‹ De la liberté du travail; ou, Simple exposé des conditions dans lesquelles les forces humaines s'exercent avec les plus de puissance (volume 2)Chapitre 24 sur 33 · II · texte numérisé non relu

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conduite dont ceux de la campagne étaient préservés par leur situation? Smith ne doute pas que l'art agricole ne soit plus favorable au développement de l'esprit que l'industrie manufacturière, et que l'ouvrier des champs n'ait l'intelligence plus ouverte et plus exercée que celui des villes et des fabriques. Il ne doute pas non plus que les agents de l'agriculture n'aient de meilleures habitudes civiles que ceux de la fabrication : « Non-seulement, dit-il, il n'a jamais existé de corps de métiers parmi les gens de la campagne, mais l'esprit de corporation ne s'est pas même manifesté chez eux (').»

J'ai quelque peine à convenir de tous ces bons effets qu'on veut attribuer à l'industrie agricole. Loin de la considérer commela plus propre a hâter notre développement, je suis fort tenté de croire au contraire qu'elle est de toutes la moins favorable aux progrès des hommes, et je n'en voudrais pour preuve que l'état même de cet art, qui, de tous ceux qui agissent sur les choses , est incontestablement le moins avancé.

On veut que l'industrie agricole soit particulièrement favorable à la santé des hommes, parce qu'elle fait travailler ses agents en plein air. Ceci pourrait être vrai si les hommes vivaient de l'air qu'ils» respirent, encore bien pourtant que les voituriers, les matelots et d'autres industriels ne soient pas moins exposés que les laboureurs aux influences atmosphériques, et qu'il y ait peu d'industries dont on puisse dire que les agents dépérissent et se meurent faute d'exercice ou faute d'air. Mais, comme ce qui décide surtout de la santé, de la force, de la longévité des diverses classes de travailleurs, c'est le degré de bien-être dont elles jouissent (*), je ne sais si les ouvriers des champs n'ont pas encore moins de sujet

(') Rich. desnat.,\\v. i, ch. 10, 2« seot.

(9) F. dans le chapitre précédent, la note de la page 313.

de se bien porter que ceux de la ville. Il me semble, du moins, qu'ils sont encore plus mal nourris, plus mal vêtus, plus mal logés, que les lieux qu'ils habitent sont plus mal tenus, et que l'ensemble de leur régime est moins sain et moins confortable encore que celui des artisans.

Je ne veux pas nier que la pratique de l'agriculture ne soit très propre à exercer l'esprit, et qu'elle ne fournisse à ceux qui s'y livrent l'occasion d'observer beaucoup de phénomènes; cependant de ce que la besogne d'un artisan est quelquefois plus circonscrite que celle d'un cultivateur, il n'en faudrait pas conclure que son intelligence est moins ouverte et moins développée. L'ouvrier d'une fabrique ne fait qu'une seule chose, mais il voit comment celle-là se lie à beaucoup d'autres, et son esprit s'étend ordinairement à tout un ordre de faits entre lesquels il existe bien plus d'enchaînement et d'en* semble qu'il n'y en a dans les opérations de l'agriculteur.

Ce que l'on dit de l'innocence des mœurs rustiques n'est guère bon que pour le théâtre et les romans. Quand on veut voir les choses comme elles sont, on est obligé de reconnaître que les mœurs des campagnards sont plus grossières que celles des citadins, sans être pour celu plus pures. Et quant à l'éloignement des classes agricoles pour tout esprit de monopole et d'usurpation, il n'y a qu'a les placer dans des circonstances où cet esprit se puisse manifester pour voir si elles en sont plus exemptes que les classes manufacturières.

Il y a dans l'agriculture une chose qui doit mettre le plus grand obstacle aux progrès de ses agents : c'est l'état d'isolement où elle les force de vivre. Sans doute, dans cet état, leurs mauvais penchants semblent devoir être moins excités; mais leurs bonnes passions doivent l'être beaucoup moins aussi; leurs facultés de toute espèce doivent demeurer plus inertes; ils doivent avoir moins d'émulation , moins d'acti-

vite, moins de penchant à l'imitation, et aussi moins de facilités pour observer et faire ce que font les autres : il est impossible que leur industrie ne demeure pas en arrière de celle des villes; leurs mœurs doivent être aussi plus lentes à se polir, leurs relations a se perfectionner; ils doivent avoir moins d'expérience de la vie civile; ils n'ont pas pu aussi bien apprendre à sentir et à agir collectivement : il résulte, il est vrai, de là qu'ils ne se sont pas livrés d'aussi bonne heure que les manufacturiers à l'esprit d'accaparement et de monopole ; mais s'ils sont demeurés plus longtemps étrangers à cet esprit , ils en sont aussi moins corrigés, et il est aisé de reconnaître qu'à cet égard comme à beaucoup d'autres, ils sont en arrière des classes qui se sont trouvées dans des situations plus favorables à leur avancement. Les Anglais les mieux instruits de la situation comparative des diversesclasses de leurs concitoyens, sous le rapport de la culture, estiment qu'il y a, en général, moins de lumières et de libéralité dans les chefs et les divers agents de l'industrie agricole, que dans ceux de l'industrie manufacturière.

Je conviens qu'il l'époque où il existait des corps de métiers, on n'a pas vu de cultivateurs élever la prétention de se livrer seuls à de certains genres de culture. On n'en a pas vu non plus s'opposer à l'introduction d'une culture nouvelle pour le profit de celle à laquelle ils se livraient : il n'y a pas eu de réclamations pour les navets contre les pommes de terre, pour l'olivier contre le colza, pour les prés naturels contre les prairies artificielles, pour les moutons de Berri contre les moutons mérinos : il a manqué aux cultivateurs, pour se montrer aussi injustes et aussi déraisonnables que les fabricants, de se trouver dans une situation où ils pussent former aussi commodément les mêmes entreprises; mais aujourd'hui qu'il existe des corps politiques où ils peuvent (i-

gurer comme toutes les professions, il n'y a qu'à former une assemblée législative de cette classe de personnes dont les revenus consistent surtout en denrées agricoles, et l'on verra si cette classe se montrera plus accessible que les autres aux idées et aux sentiments libéraux, moins ennemie de la liberté du commerce , moins ardente à repousser la concurrence étrangère et à s'assurer le monopole du marché national (').

Si les agents de l'agriculture souffrent de l'isolement où leur art les place, ils sont loin d'être heureusement influencés par la nature des forces qu'ils emploient. Ces forces sont telles qu'elles échappent presque entièrement à leur direction. Nous avons déjà remarqué combien la vie, qui est celle dont ils font principalement usage, leur est imparfaitement connue, et combien, dans l'usage qu'ils en font, ils procèdent souvent à l'aveugle. D'autres agents naturels, tels que la chaleur, le froid, la sécheresse, l'humidité, dont le concours peut leur être extrêmement utile ou contraire, sont encore moins à leur disposition. Ils ne gouvernent donc que très incomplètement les causes sous l'influence desquelles leurs produits se développent, et il se trouve, par cela même, qu'ils sont beaucoup moins dominés par les idées de causalité que les fabricants, qui disposent pour ainsi dire de toutes leurs circonstance, qui connaissent beaucoup mieux la nature des choses dont ils se servent, et qui sont infiniment plus maîtres d'en régler l'emploi et d'en déterminer les effets.

Aussi, tandis que le fabricant ne cherche à assurer le succès de ses travaux qu'en perfectionnant ses procédés et en visant à faire un usage toujours plus éclairé des agents qu'il

(') On voit, par exemple, le procès acharné que les producteurs de graines oléagineuses des départements du Nord font en ce moment aux importateurs de graines de sésame du littoral de la Méditerranée.

met en œuvre, verra-t-on souvent l'agriculteur employer, pour réussir, des procédés absolument étrangers à l'art, croire à l'influence des astres, les consulter avant d'entreprendre de certaines opérations, avoir égard aux diverses phases de la lune, demander au prêtre de bénir ses bestiaux et ses champs, faire sonner les cloches pour la conservation des biens de la terre, faire dire des messes pour obtenir du soleil ou de la pluie, se rendre procession nellement dans les champs avec la croix et la bannière. Je n'ai rien h dire contre le sentiment pieux qui le détermine a de tels actes; mais on ne saurait nier qu'en eux-mêmes ces actes ne soient autant de marques de l'imperfection de son art et de la tendance qu'il a à lui faire chercher ses succès dans des moyens étrangers à l'art même. Quelque religieux que puisse être le chef d'une filature, on ne le verra pas invoquer le ciel et faire dire des messes pour obtenir que ses bobines tournent bien et que sa pompe a feu exécute ses fonctions avec précision et avec force. Il sait que l'action de ses moteurs et de ses machines dépend du degréd'inlelligenceavec lequel on les a construits, et il s'appliquera purement et simplement à les bien construire. 11 n'y a que les industriels qui , comme l'agriculteur, emploient des forces occultes et ont besoin de l'intervention d'agents sur lesquels ils ne peuvent rien, qui aient l'idée de recourir à des pratiques superstitieuses, et qui cherchent a assurer leur succès par ces pratiques, faute de pouvoir les garantir suffisamment par leurs travaux.

