‹ De la liberté du travail; ou, Simple exposé des conditions dans lesquelles les forces humaines s'exercent avec les plus de puissance (volume 2)Chapitre 23 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je n'ai à m'occuper, dans ce chapitre, que de l'agriculture proprement dite, c'est-à-dire de l'art tout à fait spécial qui a pour objet de créer des substances végétales et animales, et qui emploie à cette fln, indépendamment des forces chimiques et mécaniques dont les précédentes industries font usage, l'agent mystérieux et puissant que nous nommons la vie.W va sans dire qu'il ne peut être ici question des industries du chasseur, du pêcheur, du mineur, que les économistes confondent souvent avec l'agriculture. J'en ai suffisamment traité dans le chapitre 2 de ce livre, et d'ailleurs ces industries sont essentiellement distinctes de l'art de multiplier et de perfectionner les végétaux et les animaux : elles n'ont pas le même principe et ne font aucun usage de la vie, qui est le principal agent de l'art agricole. Le chasseur n'a nul besoin de cet agent pour prendre du gibier, ni le pêcheur pour saisir le poisson dans la mer, ni le mineur pour extraire le minerai de la mine. L'usage en est tout à fait particulier à l'agriculteur, au producteur de végétaux et de matières animales, classe d'industrieux dont l'art est de tous ceux qui agissent sur les choses, le seul maintenant dont il me reste à parler.

M. de Tracy, dans son Traité d'économie politique, n'a pas consacré de chapitre particulier a l'agriculture. Il a réuni ce qu'il avait à dire des travaux de cet ordre avec ce qu'il se proposait de dire de la fabrication. Il n'en a l'ait qu'une seule et

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même chose. 11 a déclaré que l'industrie agricole n'était, à ses yeux, qu'une branche de l'industrie manufacturière, qui ne se distinguait des autres par aucun caractère spécifique, et qu'il ne voyait dans une ferme qu'une fabrique véritable, où tout s'opérait de la même façon que dans les fabriques ordinaires, suivant les mêmes principes et pour la même fin, c'est-à-dire dans la vue d'opérer des transformatiens utiles.

L'esprit qui a dirigé ici l'auteur du Traite de la volonté est sûrement très philosophique. M. de Tracy, en confondant entièrement les exploitations agricoles avec les entreprises manufacturières, a voulu achever de détruire le préjugé accrédité par les économistes du dix-huitième siècle, et qui lui semblait n'avoir jamais été bien nettement abandonné, qu'il n'y a que l'agriculture de productive, ou que cette industrie est plus réellement productive que les autres. Il a observé que, lorsqu'on mettait des grains de blé en contact avec l'air, l'eau, la terre et différents engrais, et que, par la combinaison de ces divers éléments, on obtenait du blé, il n'y avait pas plus de création opérée (pie lorsqu'on prenait ensuite ce blé pour le convertir en farine, ou bien lorsque plus tard on prenait cette farine pour la convertir en pain.

Rien de plus juste que cette remarque : aussi suis-je tout disposé à reconnaître, avec M. de Tracy, que l'industrie agricole n'est pas plus créatrice qu'une autre, qu'il ne lui est pas plus donné qu'à une autre de faire quelque chose de rien, et que toute sa vertu, comme celle de l'industrie manufacturière, consiste purement et simplement à mettre en jeu des forces et des matières préexistantes, et à opérer des transformations.

Mais, en convenant que l'agriculture se borne, comme la fabrication, à opérer des changements de farine, je trouve d'abord, je l'avoue, une si grande différence dans la nature

des transformations qu'elle opère, dant la manière dont elle classe ses agents pour les obtenir, et surtout dans la nature de l'une des forces qu'elle emploie pour cet objet, qu'il me parait impossible, même à ne considérer les manufactures agricoles qu'en elles-mêmes et dans leur nature, de ne pas faire de cette espèce de manufactures une classe tout à fait séparée.

