différente de la seconde, etc. L'organisation d'une fabrique est donc infiniment plus compliquée que celle d'une route, et il est clair qu'il faut infiniment plus d'art pour faire que l'industrie manufacturière se meuve avec aisance dans ses ateliers que pour faire que le voiturage fonctionne librement sur les siens.
Il faut, pour être en état de construire convenablement une fabrique, connaître la nature de chacune des opérations qu'on y doit exécuter, et surtout l'ordre suivant lequel ces opérations s'enchainent : l'essentiel est qu'elle soit construite de telle forte que tous les mouvements qu'on y fait soient dans l'ordre des tranlbrmationsqui s'y opèrent, de telle sorte qu'on y avance en fabrique simplement, promptement, sans peine perdue, sans manœuvre inutile.
Un homme qui avait sur les arls des vues très justes et très élevées, et sur lequel je m'appuie le plus souvent que je peux, Clément Désormes, dans le cours qu'il faisait au Conservatoire, a eu quelquefois occasion de remarquer ce que peut, pour la bonne et prompte expédition de l'ouvrage, un atelier bien organisé. « La différence est extrême, observait-il un jour, entre une fabrique à l'organisation de laquelle a présidé une prévoyance éclairée, et celle qui s'est faite en quelque sorte par hasard et suivant le caprice d'un maître ignorant : j'ai vu telle teinturerie où la main-d'œuvre était quatre fois plus considérable que dans telle autre, uniquement parce
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que la manufacture était mal organisée, et telle blanchisserie où cinquante brouettes roulaient sans cesse pour transporter inutilement des toiles d'une place à une autre, tandis que dans une manufacture toute pareille on ne voyait pas une seule brouette. »
Si nous devons en croire des voisins dont le jugement nous est rarement favorable, la bonne organisation de l'atelier est un des moyens de puissance et de liberté d'action que nous avons le plus négligés dans nos manufactures. On voit dans cette enquête parlementaire que j'ai déjà citée bien des fois, un constructeur de fabriques de Manchester déclarer que, sous le rapport des arrangements et de la méthode, les usines de fabrication lui ont paru très défectueuses en France, comparées aux établissements semblables existants en Angleterre (1). Si la remarque était juste, elle serait affligeante; car elle signalerait dans nos fabriques l'absence de l'un des moyens les plus propres à contribuer a l'extension de leurs pouvoirs.
Malheureusement, j'ai le regret de la voir confirmée par un compatriote intelligent et fort ami de son pays, qui a visité l'Angleterre, et qui a pu, sous ce rapport comme sous d'autres, la comparer avec le pays natal. « J'ai vu en France, observe M. C.-G. Simon, un bon nombre d'établissements ( il s'agit ici d'établissements où l'on traite le fer). Presque tous laissent à désirer : ici c'est l'abus de terrain ; les ateliers sont disséminés sans ordre, et leur mauvaise distribution nuit à la surveillance ; là, c'est le défaut d'unité qui se fait remarquer; dans d'autres établissements, les modèles sont laissés à l'abandon , et si vous avez besoin de fondre une seconde fois la même pièce, c'est un modèle à refaire, le premier est
0) Enquête du parlement anglais, etc., p. 505.
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perdu. Eu Angleterre, vous voyez de l'unité et du classement partout ; il y a une place déterminée pour chaque chose , et chaque chose est à sa place dans un ordre parfait. Donc, jamais de temps perdu à chercher un objet égaré, jamais à le remplacer par un autre ( * ) » Ajoutons que cet ordre excellent se fait remarquer dans toutes les classes d'établissements, et que tout y est disposé, non-seulement pour la bonne et rapide exécution de l'ouvrage, mais encore pour le maintien de la discipline le plus exact. Il n'est pas rare que les ordres y soieni donnés sans déplacement et sans bruit , au moyen de porte-voix non apparents, par lesquels le chef de fabrique, sans quitter son bureau, communique avec les divers points de son établissement. » Le génie inventif des Anglais a imaginé d'autres moyens de prévenir les déplacements et la fatigue; et si le chef d'une vaste manufacture de coton, par exemple, veut parcourir rapidement l'usine et ses sept étages, un coup frappé à une porte suffît; aussitôt la porte s'ouvre, et une cage carrée, balancée par des contrepoids, et enlevée par la vapeur, le transporte en un instant, à travers une coulisse ouverte jusqu'aux combles, à l'étage qu'il veut visiter. Le même moyen sert à transporter encore, sur-lechamp et sans effort, les ouvriers mécaniciens, leurs outils et même des parties de machines qu'ils ont réparées, ou qu'ils vont remettre en état dans les divers ateliers (2).