Si l'industrie agricole diffère des autres par le rôle qu'elle joue dans la société en général, et par l'influence qu'elle exerce sur ses propres agents en particulier, elle n'en diffère pas moins par la manière dont s'appliquent à ses travaux les moyens d'action sur lesquels toute liberté se fonde. Nul doute

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qu'ici comme partout la puissance des travailleurs ne soit formée d'un double fonds de facultés personnelles et d'objets réels ou matériels; — que la partie de leur puissance qui naît de leurs facultés, ne dépende de leur talent pour les affaires, de leur habileté comme artistes, des progrès qu'ont faits, relativement à leur art, leurs habitudes privées et la morale sociale; — que celle qui a son fondement dans les objets réels dont ils disposent ne résulte de tout ce qui peut rendre ces objets plus propres au genre de service qu'ils en doivent tirer, c'est-à-dire de la situation de l'atelier agricole, de ses bonnes dimensions, de la manière dont il est monté, de la perfection des instruments dont il est pourvu, etc.; — qu'enfin leur liberté ne soit d'autant plus étendue que la somme de tous ces moyens a pris un acroissement plus considérable. — Mais, encore un coup, il y a une différence assez grande entre la manière dont ces moyens peuvent figurer ici, et le rôle qu'ils jouent dans l'industrie manufacturière.

Et d'abord, pour parler de ceux de ces éléments de liberté qui consistent en facultés personnelles, et pour commencer par celles de ces facultés que je place toujours au premier rang, il y a, ce semble, des raisons pour que le talent des affaires se développe ici avec plus de dillicullé que dans les fabriques ordinaires. La spéculation agricole, indépendamment des difficultés qu'elle présente en commun avec les spéculations de tout genre, en offre de particulières qui tiennent à la nature de l'instrument dont se servent les agriculteurs.

Il y a des terrains dont les propriétés, relativement a l'agriculture, sont tellement bornées, qu'on ne peut les employer qu'à produire de certaines récoltes, quelque besoin qu'on eût d'en obtenir d'autres, et sur lesquels il n'y a pour ainsi dire point à spéculer.

ïl n'y en a pas dont la fécondité ne soit limitée à un cer-

tain nombre de produits agricoles, et sur lesquels la spéculation ne soit obligée de se renfermer dans des bornes plus ou moins resserrées.

Sur tous les terrains possibles, rien n'est moins facile à déterminer que l'usage qu'il est le plus utile de faire d'une certaine étendue de fonds. « Il ne suffit pas, observe M. de Dombasle, de connaître une ferme en masse, il faut avoir étudié pendant longtemps et tous les jours ebacun des champs qui la composent, les avoir observés dans toutes les saisons de l'année, dans toutes les circonstances de sécheresse et d'humidité et couverts de plusieurs espèces de récoltes ; il faut avoir arrêté son attention sur cent autres circonstances, qui ne peuvent être connues que par des observations de chaque instant, pour déterminer les améliorations que l'agriculture y peut recevoir, les espèces de récoltes qu'on y peut cultiver avec profit , les assolements qu'on doit adopter, les époques auxquelles doivent être faits les labours, la profondeur relative qu'on doit donner à chacun, les instruments qu'on doit employer, etc., etc. (*). »

Enfin, indépendamment de la difficulté de reconnaître le meilleur parti à tirer de chaque nature de terrain, il y a telle destination donnée a la terre qui l'enchaîne pour un certain nombre d'années, et qui, une fois décidée, ne permet pour ainsi dire plus de spéculer sur elle. Un cultivateur provençal spécule bien sans doute au moment où il se décide à planter son terrain en mûriers, en vignes, en oliviers; mais il est clair que lorsqu'il a fait cette spéculation, il n'a plus faculté d'en faire une différente l'année d'ensuite, et que la vigne, les mûriers, les oliviers, une fois plantés, la culture se trouve immobilisée pour un temps plus ou moins long. 11 s'écoulera en

('} .4»». agr. de Roville, t. I, p. 75.

effet assez de temps avant qu'il sache si sa spéculation est bonne, avant que son champ soit en plein rapport ; et s'il s'aperçoit alors que ce genre de culture lui est peu profitable, il hésitera encore beaucoup à donner une nouvelle destination à sa terre , puisqu'il ne le pourra qu'en sacrifiant des plantations qui auront été très longues a venir et qui lui auront coûté fort cher.

Ainsi la difficulté de bien spéculer, qui est très grande dans toutes les industries, se complique encore ici de difficultés particulières, qui tiennent à la nature de l'art agricole et à celle du principal instrument dont il se sert.

Aussi n'cst-il peut-être pas d'ordre de travaux où le talent de la spéculation ait moins fait de progrès que dans l'agriculture. A vrai dire même il n'y a pas en général de spéculation dans cette industrie. Il est une multitude de pays où les cultivateurs se livrent de temps immémorial au même genre d'opérations, et font venir perpétuellement les mêmes récoltes sans examiner le moins du monde s'il n'y aurait pas d'utiles changements à introduire dans le choix des produits qu'ils créent. Bien plus, ils voudraient varier leurs produits, et se livrer à l'esprit de spéculation, qu'ils ne le pourraient pas avec l'ancien système de culture auquel le sol reste soumis, système inflexible où tout est déterminé d'avance, et où il n'y a place que pour la culture de quelques céréales et l'éducation d'un petit nombre de bestiaux. Toute l'habileté des cultivateurs consiste a faire ponctuellement ce que faisaient leurs devanciers, et toute leur énergie à tâcher d'obtenir, par les procédés accoutumés, le plus possible d'un petit nombre de denrées agricoles d'autant plus difficiles à débiter que la production en est plus chère, qu'elles sont (railleurs moins variées, et que le déplacement en est plus difficile.

Aussi ne peut-on pas douter que l'état d'avilissement où

sont tombés les produits de l'agriculture ne vienne surtout de ce qu'on ne spécule pas assez dans cet art , de ce qu'on n'y cherche pas assez a faire des affaires, et par suite de ce qu'on ne s'y évertue pas autant qu'il le faudrait à varier les produits, à les mettre en rapport avec la nature et l'étendue des besoins, et principalement a diminuer ses frais de production en perfectionnant les procédés de la culture.

Comment être surpris, par exemple, de l'état de souffrance où se trouvent si fréquemment les producteurs de grains quand on songe au caractère d'universalité qu'a reçu la culture des céréales, à l'effet des années d'abondance sur une denrée déjà si commune, a la difficulté de la conserver, à celle de la transporter des lieux où elle abonde h ceux où elle manque, à toutes les causes qui concourent à en avilir le prix ; et quand on considère d'une autre part l'état d'imperfection grossière où est resté l'art qui la crée, et l'obligation où l'on se trouve de la vendre cher pour ne pas perdre?

Comment être surpris de la détresse de nos pays de vignoble, quand on pense a l'extension irréfléchie que nous avons donnée a la culture de la vigne, à l'avilissement où cette production exagérée a dû faire tomber le prix du vin, surtout dans les années où cette denrée abonde, aux circonstances collatérales qui sont venues s'ajouter à cette cause de dépréciation, à la place toujours plus considérable que d'autres boissons, et notamment la bière et le thé, ont pris dans la consommation habituelle, et quand d'ailleurs on rapproche de toutes ces causes (rabaissement du prix des vins les frais d'une culture naturellement dispendieuse, ou que du moins on n'a pas encore eu l'art de rendre économique, et qui demanderait en conséquence que les vins se soutinssent à un bon prix? M. Chaptal , dans son livre sur YIndustrie française, publié en 1810, ne croyait pas se tromper en disant qu'en

France, depuis trente ans, la culture de la vigne s'était accrue d'un quart ( ' ). Depuis l'époque où il a écrit, cette culture a continué a s'étendre, et dans une progression peut-être plus rapide. Il n'est ignoré de personne que dans plusieurs de nos départements méridionaux, notamment dans ceux du Gard, de l'Hérault et de l'Aude , faisant partie de l'ancien Bas- Languedoc, elle a envahi des espaces considérables; qu'elle est descendue des coteaux dans les plaines, et s'est établie dans les meilleures terres à blé. Ajoutons que , depuis plus de vingt années, la nature, presque tous les ans, a eu l'air de s'entendre avec les cultivateurs pour multiplier et avilir les produits de la vigne, et l'on comprendra comment il se fait que les pays vinicoles souffrent ; surtout si l'on considère que dans le temps où les producteurs de vin ont fait tomber le prix de leur denrée en la multipliant outre mesure, ils n'ont introduit dans la culture de la vigne aucun perfectionnement propre a diminuer leurs frais de production. Il ne suit pas de là sans doute qu'ils n'ont aucun sujet de se plaindre de l'impôt sur les boissons et de la législation des douanes ; mais si les obstacles très réels et très graves que ces deux causes mettent à l'écoulement de leurs produits ont pour effet de prolonger leur état de détresse, on ne peut pas dire qu'ils l'ont fait naître, au moins entièrement; et il est sûr que le mal qu'ils éprouvent doit être attribué, en bonne partie, au peu de réflexion avec lequel a été étendue la culture de la vigne, alors surtout qu'ils n'avaient découvert aucun moyen d'en diminuer les frais.

Si donc il n'est pas d'art où l'on spécule moins que dans l'agriculture, il n'en est pas non plus où l'on eût plus besoin de spéculer; car il n'en est pas où l'on fasse moins bien ses

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affaires, et où, par cela même, on eût plus besoin de s'aviser et de s'évertuer pour tâcher de les faire mieux.

J'ajoute qu'il n'en est pas où la spéculation dût, ce semble, être plus fructueuse , puisqu'il n'en est pas où elle ait été moins poussée. Précisément parce que cette industrie est très en retard, il semble qu'il doit y avoir plus a faire que dans les autres, et que des cultivateurs très exercés, capables d'en tirer tout ce qu'elle est susceptible de rendre, y pourraient trouver surtout dans les pays où elle est le moins avancée, plus de chances de faire des profils qu'on n'en a dans les branches d'industrie où une concurrence très étendue et très animée a fait prendre aux pouvoirs du travail des développements considérables.