Les fabriques agricoles n'opèrent que des transformations; mais leurs produits ont un caractère qui ne permet de les confondre avec ceux d'aucune autre espèce de fabriques; ils sont doués de vie en effet, et il existe entre eux et les produits des fabriques ordinaires toute la distance qu'il y de la matière brute à la matière organisée. Le moyen de voir des produits de même nature dans des (leurs naturelles et dans des fleurs artificielles; dans la pêche qui vient d'être cueillie sur un arbre et dans celle que le confiseur a fabriquée; dans des animaux qui ruminent, qui bêlent, qui mugissent, qui marchent, et dans les animaux faits de main d'homme avec de l'argile cuite au feu!

Xon-seuiement l'agriculture crée des produits d'un ordre tout particulier; mais, pour créer ces produits, elle distribue ses agents d'une tout autre façon que les industries dont j'ai parlé dans les précédents chapitres. J'ai dit que l'industrie minérale faisait disparaître ses agents de la surface du sol; que les agents du voiturage étaient toujours par voies et par chemins; que ceux de la fabrication étaient agglomérés dans les villes et les fabriques : ceux de l'agriculture ne sont ni perdus sous terre comme les premiers, ni toujours errants comme les seconds , ni réunis par grandes masses comme les derniers : le propre de cette industrie est de les disséminer dans l'étendue des campagnes.

Entin, tandis que l'agriculture a sa manière particulière de

distribuer ses agents, elle emploie aussi des forces d'une nature particulière. J'ai dit que le voiturage, pour faire changer les choses de lieu, et la fabrication pour les faire changer de forme extérieure ou de contexture intime, employaient des moyens chimiques ou mécaniques. L'agriculture fait bien usage de ces deux sortes de forces ; mais elles ne lui suffisent pas; il lui en faut d'une troisième espèce : après qu'elle a modifié mécaniquement le sol; après que, par des procédés chimiques plus ou moins éclairés, elle a mis ses parties constituantes dans la proportion que l'expérience lui a fait connaître comme la plus favorable au travail de la végétation; enfin, après que, par un nouveau travail mécanique, elle a mis convenablement en rapport avec ce sol ainsi préparé la graine qu'elle veut faire germer ou le plant qu'elle veut faire croître, il intervient une troisième force, la vie, dont elle ne connaît point la nature , et qui termine son ouvrage sans qu'elle puisse dire comment.

Que celte force soit indispensable a l'agriculture, c'est une chose tellement notoire qu'il n'y a point à la prouver. Qu'elle soit d'une nature différente de celle des autres agents qu'il emploie, c'est encore une chose indubitable : n'est-il pas évident que le travail qui fait germer ou croître une plante diffère de celui qui a modifié chimiquement ou mécaniquement le sol où elle est plantée? Enfin que cette même force lui soit moins connue que celles dont il a d'abord fait usage, c'est encore une chose qu'il n'est guère possible de contester: quand un agriculteur exercé applique mécaniquement à la terre le fer de sa charrue, il sait parfaitement l'effet qu'il va produire; quand il mêle a cinquante-sept parties d'argile sableuse trente-trois parties d'argile fine, sept parties quatre dixièmes de sable siliceux ou fragments de quartz, une partie de carbonate de chaux en pierrailles, six dixièmes de carbonate de

chaux en poussière, cinq dixièmes de débris ligneux et cinq dixièmes d'humus et de substances solubles à l'eau froide, il sait qu'il va produire cent parties de cette terre franche que les jardiniers regardent comme la plus propre à la végétation, et qu'un chimiste a désignée par le nom de terre normale (*); mais lorsqu'il met une graine ou une plante en contact avec cette terre, mais lorsqu'il accouple des animaux, mais lorsqu'il greffe sur un arbre le bois qu'il a pris sur un autre, il est loin de savoir aussi bien l'effet qui va suivre; il ne sait pas même positivement si son action aura quelque effet; il en attend un sans doute, mais sans être sûr qu'il aura lieu, et sans savoir le moins du monde de quelle nature il sera.