On a raconté bien des fois avec quel ordre, quelle symétrie, quelle régularité merveilleuse s'exécute, dans ces grandes factoreries anglaises destinées à l'élaboration du coton, le travail en vue duquel elles ont été construites; comment le
(') V. C. G. Simon, Observations recueillies en Angleterre en 1853, t. II, p. 9Q et 97.
(«) I6î'd.,p. 24 et 22.
coton est d'abord livré au batleur-ëplucheur et au batteurétaleur; comment, à son tour, la carde s'en empare, et, de ses millions de dents aiguës et crochues, le mord et l'étiré pour le livrer, en un souple et léger ruban, au d r aie in g- f rame, qui le double et l'élire encore pour le transmettre, plus aminci, au banc-à lanternes, et puis au banc-à-broche ou mule-jenny qui l'allonge en fils déliés d'une longeur indéfinie; comment s'en empare ensuite le dévidoir, puis Y ourdisseur, puis le métier-mécanique , et comment, à la suite de ces rapides transformations, le coton qui tout à l'heure existait sous l'orme de laine compacte, se trouve converti en tissus délicats et variés; comment des ouvriers nombreux se mêlent, sans fatigue, au sein d'un air tiède et sans cesse renouvelé, à ce travail qu'ils surveillent et dirigent plus qu'ils ne l'exécutent, et comment enfin tout cet ensemble de métiers et de mains intelligentes, soumis, dans un ordre déterminé, à l'impulsion d'une puissante machine a vapeur, marchent, fonctionnent, d'un accord harmonique, membres dociles du colosse dont la machine est le cœur, et, comme le cœur des êtres animés, a ses battements et ses pulsations; quelle série de beaux perfectionnements a subi d'ailleurs ce prodigieux mécanisme, et comment d'essais en essais, de progrès en progrès, la machine de Watt, animant seule avec la précision du pendule une usine immense, en est venue à ce point de perfection qu'elle se siifiil à elle-même, charge et gouverne ses fourneaux, absorbe et produit tour à tour la vapeur, dirige enfin ses mouvements et les modère avec un tact plus exquis, une exactitude plus rigoureuse que n'en saurait mettre à veiller aux soins de son corps et à la conservation de sa personne l'homme le plus délicat et le plus attentif à sa santé (*).
(») Ibid., p. 13 à 19.
S'il importe à l'industrie manufacturière que ses ateliers soient bien situés, bien construits, bien organisés, il n'est pas moins essentiel pour elle que le travail y soit habilement réparti. La bonne division du travail entre les ateliers et dans l'intérieur de chaque atelier est un troisième ou quatrième moyen de puissance dont les effets sont encore plus manifestes dans l'industrie manufacturière que dans l'industrie des transports. Les métiers danscelle-ci sont moins nombreux: il n'y a pas autant d'espèces de voitu rage que d'espèces de fabrication. De plus, le travail sur un atelier de transport est infiniment moins divisé que dans une fabrique, et il y produit des effets infiniment moins étendus. Smith a compté que dix ouvriers qui, en agissant isolément, n'auraient produit chacun que vingt épingles par jour, réunis dans une fabrique et se partageant convenablement entre eux les opérations de cette industrie, en produisaient quarante-huit mille, ce qui faisait pour chacun quatre mille huit cents, c'est-àdire deux cent quarante fois davantage. M. Say a vu une fabrique de cartes à jouer où trente ouvriers qui, en travaillant isolément, n'auraient pas fait chacun deux caries par jour, pouvaient, en se réunissant et en se partageant artistement la besogne, en faire quinze mille cinq cents, ce qui faisait pour chacun plus de cinq cents, c'est-à-dire deux cent cinquante fois davantage. Certes il serait dillicile que dans une boutique, sur une route, sur un cours d'eau, a bord d'un navire, la division du travail destiné à opérer de certains déplacements produisît des effets comparables et accrût à ce point la puissance des travailleurs.