On ne parviendrait jamais sans doute a y faire des bénéfices bien importants, parce que l'étendue de terre qu'un homme est capable de mettre en valeur est nécessairement limitée. Mais s'il est établi que l'entrepreneur de culture le plus habile ne peut pas exploiter convenablement au-delà de quelques centaines d'arpents de terrain, on ne sait pas encore quel capital il est possible d'accumuler avec profit sur une exploration de cette étendue, et même d'une étendue moindre, quelle puissance de production il est possible d'y développer , et par conséquent quels profits il est possible d'y faire. Tandis qu'en France , dans les pays encore soumis à l'assolement triennal, un fermier se charge d'une ferme avec quelques chevaux, quelques chariots, quelques charrues et une certaine quantité de semences, un cultivateur, en Angleterre , ne se livre pas à une entreprise de ce genre sans un capital égal à huit fois la rente de la terre (1). M. de Laborde écrivait en 1818 que la France, avec un territoire propre à

(') V. les Ànn. agr. de Roville, t. 1, p. Ul et U2.

des cultures infiniment plus riches et plus variées que celui de l'Angleterre, ne tirait néanmoins de son sol que 15 francs par arpent, tandis que l'Angleterre faisait rapporter au sien, par arpent, 57 francs 50 centimes (1). L'agriculture , à cette époque, avait donc en Angleterre deux fois et demie autant de pouvoir qu'elle en possédait en France. M. de Dombasle estime qu'en France l'agriculture pourrait aisément, par l'adoption de meilleures méthodes, produire des substances suffisantes pour une population triple de celle que le sol nourrit (2). M. Cordier a vu dans le département du Nord des terrains de même nature, dont les uns, encore en forêts, ne donnaient annuellement que 10 francs par hectare, tandis que les autres, livrés h une culture très perfectionnée, produisaient, par an, jusqu'à 5,200 francs (5). On voit qu'il y a de la distance entre les pouvoirs qu'il est possible de déployer et les profits qu'il est possible de faire sur un même terrain, et que l'esprit de spéculation ne laisse pas d'avoir ici un champ encore assez vaste.

Déjà, ce serait une fort grande spéculation que d'essayer de substituer, partout où la chose serait possible, le système de culture alterne à l'ancien mode d'assolement; et cette spéculation, qui ne pourrait manquer d'être fructueuse, là où elle serait faite avec prudence et habileté, en rendrait praticables beaucoup d'autres. Non-seulement, en effet, le système de culture alterne est infiniment plus productif que l'assolement triennal, mais la spéculation y est beaucoup plus facile,

(') Esp. d'àssoc, p. 271, en note, lre édit.

(2) « Il est bien certain, dit cet habile agronome, que si toute la surface du sol français était cultivée comme l'arrondissement de Lille , le pays de Waes , la Campine ou le comté de. Norfolk, 100 millions d'hommes y vivraient beaucoup plus aisément que la population qui l'habite aujourd'hui. » Annales agricoles de Roville, 1. 1, p. 26.

(3) Agr. delà Flandre française, p. 403 et 555.

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parce que les produits y sont beaucoup plus variés, et qu'il se plie incomparablement mieux aux besoins d'une population nombreuse et déjà avancée dans les arts.

Ainsi, bien que le talent de spéculer paraisse avoir plus de peine à se développer dans l'industrie agricole que dans les autres, et qu'il y ait fait infiniment moins de progrès, il y serait indispensable comme dans toutes, et comme dans toutes il pourrait y porter sur la nature des produits à créer, sur les quantités à produire et sur le choix des procédés à employer pour obtenir les produits.

Comme le talent de la spéculation, la capacité administrative est ici d'une acquisition plus difficile, et elle n'y est pas d'un emploi moins nécessaire.

Les exploitations agricoles paraissent être par leur nature d'une gestion beaucoup moins simple et moins aisée que les établissements manufacturiers : les travailleurs y étant moins ramassés, la surveillance y est moins facile; les travaux y étant moins uniformes, l'impulsion a besoin d'y être plus variée; enfin les accidents de température et les changements de temps viennent compliquer encore la gestion en introduiun nouvel ordre de difïicultés dans la conduite des travaux, en obligeant d'accélérer les uns, d'ajourner ou de ralentir les autres, et en causant quelquefois dans la fabrique agricole de soudaines et de générales perturbations. Ainsi point de doute que la conduite de cette sorte de manufactures ne soit moins aisée que celle des fabriques ordinaires, où les travailleurs, réunis dans un même bâtiment, et pouvant être beaucoup plus facilement inspectés, n'exécutent ordinairement qu'une seule sorte de travaux, et des travaux dont les changements de saison et les variations de l'atmosphère ne dérangent jamais le cours.

Point de doute, non plus, qu'une bonne administration ne

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soit ici autanl et plus nécessaire que dans toute autre genre d'entreprises. Elle y semble plus nécessaire par cela même quelle y est plus malaisée et que des établissements de cette sorte sont plus loin de marcher tout seuls. M. de Dombasle observe que de toutes les dispositions de l'agriculteur, celle qui contribue à ses succès de la manière la plus décisive, c'est la tournure de caractère qui le porte a maintenir avec fermeté Tordre dans la gestion de son établissement. Lorsque dans l'agriculture ordinaire, dit-il, où il n'y a pour ainsi dire point d'administration, on regarde de près aux détails, on voit avec étonneinent quelle perte de temps et quelle imperfection dans les travaux sont le résultat du désordre qui règne parmi les employés. — Pour peu qu'une ferme ait d'étendue, il est impossible que le fermier exécute de sa main tous les travaux, et du moment qu'il est obligé d'employer des bras étrangers, ses succès et sa fortune dépendent, en grande partie, du degré d'habileté avec lequel il manie ces forces étrangères. — Dans toute exploitation rurale un peu considérable, il y a nécessité de confier chaque branche de son affaire à un homme chargé d'en surveiller tous les détails. M. de Dombasle avait a Roville un chef d'attelages, un chef de main-d'œuvre, un irrigateur, un berger, un marcaire, un commis pour la comptabilité, le tout indépendamment d'un certain nombre d'aides et des ouvriers payés à la journée. Chaque soir, à une heure fixe, tous ces chefs de service se réunissaient auprès du maître, lui rendaient compte des travaux du jour et recevaient des ordres pour le lendemain. Ce petit état-major correspondait a celui qu'il est d'usage d'avoir dans les fabriques, et le rôle qu'il remplissait n'était pas moins essentiel. M. de Dombasle affirme dans ses Annales que sans les chefs d'atelier et les contre-maitres qu'il employait, il n'est pas de mois où il n'eût perdu beaucoup plus par le mauvais emploi du temps

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qu'il ne perdait par ce que lui coûtaient ces divers aides. — Si le chef d'une vaste exploitation rurale voulait se mettre a diriger lui-même les diverses branches de travail, il ne pourrait être à une sans négliger en même temps les autres, et il serait sujet à faire des pertes sur toutes. Son premier besoin est d'avoir un second auprès de chacune, et la bonté de son administration dépend d'abord du plus ou du moins d'habileté avec lequel il partage les détails de sa tâche entre ses subordonnés. Elle dépend ensuite de la manière dont il les gouverne, du plus ou du moins d'art qu'il met à les intéresser à son affaire et à tirer parti de leurs facultés. Elle dépend enfin du degré d'attention et de jugement qu'il apporte à toutes ses dépenses, c'est-à-dire aux frais spéciaux de chaque culture, et surtout a ces frais généraux qui ne sont faits pour aucune récolte en particulier, mais que l'ensemble de l'exploitation nécessite, et qui, dans toutes espèces d'entreprises, sont ceux sur lesquels il est le plus essentiel de veiller. On trouve sur ces diverses conditions d'une bonne administration, et sur l'influence qu'elle exerce, les détails les plus instructifs dans les Annales agricoles de Roville (1).

Si l'entrepreneur agricole ne peut se passer de talents administratifs, il ne saurait se passer davantage de l'espèce d'habileté qui est nécessaire pour bien tenir ses comptes. On sait qu'il n'est pas de système de culture absolument bon. Telle manière de faire valoir ses terres, qui est excellente dans telle situation donnée, pourrait fort bien être vicieuse dans des circonstances différentes. Tel instrument coûteux d'agriculture qu'il peut y avoir de l'économie a employer dans une grande exploitation, serait d'un usage onéreux dans une pe-

{*) V. notamment le t. T, p. 127 et suivantes, et le t. II, p. 180 à

tite ferme où il n'aurait pas assez d'ouvrage a faire pour payer l'intérêt de son prix d'achat. Tel perfectionnement propre à accroître sensiblement les produits sans augmenter considérablement les frais, et qu'il est sage d'adopter la où la production est au-dessous de la demande , ne serait pas bon à introduire là où l'on récolte déjà plus de produits qu'il n'est possible d'en débiter. La bonté d'un système de culture dépend donc en grande partie de la situation où l'on se trouve. Le meilleur, pour chaque cultivateur, est celui qui, dans sa position particulière, lui permet de tirer de sa terre le produit net le plus étendu. Or, comment un cultivateur reconnaîtrat-il celui qu'il lui convient d'adopter, s'il ne tient pas de comptes en règle? Doit-il cultiver des céréales ou élever des bestiaux ? Faut-il qu'il élève des bêtes à laine ou des bêtes à graisse? Lui convient-il de convertir son lait en beurre, ou lui vaut-il mieux le transformer en fromage? Quelle est l'espèce de produits qu'il doit chercher à obtenir? Quelle est la quantité qu'il en doit faire? Quels sont les procédés, les moteurs, les instruments qu'il doit préférablement adopter. A ces questions et à beaucoup d'autres, il n'y a qu'une exacte comptabilité qui puisse fournir des réponses satisfaisantes. A l'aide de comptes en partie double bien tenus, un agriculteur voit à chaque instant ce que coûte et ce que rapporte chaque branche de son exploitation ; il peut juger quelle est celle qui donne du profit, celle qui présente de la perte , et par conséquent celle qu'il lui importe de corriger ou de changer. Il tend ainsi continuellement à perfectionner son système de culture, et il travaille avec d'autant plus de courage et d'activité qu'il voit plus clair dans toutes opérations, et qu'il peut agir avec nlus de confiance.