Aussi , loin de prétendre que l'entrepreneur agricole est plus producteur que l'entrepreneur manufacturier, serais-je fort tenté de dire qu'il l'est moins, et que le produit qui sort de ses mains n'est pas aussi complètement son ouvrage. Sans doute les produits de l'agriculture, comme tous les produits possibles, ne naissent, ne se multiplient, ne se perfectionnent que par le fait de l'homme; mais ils ne sont pas, à beaucoup près, l'œuvre de ses mains au même degré que ceux de la fabrication. Un agriculteur ne dit pas : c'est moi qui ai fait ces fruits, ces fleurs, ce blé, ces arbres, ces bestiaux , comme un fabricant a coutume de dire : c'est moi qui ai fait cet outil, ce meuble, cet alun, ces couperoses. C'est qu'en effet l'agriculteur n'a pas fait ses produits au même point que le fabricant a fait les siens, il ne les a pas, comme lui, construits, composés de toutes pièces; il s'est contenté, pour ainsi dire, de solliciter une puissance occulte, qui a opéré la transformation. Il est vrai qu'il a mis en jeu cette puissance, qu'il l'a excitée et favorisée de son mieux; mais il est loin d'en

(') V. le Bon Jardinier, édit. de 1829, p. 10.

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avoir disposé aussi pleinement que le fabricant de ses agents chimiques et mécaniques; il n'a pas pu, comme celui-ci, se diriger par des principes fixes de théorie; il a été obligé de s'en tenir aux conseils de la pratique, et de ne se conduire que par des tâtonnements. C'est surtout cette différences dans la nature des forces qu'emploient l'agriculteur et le manufacturier, et dans le degré de connaissance avec lequel ils en font usage, qui en met une immense dans leur art.

L'un de nos agronomes, a la fois les plus recommandables comme savants cl les plus habiles comme praticiens, M. de Dombasle, dans l'examen critique qu'il a fait de la Chimie agricole de Davy, confesse ingénuemenl qu'il y a ici une force dont il n'est pas encore donné à la science d'expliquer les effets, et qui modifie essentiellement les lois ordinaires de la matière ; que vouloir raisonner comme si cette force n'existait pas, et considérer les phénomènes de la vie organique comme de simples faits de physique ou de chimie, ce serait s'exposer à tomber dans les plus graves méprises; qu'une telle erreur ressemblerait a celle où s'était laissée aller la médecine lorsqu'elle a cru pouvoir expliquer les phénomènes, (pie divers agents produisent dans le corps humain, sans tenir compte de la vie, qu'elle ne comprenait pas, et en raisonnant comme elle le faisait relativement a la matière inerle; que les laits étaient venus de toutes parts accuser une théorie qui avait été formée sans eux , et qu'il avait fallu renvoyer la science à l'étude ; que les faits accuseraient de même toute théorie agricole où l'on voudrait raisonner sur l'agriculture, sans tenir compte du rôle que la vie joue dans cet art, et en se conduisant d'après les lois ordinaires de la chimie ou de la physique; que la connaissance de ces lois, séparée de l'observation des phénomènes vitaux, ne serait ici qu'une source d'erreurs; qu'elle avait fait faire à M. Davy une estimation

très peu exacte de la propriété plus ou moins nutritive d'un certain nombre de substances végétales; qu'elle ne lui avait fourni aucun bon moyen de reconnaître le degré de fertilité relative des divers terrains; que, relativement aux engrais, elle ne lui avait pareillement appris que peu de chose; qu'en somme elle l'avait entraîné dans un bon nombre d'erreurs de pratique, et qu'elle lui avait fait faire non-seulement un livre peu utile, mais même un livre dangereux.

Ainsi, bien que l'industrie agricole n'ait pas plus qu'une autre le pouvoir de faire quelque chose de rien, bien qu'elle ne soit pas plus créatrice qu'une autre, ou que même elle ne le soit pas au même degré, bien que sa vertu, tout au moins, comme celle de l'industrie manufacturière, se borne à opérer des transformations, elle a une manière si particulière de classer ses agents, elle emploie des forces d'une nature si spéciale et crée des produits si différents des produits faits à la main, qu'il parait impossible, encore une fois, de ne pas considérer ses établissements a part des manufactures ordinaires.

Si cette industrie diffère des arts dont j'ai déjà parlé par sa nature, elle n'en diffère pas moins par ses effets. Celte différence de ses effets tient a la différence même de sa rature. L'agriculture joue dans l'économie sociale un autre rôle que la fabrication, parce qu'elle y crée des produits d'un autre ordre, et que ses agents y sont autrement inlluencés par la position où leur art les place, et par la nature des forces qu'ils emploient.