Voulons-nous enfin comparer les effets produits ici par les machines à ceux qu'elles opèrent dans l'industrie dont nous avons précédemment traité? nous verrons encore que cet
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ordre de moyens joue un plus grand rôle dans la fabrication que dans le voiturage.
Il se trouve d'abord, par la nature même des choses, que l'industrie voiturière ne peut pas appliquer la plupart des moteurs physiques, et par exemple, la vapeur, le vent, les cours d'eau, d'une manière aussi générale et aussi continue à ses voitures, que l'industrie manufacturière à ses métiers. Sur terre, le voiturage n'avait guère pu jusqu'ici faire mouvoir ses véhicules qu'a l'aide de moteurs animés. Sur eau, il ne peut se servir du courant des rivières qu'à la descente, du vent que lorsqu'il souffle du bon côté, delà force élastique de la vapeur que pour des navigations d'une durée limitée : tandis que la fabrication peut appliquer ces forces à toute sorte de manufactures et s'en servir d'une manière non interrompue. Il n'y a pas d'interruption dans le mouvement qu'une chute d'eau imprime à une fabrique. Un moulin à vent , tournant sur son pivot, peut se servir du vent de quelque côté qu'il souffle. Une fabrique mue par la vapeur a la même facilité pour renouveler sa provision de combustible que pour la faire, et elle n'a pas à craindre que le feu vienne à lui manquer. Il parait évident que , par sa nature, la fabrication se prête mieux que le voiturage à l'emploi de ces divers moteurs.
De plus, elle tire de ces forces des effets plus étendus et surtout plus variés. C'est sans doute un merveilleux spectacle que celui de ces vaisseaux qui peuvent naviguer sans voiles, et aller directement contre le vent et la marée; ou bien que celui de ces files de voitures courant sans chevaux sur des chemins de fer, et entraînant des populations entières avec tant de vigueur, de précision et de rapidité ! Mais je ne crois pas que ces applications de la vapeur au voiturage par terre
et par eau, qui nous frappent davantage parce qu'elles sont plus nouvelles, soient comparables pour l'étendue, ni pour la variété, ni, à quelques égards, pour la singularité à celles que la fabrication a faites de la même force.
On est sûrement très loin encore de faire dans l'industrie voiturière un usage aussi étendu que dans les manufactures de la puissance de la vapeur. Si l'on ne peut se défendre d'une vive admiration en voyant cet agent aveugle employé à faire marcher les voitures, est-il moins singulier de le voir polir l'acier, tourner la poterie, tailler les cristaux, graver un cachet, filer, sans le rompre, un fll que sa finesse rend presque imperceptible, broder les dessins les plus variés sans la moindre confusion , soulever un vaisseau de guerre comme une chaloupe , saisir des arbres énormes aussi légèrement que le fil le plus délié, les placer dans la direction nécessaire à la forme qu'ils doivent recevoir, et en faire les mâts des plus gros navires avec la justesse et la précision qu'un tourneur habile donnerait à une queue de billard? En tout cas, voilà une variété d'effets bien supérieure à celle que le voiturage tire de la même force; et je ne dis pas la vingtième partie des usages auxquels la fabrication est parvenue à l'employer.
Il y a à ajouter que les effets de la puissance de la vapeur se font plus sentir dans la fabrication que dans le voiturage, encore sous ce rapport peut-être qu'elle y a fait baisser davantage le prix des produits qu'elle est employée à créer, et quelle en a plus étendu l'usage. Je doute que l'application de la vapeur à la navigation ait autant diminué le prix du fret que son application aux manufactures a fait baisser le prix de beaucoup d'objets manufacturés. Je doute que la machine à vapeur ait autant multiplié les voyages maritimes qu'elle a
il. 23
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étendu la fabrication et la consommation des tissus de coton, s'il est possible de comparer entre elles des quantités de natures si disparates.