Une bonne comptabilité n'est donc pas d'un moindre sec< ts dans l'agriculture que dans les autres industries. Et n. 27

néanmoins il n'est peut-être pas d'art où le genre de talent nécessaire pour tenir des comptes en règle soit moins développé que dans celui-ci. M. Simond, auteur de plusieurs Voyages estimés, avoue qu'il fut fort surpris en Angleterre de voir des fermiers faire banqueroute comme des gens d'affaires, et avoir des livres régulièrement tenus. En France, ditil, le bilan d'un fermier paraîtrait presque aussi extraordinaire et aussi ridicule que celui d'une marchande de pommes ou d'un ramoneur ('). Il est sûr qu'en France, et presque partout, rien n'est plus rare encore que de voir des fermiers cultiver, comme on dit, en fabrique, et tenir une note exacte de leurs opérations. Il paraîtrait même que cela n'a pas toujours lieu en Angleterre, et que les entrepreneurs de culture sont encore loin dans ce pays d'appliquer à leurs exploitations un système bien exact et bien éclairé de comptabilité. Or, comme les agriculteurs ne sont pas des hommes d'une autre espèce que les manufacturiers, les voitureurs ou les exploiteurs de mines, il y a lieu de croire que leur infériorité sur ce point et sur plusieurs autres tient surtout à la nature de leur art, qui paraîtrait moins propre que d'autres a développer dans ses agents les facultés nécessaires à son exercice.

Ainsi, deux choses paraissent ici bien établies : la première, c'est que les talents de spéculer, d'administrer, de compter, et toutes les facultés dont la réunion compose le génie des affaires, sont aussi indispensables dans l'art agricole que dans les autres; et la seconde, que la nature de cet art n'a pas permis que ces moyens de puissance y fissent les mêmes progrès.

Même remarque a faire sur les facultés qui se rapportent

(J) Yoy. en Angl., t. II, p. 64, 2e édit.

à l'art. II est pareillement indubitable que ces facultés y seraient tout aussi nécessaires, et qu'elles y sont sensiblement moins perfectionnées.

Ceci est vrai surtout de celles de ces facultés qui se rapportent a la partie spéculative de l'agriculture ; car, quant à ses procédés et à la partie purement technique, les connaissances de ses agents, sans être peut-être aussi développées et surtout aussi généralement que celles de plusieurs autres classes d'industrieux, sont pourtant passablement avancées; et si la nature du principal agent qu'ils emploient (la vie), agent dont les lois générales ne sont encore que très imparfaitement connues, n'a pas permis de ramener leur art à des principes fixes de théorie, l'expérience l'a incontestablement enrichi d'un très grand nombre d'observations propres à éclairer sa marche, et qui ont singulièrement accru sa liberté.

Combien, par exemple, tout ce qu'il a été recueilli de faits positifs et de bonnes directions de pratique sur les assolements, les engrais, les irrigations, le choix et le perfectionnement des espèces n'a-l-il pas contribué à faciliter ses travaux et à rendre son action plus puissante et plus libre?

Après plusieurs récoltes semblables, la terre se refusait a produire. D'année en année, elle payait avec moins de largesse les soins que lui donnait le laboureur. A force de lui redemander les mômes produits, on finissait par la rendre complètement stérile. On a remarqué qu'en alternant les cultures, en faisant succéder les améliorants aux épuisants, les récoltes sarclées à celles qui ne reçoivent pas de binage, on pouvait non-seulement soutenir, mais encore accroître sa fertilité; on est parvenu ainsi à doubler, à tripler sa puissance productive : n'esl-il pas évident que, par cet artifice, le cultivateur a doublé et triplé le pouvoir et la liberté de son art? C'était peu, pour entretenir l'activité de la terre, que de lui

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donner chaque année de nouvelles plantes à nourrir; il fallait lui restituer annuellement par des engrais la substance nutritive que lui enlevaient annuellement les récoltes. On a remarqué qu'en faisant consommer une partie de ces récolles par des bestiaux , on pouvait non-seulement les recouvrer avec bénéfice sous la forme de produits animaux, de lait, de beurre, de laine, de viande grasse, mais encore obtenir des engrais suffisants pour tenir son domaine dans un état permanent et même croissant de fécondité. Par la le sol est devenu en quelque sorte inépuisable , et le cultivateur s'est trouvé avoir vaincu l'un des plus grands obstacles que la nature avait mis à l'exercice de son art : n'est-il pas visible que, parce moyen, il en a rendu l'exercice incomparablement plus libre?

Une eau courante passait sans fruit dans le voisinage d'une exploitation rurale. Le propriétaire, la prenant a son point le plus élevé, a examiné quelle était la partie la plus élevée de son domaine où il pouvait la conduire. Par des irrigations habiles, il l'a fait descendre de la dans les parties intermédiaires et inférieures de sa propriété. En même temps, il est resté maître absolu du point où il l'était allé prendre; il s'est ménagé les moyens de l'introduire et de l'évacuer en quelque sorte à commandement; il peut ainsi, à tous les instants, procurer à son terrain le degré d'humidité désirable : peut-on douter que, par ce nouvel art, il ne soit devenu beaucoup plus libre de le féconder ? Il dépend peut-être de lui de faire plusieurs récoltes où auparavant il n'en faisait qu'une ; de faire croître une herbe touffue où l'on ne voyait qu'un sable aride; il est possible qu'il ait décuplé le pouvoir productif de sou terrain, qu'il lui ait donné toute la fertilité qu'il possède.

Combien encore le cultivateur n'a-t-il pas accru son pouvoir par les notions que l'expérience lui a fournies sur les

DE L'INDUSTRIE AGRICOLE. ic21

moyens de multiplier, de varier, de perfectionner les espèces d'animaux et de végétaux que l'objet de son art est de produire? Il peut par des semis, par des entes, par des croisements de races, par une suite de soins intelligents et assidus, obtenir des variétés nouvelles, perfectionner les espèces anciennes , les rendre toutes plus propres aux divers services qu'il en veut tirer. Doutera-t-on qu'un tel pouvoir ne rende son industrie plus libre? N'est-il pas évident qu'à égalité de dépense le cultivateur qui sait faire porter à ses troupeaux de la laine superfîne, à ses arbres des fruits savoureux, a, relativement au but qu'il s'agit finalement d'atteindre , plus de puissance et de liberté d'action que celui qui ne peut tirer de ses troupeaux que de la laine grossière, et de ses arbres que des fruits amers? N'est-il pas évident que celui qui, pour les mêmes frais , peut élever pour la boucherie des bœufs du poids de mille livres , est plus libre que celui qui n'en peut élever que du poids de huit cents? On dit qu'à force de soins et d'intelligence les Anglais, depuis un siècle, sont parvenus à doubler le poids de leurs bêtes à graisse : n'est-ce pas dire que, sous ce rapport, ils ont moitié plus de liberté qu'ils n'en possédaient il y a cent ans? On lit dans une histoire curieuse qu'aux quatorzième et quinzième siècles, les jardiniers de la banlieue de Paris n'avaient à vendre aux Parisiens que des poires de caillot, de hartiveau, de Saint-Rieul , d'angoisse, toutes connues par leur âcreté ; de méchantes pommes rouges, dites blanduriau d'Auvergne; un fruit appelé jorraise , fort aigre, et qui n'est plus en usage ; des corrailles, des nèfles, des alises, des prunelles de haie, des gratte-culs, comme s'exprime élégamment l'Académie française, et quelques fruits à peu près aussi savoureux (*) : est-il besoin, pour voir ce que

(') V. YHist. de Paris par Dulauie , t. II, p. 420 de la Ice édit

leurs successeurs ont acquis de puissance , de comparer ces fruits à ceux qui couvrent maintenant les marchés de Paris?

Il n'est donc pas douteux que nous n'ayons recueilli sur l'art agricole une masse de notions très propres a en diriger l'exercice et a le rendre plus fructueux. Mais ces notions, comment les avons-nous acquises? Est-ce théoriquement? Les avons-nous puisées dans la connaissance des lois générales qui gouvernent les phénomènes de la vie animale et végétative? Non ; l'agriculteur s'est dirigé sur l'observation de faits partiels, isolés, dont il ignorait les causes, et l'industrie agricole a été, plus qu'aucune autre, un art créé empiriquement.

C'est empiriquement qu'on a découvert dans quel ordre les plantes aimaient à se succéder, et quel était, dans chaque nature de terrain, l'assolement le plus favorable. C'est empiriquement qu'on a appris que l'eau favorisait le travail de la végétation, que telle eau était plus fécondante que telle autre, que le procédé de l'irrigation n'était pas également utile dans tous les terrains, dans tous les temps, a toutes les heures du jour. C'est empiriquement que les Anglais ont obtenu tant de bons types d'animaux et de végétaux ; qu'ils ont réussi à créer des espèces si variées et si précieuses de pommes de terre, de carottes, de navets, de turneps ; qu'ils ont recueilli jusqu'à deux cents variétés de froment; qu'ils sont parvenus à faire d'excellents chevaux pour la selle , et d'autres pour le irait, des vaches pour le lait, et d'autres pour la production de veaux de grosse taille ; des moutons à suif, d'autres à laine, d'autres à petits os et h membres charnus; des cochons bas, mais longs et larges, paissant l'herbe des prés comme des moutons, et s'engraissant presque sans dépense; en un mot des bestiaux non-seulement très appropriés à leurs destinations diverses, mais très faciles à élever, et pouvant donner

1>E i/lNDUSTRIE AGRICOLE; 4C23

souvent, pour les mêmes frais, des protits quatre fois aussi considérables ( ' ).