On a vu, dans les chapitres qui précèdent, de quelle manière les industries extractives, le voiturage et la fabrication concourent au libre exercice de tous les arts. L'agriculture n'intervient pas dans leurs travaux d'une manière moins es-

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sentielle. C'est elle, même dans le sens restreint où je l'envisage, qui leur fournit la partie peut-être la plus considérable des matériaux sur lesquels s'exerce leur action. C'est elle qui livre au voiturage cette innombrable quantité de substances végétales et animales , ces bois , ces cotons, ces laines , ces chanvres, ces lins, ces huiles, ces peaux écrues qu'il voiture de tous les points du monde dans les ateliers de l'industrie manufacturière, et sans lesquels elle se trouverait à peu près réduite à l'inaction. C'est elle aussi qui pourvoit les autres arts et ses propres agents des moteurs animés dont ils font un si important usage; des chevaux que levoiturierattèle à ses voilures ou le laboureur à sa charrue ; de ceux que le fabricant emploie pour mettre en mouvement ses mécaniques, lorsqu'il ne peut employer de meilleurs moteurs; de tous les animaux enlin dont l'homme se sert pour opérer des transports ou pour effectuer quelque autre genre d'ouvrage.

On a vu que, dans le temps où la fabrication et le voiturage fournissent des moyens d'action à tous les travaux, ils livrent a tous les travailleurs d'utiles moyens d'agir sur eux-mêmes, et de pourvoir a leur conservation ou a leur perfectionnement. L'agricultnrp ne demeure pas plus étrangère que les autres ans a cette seconde classe de bons offices. Tandis qu'elle procure à une multitude d'industries les matériaux sur lesquels leur travail s'opère, et une partie des forces motrices au moyen desquelles il s'effectue, elle livre à ceux qui l'exécutent, et en général à toutes les classes de la société, les substances alimentaires sans lesquelles nul ne pourrait subsister.

Que l'agriculture remplisse un rôle très important dans l'économie sociale; que, sans elle, le corps social ne pût faire ses fonctions; que la plupart des arts fussent réduits à l'impuissance d'agir, et les hommes qui les exercent à l'impossi-

bilité de vivre, ce sont la de ces vérités que l'on ne peut assurément contesler. Et, néanmoins, je ne sais s'il y a plus lieu à dire de l'art agricole que de tout autre qu'il est le premier et le plus nécessaire des arts. Si les hommes ont besoin d'être nourris, ils n'ont guère moins besoin d'être logés, vêtus, instruits, façonnés. Si la fabrication ne peut se passer des matériaux que lui fournit l'agriculture, l'agriculture ne peut pas se passer davantage des ustensiles, des meubles, des outils que lui fournit la fabrication. Si le voiturage a besoin que l'agriculture le pourvoie de bêtes de trait ou de somme, l'agriculture, à son tour, a besoin que le voiturage exécute pour elle une multitude de transports. S'il n'est pas de classe de travailleurs à qui l'industrie agricole ne procure des aliments, il n'en est point dont elle ne reçoive quelque genre de services; elle a besoin des autres industries, de même que les autres ont besoin d'elle ; et, comme je l'ai déjà observé, il n'y a pas, au moins d'une façon bien apparente, d'ordre hiérarchique a établir parmi des arts qui se prêtent un mutuel appui, qui ne peuvent se passer les uns des autres, et qui, tous ensemble, n'ont qu'un seul et même objet, la conservation et le perfectionnement dp Pespcce humaine.

Si l'on ne peut dire de l'agriculture qu'elle est le premier des arts , encore moins peut-on prétendre qu'elle est celui qui exerce sur ses agents l'influence la plus salutaire. Il y a, si je ne me trompe , beaucoup d'exagération dans les effets qu'on est convenu de lui attribuer sous ce rapport. A juger de ces effets par les phrases banales de ses apologistes, il n'y aurait pas d'art plus propre à faire des hommes sains , robustes, intelligents, moraux, sociables, etc. Que ne dit-on pas à la ville de la bonne santé des gens de la campagne? Combien de fois n'a-t-on pas remarqué que les ouvriers des villes étaient exposés a des erreurs de régime et à des écarts de

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