Au reste, quelle que soit ici l'influence des méthodes et celle de leur perfectionnement, il ne s'ensuit pas, prenons-y garde, que les machines les plus perfectionnées et les plus puissantes sont toujours celles qu'il vaut le mieux employer. Il y a a dire ici des machines ce que j'ai dit plus haut des méthodes, qu'il n'en est pas d'absolument préférables. Les meilleures, absolument parlant, peuvent fort bien ne pas être les meilleures dans telle situalion donnée. Il est clair, par exemple, que Ta où un certain produit ne peut avoir qu'un débit très limité , on ne peut songer à faire usage, pour le créer, de machines puissantes et coûteuses dont l'emploi n'est économique que la où l'on peut faire ce produit par grandes masses. Il est telles localités où le vent est le meilleur moteur qu'on puisse employer; dans d'autres, c'est l'eau; dans d'autres, la vapeur. La première machine à feu qu'on ait appliquée a l'industrie, celle de Newcomen, était encore en usage, il y a vingt ans, malgré son imperfection, dans un grand nombre de lieux où le charbon est peu cher, et où l'on ne trouvait pas de profit encore a la remplacer par des machines plus modernes. Dans chaque circonstance particulière, c'est au calcul a enseigner quels sont les moteurs et les machines dont il convient de faire usage; comme c'est au calcul à décider du plan plus ou moins savant sur lequel on doit monter sa fabrique; comme c'est au calcul a déterminer le choix du lieu où il est le plus convenable de s'établir. Le meilleur système de moteurs et de machines est celui qui se trouve le plus en rapport avec les circonstances où l'on est placé ; et toutefois, il n'est pas douteux qu'il n'y ait un grand
avantage a se trouver dans des circonstances où l'on puisse faire usage des moteurs les plus perfectionnés et des machines plus puissantes.
Ainsi les machines, les moteurs, les bâtiments, la manière dont le travail y est divisé, le plan sur lequel ils sont construits, les lieux où ils sont situés, tout ce qui fait partie de l'atelier et contribue à sa puissance, tout ce qui entre dans la composition du fonds réel ou matériel, trouve, comme le fonds de facultés personnelles, à s'appliquer à la fabrication ainsi qu'au voiturage, et, de même que ces facultés, y manifeste son influence d'une manière beaucoup plus marquée. — ÎI me reste à montrer comment du concours simultané de toutes ces causes et de leur développement progressif résultent une puissance, une liberté, une facilité d'action et une confiance dans les pouvoirs du travail de plus en plus grandes.
Ce que le capital social, à mesure qu'il prend de l'extension et du volume , peut ajouter aux pouvoirs de la fabrication est immense. On en peut juger par l'extension que prennent en particulier quelques industries à mesure que s'accumulent tous leurs moyens, à mesure qu'on y applique un plus grand nombre de mains, des mains plus actives, une activité mieux dirigée, des habitudes plus favorables au succès des entreprises, des instruments plus puissants, des locaux mieux appropriés, des emplacements mieux choisis. En 1812, l'industrie française ne mettait en œuvre, dans toute l'étendue de l'empire, que trente-cinq millions de kilogrammes de laines françaises; et en 1827, son activité et ses ressources s'étaient assez accrues pour employer dans les quatre-vingtsix départements de la France actuelle, quarante-deux millions de kilogrammes de laines nationales et huit millions de kilogrammes de laines étrangères. L'industrie nationale, en