Bakewel! et Culley ont opéré leurs prodiges sans connaître les lois générales que la vie observe dans ia production des animaux ; et les physiologistes qui les aidèrent de leurs lumières auraient eux-mêmes, très probablement, été fort embarrassés de ramènera des principes généraux les observations particulières sur lesquelles étaient fondés leurs conseils. Les uns et les autres n'ont réussi à obtenir tant d'utiles perfectionnements dans les diverses races d'animaux domestiques sur lesquelles ils ont agi que par une suite d'expériences , faites sans doute d'après des indications fournies par la nature , d'après des faits habilement observés, mais d'après des faits dont ils ignoraient la cause génératrice , et dont sans nul doute ils auraient eu grand'peine a écrire la loi.

On en peut dire autant de la plupart des améliorations qui ont été opérées dans les diverses branches de l'art agricole : elles ont été obtenues par les expériences de la pratique bien plus que par les spéculations de la théorie.

Suivant M. de Dombasle, l'analyse chimique ne fournit les moyens de déterminer avec sûreté ni la valeur nutritive des diverses substances végétales qui sont employées à la nourriture des bestiaux, ni cellesdes divers engraisqui servent à la nourriture des plantes, ni en général les propriétés du sol relativement à l'agriculture et les moyens d'accroître sa fertilité.

De ce qu'on a découvert par l'analyse, dit-il, que telles substance contient tant d'amidon , de mucilage , de sucre , de gluten, d'albumine, on n'en peut pas conclure qu'elle est nutritive à tel ou tel degré ; de ce que telle substance reste inso-

(•) Cordier, Agr. delà FI. franc., dise, prélim. et p. 467. — Rev. brit., t. XIV, p. 171, de la première série.

lubie lorsque nous la soumettons, dans une capsule, à l'action de l'eau ou de tout autre agent chimique , il ne s'ensuit pas qu'elle se conduira de la même manière quand elle sera soumise à l'action des organes digestifs.

Plusieurs faits, poursuit M. de Dombasle, peuvent faire présumer que certains engrais forment pour les plantes un aliment bien plus nutritif que d'autres; mais l'étendue de cette différence nous est entièrement inconnue ; nous manquons de faits pour déterminer, même vaguement, la propriété nutritive de presque tous ces composés.

L'analyse chimique, continue le même agronome, en déterminant la nature et les proportions des parties constituantes d'un sol, apprend peu de choses sur ses propriétés relatives à l'agriculture. La physique offre des moyens un peu plus sûrs de juger de sa fécondité. Mais un cultivateur expérimenté, par une observation attentive sur le terrain, en juge beaucoup plus sûrement encore, et l'emploi de ce moyen lui en apprendra plus sur la bonté d'une ferme en une demijournée , que n'en apprendront au chimiste et au physicien six mois d'expériences faites dans le laboratoire (1).

Il parait qu'en général les services que l'agriculture a reçus de la chimie et de la physique sont loin de répondre à ceux qu'elle en avait attendus. Ces sciences, qui ont été si éminemment utiles aux arts qui créent des produits inorganiques, l'ont été bien moins, tenons en note, a l'art qui se propose d'obtenir des produits végétaux et animaux. Celles qui s'occupent de la structure et des fonctions des corps vivants n'ont pas mieux réussi que celles qui étudient les lois de la matière inerte à rattacher les procédés de l'art agricole à des principes

{*) F. l'Examen critique des élêm. de chimie agricole de Davy , in-8o; Paris, 1820.

DE l'iîS'DUSTME AGRICOLE. 425

fixes de théorie. Toutes lui ont fourni quelque secours sans doute. M. de Dombasle cite un certain nombre de cas où des recherches analytiques sur la nature du sol peuvent être utiles au cultivateur en lui offrant le moyen de reconnaître s'il y a dans son terrain de certains éléments dont la présence exigerait qu'il le soumît à un traitement particulier. La découverte du système sexuel des plantes de Linnée , qui a permis d'opérer entre elle des croisements, en faisant tomber le pollen qui se détache des organes mâles d'une espèce dans les organes femelles d'un autre, a offert par cela même à l'agriculteur un moyen d'obtenir des variétés importantes et nombreuses. Il est sûrement bien des cas encore où la science a fourni d'utiles inspirations à l'art. Mais le nombre de ces inspirations a été petit en comparaison de celles qu'il puisait dans ses propres expériences; et il y a même à ajouter que ce n'est qu'en partant des données de l'expérience que les agronomes les plus instruits ont pu faire à l'agriculture quelques applications raisonnables des sciences chimiques, physiques ou physiologiques, et en procédant des faits de la pratique les plus constants et les mieux observés qu'ils sont parvenus à soumettre l'art à de certaines règles de théorie.

Il n'est pas douteux, en effet, qu'on n'ait bien des fois tenté, malgré la difficulté de l'entreprise, d'élever à l'état de théorie les procédés de l'art agricole, et qu'on n'y ait jusqu'à un certain point réussi. Il n'est pas douteux davantage que la connaissance de ces règles générales déduites, ainsi que je viens de le dire, des faits de la pratique les mieux observés, ne soit très propre a éclairer et à fortifier l'exercice de l'art qui leur a donné naiseance. Mais s'il y a, ici comme ailleurs, à tirer parti des connaissances théoriques, c'est à condition, plus qu'ailleurs encore, qu'on y joindra une grande aptitude pour les applications, et il faut bien prendre garde qu'il n'est

pas d'art où le talent des applications exige, non-eulements plus d'expérience technique , mais plus de sagesse sous le rapport de la spéculation, plus de ce genre d'habileté qui constitue le talent des affaires; et si l'on avait des doutes sur ce point, il ne serait besoin pour les dissiper que de jeter les yeux sur le nombre d'agriculteurs plus ou moins improvisés qu'ont fourvoyé les livres d'agriculture, et sur celui des victimes qu'a produit ici l'abus des théories. Il est plus vrai dans l'art agricole qu'en aucun autre que les notions théoriques ne sont une force que pour les praticiens très exercés. Elles égarent infailliblement tout le reste Ç).

S'il faut en agriculture un talent spécial pour les applications, cette industrie semble exiger aussi un talent de maind'œuvre particulier , et cela pour la raison toute simple que cette industrie n'est pas, ainsi que nous le verrons plus loin, un art susceptible d'être exercé en fabriquent que tout s'y fait en quelque sorte par des outils conduits à la main. Il va sans dire qu'une telle circonstance demande ici a la classe ouvrière un art dont elle est jusqu'à un certain point dispensée dans les choses qu'il est possible de faire exécuter par des machines, et que le libre exercice de l'agriculture dépend infiniment en conséquence du plus ou moins d'habileté de ses ouvriers.

L'industrie agricole fait donc usage, à sa manière, et dans les limites que sa nature comporte, de tous les genres d'aptitude qui tiennent à l'art, comme de tous ceux dont se compose le génie des affaires, et puise, comme toutes celles dont nons nous sommes occupés, une grande partie de sa puissance dans l'emploi qu'elle sait faire de cette classe de moyens.

Si, poursuivant le cours de nos remarques, nous voulons examiner maintenant comment agissent ici les habitudes mo-

raies, nous aurons occasion d'observer que cette troisième classe de facultés, de même que les deux précédentes, et y est aussi essentielle que dans les autres industries, et tout a la l'ois qu'elle s'y développe avec plus de peine.

Sans doute la difficulté que les mœurs de l'agriculteur éprouvent à se former ne tient pas aux mêmes causes que la lenleur de ses progrès sous le rapport de l'art et des affaires. Ce qui retarde le progrès de ses mœurs , ce n'est ni la nature de l'instrument dont il se sert, ni celle des forces spéciales qu'il emploie ; mais c'est l'isolement où son art le force de vivre, circonstance que nous avons déjà signalée plus haut comme mettant un sérieux obstacle à ses progrès de toute espèce. Au reste, il peut être vrai que la situation des cultivateurs retarde le perfectionnement de leurs mœurs, sans qu'il reste moins certain que le perfectionnement de leurs mœurs est indispensable aux succès de l'art qu'ils exercent.

Ainsi, par exemple, il n'est certainement pas douteux que la distance où ils sont les uns des autres ne soit peu propre à stimuler leur activité. Il n'est personne qui n'ait remarqué combien les ouvriers de la ville ont leur temps mieux rempli que ceux de la campagne; combien leurs mouvements sont plus vifs, leurs travaux plus accélérées; combien, dans un temps donné, ils font plus de besogne. Celte différence, dans le degré de diligence et de célérité que déploient ces deux classes de travailleurs, est d'autant plus frappante qu'on passe d'une campagne plus arriérée et plus déserte dans une ville plus populeuse et plus avancée. Cependant , de ce que l'ouvrier des champs, qui n'est pas excité comme celui de la ville par la présence d'une population nombreuse et animée au travail, fait ordinairement son ouvrage avec un peu de lenteur et de nonchalance, il ne s'ensuit sûrement pas que Par-

428 LIVRE VIII, Cil. V DE LA LIBERTÉ

deur et l'activité de la ville ne fussent très bonnes a introduire dans les travaux de la campagne.

Il est pareillement indubitable que la situation où l'agriculture place ses agents n'est pas faite pour éveiller et entretenirentre eux l'émulation. Elle les éparpille en effet, tandis que la fabrication ramasse, concentre les siens, et en les rapprochant, en les mettant en contact, fait qu'ils rivalisent entre eux et qu'ils s'excitent mutuellement à donner a leur industrie tout le développement , toute la perfection dont elle est susceptible. Mais si l'agriculture est peu favorable à l'émulation, il n'y a pas moyen de douter que l'émulation ne fût très favorable à l'agriculture, et qu'un des meilleurs moyens de pousser cette industrie ne fût de mettre ses agents en communication , et de leurs inspirer le désir de s'imiter, de se surpasser les uns les autres dans tout ce qu'ils font de bien. On sait à quel point les fêtes et les réunions agricoles en usage dans plusieurs comtés de l'Angleterre y ont favorisé la propagation des bonnes méthodes de culture. Le même usage, introduit dans l'un de nos départements par M. de Dombasle, y avait produit les effets les plus heureux (1). On en peut dire autant de l'institution assez générale aujourd'hui des comices agricoles.

Les personnes qui ont vécu alternativement aux champs et à la ville , parmi des campagnards et des citadins, ont pu remarquer que dans les maisons de la ville les provisions de toute espèce sont ordinairement mieux ménagées, les meubles et les vêtements mieux tenus,les dépenses mi£ux réglées,

(') Y. les Ânn. agr. de Roville, III, p. 254 et suiv. « Les Anglais , observe l'auteur, considèrent les l'êtes agricoles comme ayant remédié en partie à l'isolement des agriculteurs, et puissamment contribué aux progrès de l'art par l'émulation qu'elles ont excitée parmi ceux qui l'exercent. » T. 1, p. 144.

DE L'iNDUSTHIÈ AfxRICOLE. 429

qu'il y règne en général plus d'économie et d'ordre. Et, néanmoins, peut-on dire que l'habitant de la campagne ait moins besoin d'ordre et d'économie que celui de la ville? Ne semblet-il pas, au contraire, que moins l'art que le cultivateur exerce est propre a l'enrichir, et plus il aurait besoin de mettre à profit toutes ses ressources?

La campagne n'est pas ordinairement le séjour de l'élégance et du goût. La même cause qui y prévient le développement de l'activité et de plusieurs autres qualités morales empêche aussi qu'on y ressente avec une certaine vivacité ce désir d'être bien, de plaire, d'attirer l'attention, qui est à la ville la source de tant de perfectionnements, et par suite qu'on y donne beaucoup de soins, non-seulement à sa personne, mais aussi à son habitation, à son jardin, à son enclos, à sa ferme; qu'on y rivalise a qui aura les champs les mieux tenus, les plus propres, les mieux ornés. Et pourtant qui ne sent combien ce sentiment serait fait pour hâter les progrès de l'agriculture? Qui sait pour combien il est entré dans ceux qu'elle a déjà faits, et pour combien il entrera dans ceux qui lui restent a faire? N'est-ce pas en bonnp partie à ce désir de se distinguer qu'il faut attribuer l'industrie, la méthode, le bon ordre, la propreté recherchée, qui sont si sensibles, diton, dans les fermes anglaises (')? les magnifiques plantations d'arbres dont les fermiers flamands entourent leurs champs et enveloppent leurs maisons? les Heurs si recherchées et si variées qu'ils cultivent auprès de leurs demeures (2)?

(') V. Simond, Voyage en Angleterre, 2e édition, t. I, p. 19, et passim.

(*) Le goût passionné des fermiers flamands pour la belle agriculture, observe M. Cordier, les porte à cultiver des fleurs autour de leurs habitations, et à tenter', dans ce genre de culture comme dans tous les autres, des espèces de tour de force. Ils sont parvenus , par beaucoup

Je n'ai pas noté un vice ou une vertu propre à étendre ou à restreindre les pouvoirs du travail en général, qui ne manifeste les mêmes effets dans l'agriculture.

Combien, par exemple, ne lui a pas nui le mépris que de certaines classes ont si longtemps affecté pour les professions utiles? Si ce travers de mœurs a mis de grands obstacles aux progrès de tous les arts, il en a opposé de particuliers à l'industrie agricole. C'est par lui que cette industrie a été si longtemps livrée a la misère, à l'ignorance et à l'apathie. Ce vice a été cause que les détenteurs du sol, au lieu de le faire valoir par eux-mêmes, se sont déchargés du soin de le cultiver, d'abord sur des esclaves, puis sur des métayers, des colons, puis sur des fermiers, et qu'ainsi la terre s'est trouvée placée presque en tous lieux entre des propriétaires qui n'étaient pas cultivateurs et des cultivateurs qui n'étaient pas propriétaires; circonstance qui a réduit, en quelque façon, l'agriculture a l'impossibilité de faire des progrès. Par qui, en effet, aurait-elle pu être avancée? Par les propriétaires? ils ne s'en occupaient point. Par les cultivateurs? outre qu'ils manquaient des ressources et des connaissances nécessaires, ils n'avaient que peu ou point d'intérêt à la perfectionner : esclaves, leur intérêt évident était de travailler le moins possible; colons partiaires, leur intérêt, en tâchant de tirer le plus possible du sol, était de ne pas lui faire sur leurs épargnes des avances qu'ils perdraient entièrement s'ils étaient renvoyés, et dont le profit, dans tous les cas, irait par moitié au propriétaire; fermiers, leur intérêt était de ne lui faire que les avances dans lesquelles ils pouvaient se promettre de ren-

de persévérance et de soin, à multiplier à l'infini, au moyen des semis, les variétés d'œillets, de primevères, d'oreilles d'ours et de roses; et ils obtiennent chaque année des espèces nouvelles très recherchées. » Âgr. de la FI. franc., p. 430 et suiv.

DE L'iNDUSTRIK AGRICOLE. 431

trer avec bénéfice avant l'expiration du bail. Il est vrai qu'en étendant la durée des baux, en rendant la condition des fermiers moins précaire, il était possible de les intéresser à faire de plus grandes améliorations; mais quel système de fermages pouvait les exciter à faire à la terre toutes les améliorations qu'elle était susceptible de recevoir; quel système de fermages pouvait leur inspirer, pour un bien qui devait tôt ou tard leur être retiré, l'intérêt et l'affection du propriétaire?

Pour se faire une idée du mal que le mépris du travail a fait à l'agriculture, en séparant l'intérêt de l'exploitation de celui de la propriété, il n'y a qu'à considérer un peu où en seraient les industries manufacturière et commerciale, si, à l'exemple des possesseurs de terre, les propriétaires de fabriques et de maisons de commerce avaient voulu se décharger sur des fermiers , sur des métayers, sur des esclaves, du soin de faire prospérer leurs établissements. Il y avait, il est vrai, dans la nature de l'art agricole des raisons pour qu'il ne fit pas les mêmes progrès que les industries voiturière et manufacturière ; mais s'il est resté en arrière des deux autres industries, c'est en grande partie par l'effet du vice que je signale; c'est parce que la terre, moins heureuse que les entreprises de fabrication et de transport, a eu généralement pour maîtres des hommes voués d'abord à la guerre, plus tard à l'intrigue, et dans tous les temps à l'oisiveté et à la dissipation, lesquels hommes, en prenant toutes les précautions imaginables pour que jamais elle ne sortît de leurs mains, ont toujours dédaigné de la faire valoir, et en ont abandonné la culture à des gens pauvres, ignorants, sans intérêt à bien faire, et dont, par-dessus le marché, ils ont découragé de mille manières l'industrie et l'activité.

Après le mépris du travail, peu de vices ont été plus funestes à l'art agricole que l'amour du faste. Ce vice a diverses

manières de nuire à la culture du sol : il s'oppose à la division des propriétés trop grandes; il soustrait à l'agriculture d'immenses terrains; il lui enlève des capitaux non moins considérables ; il est cause a la fois que beaucoup de terres restent en friche , et que beaucoup d'autres sont mal cultivées. Un propriétaire fastueux ne vise pas à avoir l'étendue de terrain qu'il est capable de mettre en valeur, il vise à avoir le plus de terre possible; il ne s'agit pas pour lui deVulture, il s'agit de vanité, d'orgueil, d'ostentation. Il aimerait mieux ne régner que sur des landes que d'avoir un domaine trop circonscrit. Le vice de cet homme ne s'oppose pas seulement à ce que la terre se divise ainsi que le demanderait l'intérêt de l'art , sa manie le pousse à dérober beaucoup de terres au travail de la charrue. Il sacriûe à la représentation la partie la meilleure et quelquefois la plus considérable de sa propriété ; il convertit ses champs en avenues , en cours d'honneur, en parcs et en jardins de luxe ; il laissera , pour le seul plaisir de la chasse, des espaces immenses en forêts. Sa passion ne lui permettra pas de faire de son argent un usage plus judicieux que de sa terre; dans ses dépenses, il visera surtout a l'effet; il décorera à grands frais son château , et laissera tomber en ruines ses bâtiments d'exploitation ; il aura des statues dans ses jardins , et manquera de bons instruments de culture dans ses fermes; il fera sabler les allées de son parc, et ses fermiers ne communiqueront avec la voie publique que par des ravins. Sous l'influence de la passion qui le domine, la terre prendra un aspect de tristesse et de stérilité. Pour quelques parties qui seront plantées, bâties, cultivées avec quelque soin, il pourra arriver que tout le reste soit dans un état de nudité , de délabrement et de misère.