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4814, n'avait fabriqué que cent dix millions de kilogrammes de fer; en 1825, elle en fabriquait cent soixante millions de kilogrammes, et en 1841 , elle en a fabriqué deux cent soixante-trois millions. En 1819, l'industrie parisienne n'avait consommé que quatre cent quarante-neuf mille hectolitres de houille : en 1820, cette consommation s'élevait à cinq cent treize mille, en 1821 h cinq cent soixante-trois mille hectolitres, et elle est aujourd'hui plus que doublée. Je vois dans l'enquête faite devant le parlement d'Angleterre, sur l'état de notre industrie, que nos fabriques de coton qui, du temps de l'empire, n'avaient jamais pu employer au-delà de cinquante mille balles de colon , en consommaient deux cent mille balles, en 1824, sur un territoire d'un tiers moins étendu; et elles en consomment aujourd'hui près de cinq cent mille balles (1). J'y vois aussi que, de 1816 à 1825, la consommation de la même matière, par semaine, s'était élevée, en Angleterre, de sept cent cinquante à douze cents tonneaux. J'y trouve encore que, dans la seule ville de Manchester, le nombre des métiers a tisser était monté, en trois ans, de deux mille a cinq mille sept cents. On peut inférer des documents publiés par Edw. Baines, que, dans l'espace de 90 ans, de 1741 a 1 8r> 1 , la masse des cotons importés dans la Grande-Bretagne s'est accrue de 807 pour crut. 11 est, en Angleterre, tel comté où il a été construit, en moins d'une année, cent quarante filatures de coton nouvelles, ayant toutes pour moteurs des machines à vapeur. Les fabricants de ce pays livraient à
(') Le chiffre exact est 491,585 balles et une fraction, d'après le lab. gén. ducomm. de la Fr., qui porte la somme des importations de coton en laine, enl84i,à 75,708,301 kilogr. Le poids de la balle, dans ce calcul, est réduit à 130 kilogr. C'est le poids moyen qu elle avait eu jusqu'à ces derniers temps. On ne l'a élevé à 173 kil. que depuis peu d'années.
l'impression, en 1 825, plus de trente-quatre millions de livres de coton en tissus, six ou sept fois plus que nous n'en fabriquions alors en France dans le cours d'une année. Il n'était pas très rare, dès cette époque, de trouver là des manufacturiers qui versaient annuellement dans la consommation trois cent mille pièces d'indiennes, tandis que nos maisons les plus fortes en livraient à peine cinquante mille pièces à la consommation. D'autres établissements y étaient montés sur une échelle plus vaste encore : j'ai déjà dit qu'un seul brasseur de Londres fabriquait annuellement, il y a vingt ans, pour 40 millions de bière. Dans le comté de Stafford , sur un espace de quelques lieues carrées, soixante-huit hauts-fourneaux donnaient ensemble près de quatorze cents milliers de fer fondu par jour. Un seul établissement, à Mertyr-Tidwill , en coulait et en laminait, chaque jour, au-delà de cent vingt milliers, plus que n'en produisaient, en un an, un assez grand nombre de nos forges. Enfin la beauté des fabriques, l'excellence de leur arrangement intérieur, la puissance des moteurs et des outils qu'elles emploient, répondent à la grandeur de l'échelle sur laquelle on les a construites (' ). Et ce serait bien vainement, dans un pays où il y aurait
(') Pour ne pas hérisser de notes cet alinéa, j'ai évité de mettre un renvoi à la suite de chacun des faits qu'il renferme. Je me contente de dire que j'ai puisé dans les meilleurs auteurs et aux sources officielles. Je ne voudrais pas répondre néanmoins que tout cela soit d'une exactitude absolue. On sait que les données de la statistique ont, par leur nature, le double tort de n'être jamais complètement exactes et d'être toujours sujettes à varier. Mais l'exactitude ici est plus que suffisante pour constater le mouvement progressif que je voulais faire remarquer. J'aurais voulu pouvoir donner, sur tous les points, des faits actuels ; mais, outre que ce n'eût pas été facile , le mérite de ce travail n'eût pas été de longue durée. Rien ne vieillit, en effet, aussi rapidement que la statistique, surtout quand les arts sur lesquels elle opère ont acquis une certaine impulsion.