Si le faste des grands propriétaires peut causer de si nota-

blés dommages à l'agriculture, l'insouciance des petits cultivateurs ne lui fait pas quelquefois moins de mal. Tandis que les premiers sacrifient tout a l'ostentation, les seconds ne font presque rien pour le bien-être. Le marquis d'Argenson remarquait particulièrement deux choses dans nos campagnes, il y a un peu plus d'un siècle : l'extrême malpropreté des particuliers, et la négligence encore plus grande avec laquelle on entretenait les choses a l'usage du public, « Sur le fait de la propreté, disait-il, il esta naître que vous voyiez une seule maison que l'habitant se soit avisé de tenir nette, où il mette en ordre et approprie chaque chose, comme cela se pratique en Hollande. En nos pays taillables , je n'en ai pas vu une seule; tout a un air déguenillé. Il semble que ce soit une

chose bien abstraite que l'ordre et la netteté Pour ce qui

est de l'indifférence à la chose publique, à laquelle on est soimême si fort intéressé, c'est encore un plus grand sujet de surprise : cela va jusqu'à haïr le bien général. »

Ce qui étonnait surtout M. d'Argenson, c'était l'état où les habitants de chaque village consentaient à laisser leurs chemins. « Comment, se demandait-il, un bourgeois ne s'aviset-il pas de rétablir un pavé devant sa porte, au lieu d'une mare où il se noie? Comment ne débarrasse-t-il pas la rue des épines et des ordures? Comment cinq ou six manants ne se disent-ils pas : Accommodons proprement, à nos heures perdues, cette place, ce passage, ce petit pont ( ') ? »

Ces réflexions judicieuses, écrites en 1755, auraient encore en 1844 tout le mérite de l'a-propos. // est toujours à naître dans nos communes rurales, surtout dans quelques départements du centre de la France , que vous voyiez des maisons que les habitants s'avisent de tenir nettes. Les meilleures et

(') Extraits de mémoires inédits.

les plus apparentes sont encore indignement tenues; on y manque des meubles les plus indispensables; nulle commodité, nul goût, nulle propreté; des jardins à peine clos, à peine tracés; aucune plantation, point d'ombrage; des cours où les chardons , les ronces, les orties croissent parmi des pierres, des copeaux, de la paille, du fumier, des ordures, des troncs d'arbres qui y sont confusément épars , et parmi lesquels se dessinent irrégulièrement d'étroits sentiers qui s'y sont frayés par l'usage. Au dehors, et pour communiquer de maison a maison, non pas des rues, mais des cloaques ; pour chemins vicinaux, en mille endroits, malgré les bonnes intentions et l'activité à priori de l'autorité administrative, des ravins, des précipices, de vrais casse-cou. Voilà, dans une bonne partie de ce que nous appelons la belle France, l'aspect général des communes rurales et des maisons qu'elles renferment.

Du temps du marquis d'Àrgenson, les habitants des campagnes, pour s'excuser d'être si sales, disaient que la propreté leur donnerait un air d'aisance qui ferait bientôt doubler la taille; et ce ministre honnête homme avait la bonne foi de convenir qu'ils pouvaient bien avoir raison. Il les trouvait en conséquence excusables. C'était peut-être se montrer bien indulgent. Des hommes ne seraient-ils pas impardonnables , qui, par crainte des impôts, n'oseraient se tirer de l'ordure et se mettre en une situation moins indigne de l'humanité? Des hommes dignes de ce nom savent s'affranchir de la misère, et défendre leur aisance contre les impôts exorbitants; de tels hommes travaillent sans relâche a s'arranger, à se décrasser; ils purifient leurs demeures ; ils en écartent les reptiles venimeux, les insectes incommodes, et ils apprennent aussi a se défendre contre les demandes immodérées du fisc et l'exagération des charges publiques.

Mais ce n'est pas véritablement la crainte des taxes exagérées qui empêche l'habitant des campagnes de tenir proprement ses champs, son jardin, sa demeure, ainsi que les choses dont il jouit en commun avec ses voisins; c'est bien plutôt l'incurie, la paresse, le défaut desoins, l'absence de dignité morale. Né dans l'ordure, il s'est accoutumé à cet état, ou, s'il lui répugne, il lui répugne moins que les efforts qu'il lui faudrait faire pour en sortir. Il ne sent point, ou ne sent que très faiblement encore ce besoin d'améliorer sa condition, dont j'ai fait ailleurs l'apologie , et que j'ai appelé amour du bien-être.

Cette passion, si favorable au progrès de toutes les industries, est de nature à exercer sur celle de l'agriculteur l'influence la plus salutaire. Le propriétaire qui en est animé ne se décharge pas sur des étrangers du soin de cultiver son héritage : il le fait valoir de ses propres mains. Il ne vise pas à s'agrandir outre mesure : il ne veut avoir que l'étendue de terrain qu'il se sent en état de bien exploiter. Il n'est pas ennemi de ce qui peut rendre son domaine agréable, car son premier désir est d'être bien : mais, par cela même qu'il aspire à le rendre agréable, il veut d'abord qu'il soit productif, et, dans ses efforts pour l'embellir, il tend toujours à l'améliorer. En même temps qu'il décore ses bâtiments, il s'efforce de les approprier à l'objet de son entreprise; ce qui contribue à l'ornement de ses jardins tend presque toujours à les rendre plus productifs; il consent qu'on y sème des gazons, mais à condition de les faire servir de pâturages; il n'en exclut pas les arbres d'agrément, mais il y admet de préférence les arbres fruitiers; les sentiers qu'il trace pour se promener servent en même temps à la commodité de la culture; les plantations d'arbres forestiers qu'il exécute autour de ses champs lui permettent de défricher ses bois. Comme le pro-

ÏAS LiVRE VIII, Cil. V. DE LA LIBERTE

priétaire fastueux, il ne cherche, si Ton veut, que sa satisfaction, mais il calcule mieux ses jouissances; et, tandis que le dernier se ruine pour de faux plaisirs, il sait, en faisant son honneur, travailler encore a sa fortune. Non-seulement la passion qu'il éprouve imprime une meilleure direction ii l'usage de ses forces et de ses ressources, mais elle stimule son activité, elle éveille son intelligence, elle anime son courage ; elle lui inspire des idées d'ordre, d'économie et de propreté : il lui suffit en quelque sorte de ce sentiment pour éprouver tous ceux que l'exercice de son art réclame.

On voit comment les habitudes privées tendent à accroître les pouvoirs de l'industrie agricole. Si cette industrie parait peu propre a hâter le progrès de ces habitudes, il est indubitable que ces habitudes sont très propres à accélérer le développement de cette industrie. Il se peut bien que toutes ne lui soient pas également nécessaires; qu'elle ne réclame pas précisément les mêmes que tel autre ordre de travaux; qu'elle n'exige pas autant de frugalité que les professions littéraires, le même genre de courage que le métier de marin, de mineur, de couvreur, etc. Mais si elle ne met pas également a contribution toutes les vertus privées, ou si elle ne les emploie pas toutes de la même manière, il n'en est probablement pas dont elle ne puisse tirer quelque parti, et qui ne soit de nature a devenir pour elle un élément de puissance.

On peut dire de même qu'il n'est pas de bonne habitude sociale qui n'ait pour effet d'étendre sa liberté. Il est vrai qu'elle ne paraît pas avoir été plus favorable au développement de ce nouvel ordre de moyens qu'à celui de tous les autres; que, bien que l'isolement de ses agents ait pu les préserver longtemps de la contagion de certaines injustices, il serait difficile de reconnaître qu'il a contribué à avancer

leur éducation comme citoyens; que le seul effet de cet isolement a été de les laisser sans esprit public , sans sympathies communes; que lorsqu'ils ont été appelés à exprimer des vœux collectifs , ils ont été loin de se montrer plus avancés que les autres classes de travailleurs; qu'ils paraissent au contraire avoir toujours été, dans les rapports sociaux comme sous tout autre aspect, en arrière de la plupart des professions que l'économie sociale embrasse... Mais, s'il paraît certain que la morale de relation, comme les habitudes privées, comme les connaissances techniques, comme l'esprit de spéculation et le talent des affaires, est demeurée plus retardée parmi les agriculteurs que dans les autres classes d'industrieux, il est pareillement indubitable que, pour cet ordre de travailleurs comme pour tous, elle est un des moyens de liberté les plus indispensables.

J'ai dit qu'il n'y avait pour nulle industrie de vraie liberté, possible que là où les hommes, dans leurs rapports mutuels, savaient s'abstenir de toute entreprise frauduleuse ou violente contre la personne, la fortune ou les facultés les uns des autres. Celte proposition est vraie [tour l'art agricole comme pour tous les arts. Qu'ai-je besoin de dire qu'il n'y aurait pas d'agriculture possible la où l'appropriation des terres ne serait pas respectée, la où chacun voudrait s'emparer du champ qui serait a sa convenance? N'esl-il pas évident que la liberté de cultiver le sol serait matériellement détruite par les violences continuelles auxquelles on serait exposé, qu'elle le serait moralement parle découragement qui résulterait de ces violences, et par l'état de barbarie où l'agriculture tomberait'.' Il n'est pas douteux que l'on ne perdit à la fois la volonté et la capacité de féconder un champ qu'on n'aurail pas la certitude de conserver. L'infaillible moyen de rendre la terre inculte et de faire du monde une solitude serait de mettre 80

vigueur, si la chose était humainement possible, la fameuse maxime de Rousseau , que les fruits sont à tous , et que la terre n'est à personne.