moins de moyens accumulés, que l'industrie voudrait travailler sur un cadre aussi vasle et suivant des procédés aussi parfaits. J'ai vu quelquefois des écrivains s'extasier sur l'immense développement qu'ont pris en Angleterre de certains travaux, et exprimer naïvement le désir qu'on en fit en France de semblables. Le souhait était plus patriotique que facile à réaliser. Ce ne sont pas là de ces choses qui se peuvent faire par projet : elles ne sont faisables qu'avec le temps, a mesure que s'accroissent les besoins de l'industrie et que se développent toutes ses ressources. Tout peuple est naturellement obligé de renfermer ses entreprises dans la limite de ses moyens. Dans l'état présent des faits, il n'eat pas plus au pouvoir de la France de mettre en mouvement seize mille machines à vapeur, comme l'Angleterre, qu'aux États-Unis, qui n'en comptent que trois mille, d'en employer de cinq a six mille comme fait la France. Il est impossible qu'une nation moins avancée et moins riche travaille sur des plans aussi étendus, avec des instruments aussi puissants, avec autant d'économie et de prolit, qu'une nation plus riche et plus avancée. Plus une nation a d'avances, et plus elle a de loisir pour acquérir des lumières, et plus elle a d'argent pour faire des essais, et plus il lui est aisé d'arriver à d'utiles découvertes, et plus elle a le moyen de les appliquer, et plus sa consommation est étendue, et plus par conséquent ses débouchés sont vastes, et plus elle peut fabriquer en grand, et plus les moindres économies lui doivent donner des bénéfices considérables. La supériorité de puissance qu'une plus grande accumulation de moyens donne au peuple manufacturier qui la possède se manifeste sous une multitude d'aspects.
Ensuite, avec cette puissance croissante, nait une confiance dans les moyens de l'industrie, qui en augmente encore la force. Cette confiance n'est pas un sentiment qu'on soit le
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maître de se donner. Pour croire aux pouvoirs de l'industrie, il faut les connaître; il faut les avoir beaucoup éprouvés; il faut en avoir essayé , varié , étendu, et quelquefois forcé l'usage; ii faut sentir que les effets qu'on en a obtenus, on devait les obtenir, et croire fermement qu'on est le maître de les obtenir encore.
Or, cette assurance dans l'emploi qu'on en fait ne peut s'acquérir qu'à mesure qu'on en use, qu'on se les rend familiers, et qu'on les agrandit en les exerçant. Un des grands désavantages des peuples peu avancés est de ne pouvoir se servir des ressources qu'ils possèdent qu'avec hésitation et timidité. Alors même que l'industrie les sert le mieux, ils doutent de ce qu'elle peut faire; ils semblent considérer le succès de leurs entreprises, moins comme son ouvrage que comme le fruit d'un hasard heureux ; ils ne lui font qu'avec parcimonie les avances qu'elle exige; ils ne lui livrent leurs capitaux qu'en tremblant; ils lui en dérobent le plus qu'ils peuvent.
C'est ainsi que, dans le pays de Saint-Étienne, où plusieurs sortes de fabrications, et notamment celle des rubans, ont répandu une si grande aisance; les habitants, au lieu d'employer leurs économies à rajeunir leurs vieilles usines et à en créer de nouvelles, placent timidement leur argent en fonds de terre, et aiment mieux se contenter d'un mince intérêt d'un et demi ou de deux pour cent, que de risquer de faire de nouvelles avances a des industries de qui ils tiennent tout ce qu'ils ont : tant est faible encore la confinée qu'ils mettent en elles!
Dans les pays peu avancés, les capitaux, comme l'observe un écrivain, « sont craintifs, moroses, apoplectiques; ils ont peur de tout ; ils n'osent pas mettre le nez à la fenêtre. Leur proposez-vous de sortir de leurs coffres, il faut qu'il fasse un
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temps superbe, et qu'il n'y ait pas de nuage à l'horison. Les engagez-vous à se fixer dans une usine excellente, sur le bord d'un beau canal, ils vous regardent de travers, et vous demandent une première hypothèque ou un dépôt de rentes d'une valeur triple : encore sont-ce là les plus hardis (1). »
Sans doute cette défiance, en de tels pays, est à la fois naturelle et salutaire; mais il vaudrait mieux qu'elle ne fût pas obligée, et que les pouvoirs de l'industrie fussent assez développés et assez connus pour qu'on pût avoir foi en elle, et ne pas craindre de lui confier ses économies. Or, cette foi dans sa puissance, si propre à en accroître l'énergie, ne peut naître que de sa puissance même et des progrès de tous ses moyens : elle en est le complément en même temps que la conséquence.
(*) De Laborde, Esprit d'assoc, \). 260 de la 1™ édit.