De l'action de s'entre-dépouiller violemment de ses propriétés a celle de commettre furtivement sur les champs les uns des autres quelque dégât ou quelque larcin, la distance est grande sans doute, et l'on sent que la liberté de la culture ne serait pas également attaquée par des actes d'une gravité si différente. Cependant, de quelque façon qu'on attente réciproquement a se* propriétés rurales, il est clair que l'on s'ôte plus ou moins les uns aux autres la faculté de les faire valoir, et que l'impuissance d'agir à laquelle on se réduit est d'autant plus grande, que le mal que l'on se fait est plus grave, et qu'il en résulte pour chacun plus de découragement. Ainsi la liberté de l'agriculture n'existe point ou n'existe que d'une manière plus ou moins imparfaite là où les récoltes ne sont pas en pleine sûreté dans les champs; là où les propriétaires voisins cherchent à empiéter les uns sur les autres; là où l'on ne se fait pas scrupule de franchir ou d'enfoncer les clôtures , et de se frayer, à travers champs, un chemin pour abréger sa route; là où la terre est sujette à des droits de parcours et de vaine pâture, et où l'on n'est pas maitre de son bien pendant une portion de l'année (*); là où certains propriétaires, pour se donner le plaisir de la chasse, prétendaient avoir le privilège d'élever dans leurs bois des animaux malfaisants, et ne pas même laisser aux cultivateurs dont les récoltes seraient dévastées par ces animaux la faculté de les détruire. On sait que nos anciennes lois sur la chasse défen-

(*) Ce droit de vaine pâture , qui rend impossible tout bon système d'assolement, existe , suivant M. de Dombasle , dans les neuf dixièmes de la France. (V. le Calendrier du bon cultivateur, p. 507 et 308).

se l'industrie agricole. 439

daient aux roturiers de tuer les bêles noires et rousses qui entraient dans leurs héritages. Ils pouvaient bien les chasser avec des pierres; mais ils devaient soigneusement éviter de leur faire aucun mal : risquer de les tuer eût été commettre un délit grave ('). Les choses, de nos jours, ont fait à cet égard quelques progrès. Je ne doute point qu'a l'heure qu'il est, les paysans logés dans le voisinage des forêts ne pussent, sans encourir de punition, tirer sur les loups qui viendraient égorger leurs troupeaux, et même sur les sangliers qui dévasteraient leurs récoltes. Cependant ce que nous avons gagné sur ce point n'était pas, à une date assez récente, aussi considérable qu'on pourrait le supposer : on a vu, en 1817, sept communes rurales de l'arrondissement de Senlis réclamer vainement la faculté de faire des battues pour repousser l'invasion d'une multitude de sangliers logés dans les forêts d'Alatte et de Chantilly, et qui venaient commettre dans leurs champs d'horribles dégâts (2). On sent que la liberté de l'agriculture se concilierait assez mal avec ce reste de respect pour les bêtes noires et rousses , et en général avec tous les excès particuliers que je viens d'énumérer.

Elle ne s'accommode pas mieux de la prétention élevée

(') V.VOrdonn. d'Orléans, art. 137. — La chasse, dans l'ancien droit, était, suivant un naïf et honnête juriste (Ferrière, Dicl. de droit, au mot Chasse), un plaisir très noble et très utile à la santé, mais qui ne devait être permis qu'aux rois, aux princes et à quelques autres personnes qui , seules sans doute avaient le droit de se bien porter. L'ordonnance de 1669, rédigée d'après ces principes, înterdisail la chasse au roturier, de quelque état et qualité qu'il fût, sous peine de 100 francs d'amende pour la première fois, de 200 pour la seconde, du carcan et du bannissement pour la troisième.

(*) Une pétition, signée des 146 principaux habitants de ces communes, présentée à la Chamhre des pairs, fut écartée par l'ordre du jour. Il en fut de même d'une autre pétition du même genre adressée, la même année, à la Chambre des députés.

par la généralité des cultivateurs d'exclure les agriculteurs étrangers du marché national, et de vendre leurs produits à un prix de monopole. Outre qu'une telle prétention les expose a une multitude de représailles fâcheuses, et ne leur permet de vendre plus cher leurs produits qu'en les obligeant à payer plus cher tous les objets de leur consommation, elle a pour effet de ralentir, sous tous les rapports , le développement de leur activité et de leur intelligence. Ce n'est pas sans regret que nous voyons M. de Dombasie prêter l'appui de sa haute raison et de son caractère honorable à un ordre de demandes qui semble à la fois si peu juste et si peu éclairé ( ' ). Suivant lui , notre agriculture , arriérée comme elle l'est, n'a de moyens de se soutenir et d'avancer qu'en écartant la concurrence étrangère et en nous vendant ses produits au-dessus de leur vraie valeur. Mais la question, à part même toute idée de justice, est précisément de savoir si cette pratique est favorable a ses progrès. J'avoue que cette question me semble peu approfondie par M. de Dombasie. Cet habile agronome se borne, pour ainsi dire, à poser en fait ce qui est en question, savoir que, dans l'état où la production agricole se trouve parmi nous, les prohibitions sont un encouragement indispensable. Mais les agriculteurs se procurent-ils par les prohibitions un véritable encouragement? S'encouragent-ils en s'exposant à des représailles? S'encouragent-ils en faisant écarter des marchés étrangers ceux de leurs produits qu'ils pourraient y vendre avantageusement? S'encouragent-ils en autorisant tous les producteurs nationaux a former des prétentions pareilles aux leurs

{') Y. les Ann. ayr. de Roville, I. V, p. «i-2 à 17fi. M- de Dombasie est revenu depuis sur les mêmes idées dans des écrits spéciaux, et avec une grande insistance.

DE LINDUSTRIE AGRICOLE. 441

et à leur vendre leurs produits plus qu'ils ne valent? S'encouragent-ils en se mettant dans le cas de payer le fer , les outils, la main-d'œuvre et tous les objets de leur consommalion habituelle beaucoup plus qu'ils ne feraient hors d'un svstème dont l'effet inévitable est de tout enchérir? S'encouragent-ils en se délivrant des seules concurrences qui pourraient les tirer de leur sommeil léthargique? En écartant d'eux cet utile aiguillon font-ils autre chose que s'encourager à la paresse, à la routine, à la persistance dans de fausses directions et dans des procédés vicieux? Yest-il pas honteux que notre agriculture ne puisse soutenir la concurrence de pays placés, sous le rapport de la production agricole, M. deDombasle l'avoue (*), dans des situations analogues à la nôtre, souvent moins favorables, et chez plusieurs desquels l'agriculture se trouve grevée d'impôts beaucoup plus onéreux que chez nous? Doit-on des encouragements a des éleveurs de bestiaux qui, malgré l'appui de droits très forts, ne peuvent lutter contre ces pays qu'avec désavantage? Ou plutôt l'encouragement qu'on leur doit ne serait-il pas celui d'un régime de liberté qui fit a leur apathie une salutaire violence, et qui les forçat enfin de songer a perfectionner leur industrie? Comment un homme qui a cherché a introduire dans notre agriculture tant d'utiles perfectionnements semble-t-il écarter comme fâcheux celui d'un système de liberté et de justice? Il importe sans doute d'apporter dans l'adoption de ce système la même réserve que dans celle de tout autre ordre d'innovations; mais s'il n'y faut avancer qu'avec une certaine mesure, il y faut pourtant avancer, et de toutes les acquisitions qu'ont besoin de faire les cultivateurs, ainsi que les autres classes d'industrieux, l'une des plus urgentes est sans contre-

(') Ibid., \). 124.

dit celle d'un ordre d'idées et d'habitudes civiles qui, en leur faisant désirer rétablissement progressif d'un système général de concurrence, tende a les placer dans une situation où ils soient plus stimulés à bien faire et où ils en aient davantage les moyens.

Si donc la liberté des cultivateurs se lie étroitement à la bonté de leur morale privée, elle ne dépend pas d'une manière moins immédiate du perfectionnement de leurs habitudes civiles, et en général des progrès qu'a faits en eux, et parmi tous les hommes, le respect des droits et de la propriété d'autrui. Plus ce respect est grand et universel , plus les propriétés rurales sont à l'abri d'atteinte; plus chacun, en s'efforçant de tirer le meilleur parti possible de son champ, est disposé à laisser les autres en user de la même manière et h admettre la concurrence générale des autres cultivateurs, et plus il y a de liberté agricole.

Ajoutons néanmoins que, pour que cette liberté soit entière, il ne suffit pas, bien s'en faut, d'éprouver comme individu le respect dont je parle ici, et qu'il faut encore et pardessus tout être accoutumé a la sentir comme public. Il peut y avoir en effet, et il y a ordinairement une différence fort grande entre les sentiments que manifestent à cet égard les habitants quand ils sont isolés et quand ils agissent en commun. Isolément, des cultivateurs ne concevraient pas même la pensée de contraindre leurs voisins à acheter leurs denrées à un prix de monopole, tandis que, investis du pouvoir et réunis en assemblée législative, non-seulement ils useront de cet expédient sans la moindre façon, mais ils seront des plus ardents à exclure du commerce intérieur les produits étrangers qui leur feraient concurrence, les blés, les laines, les bestiaux, les graines oléagineuses, etc. Individuellement, on n'a guère commis, en aucun temps, sur la propriété ou

l'industrie des cultivateurs, que des excès limités et modérés en quelque sorte, tandis que, socialement et en nom collectif, on n'a mis a cet égard, dans le passé surtout, aucunes bornes a ses entreprises. La société, la personne publique, s'est arrogée longtemps le droit de prononcer des confiscations. Elle a , d'un autre côté , exercé sur l'agriculture les mêmes pouvoirs arbitraires que sur les autres industries. Elle se constituait juge de la nature et du mode des cultures. Elle interdisait celle-ci à telle province et lui prescrivait celle-là. Tantôt il était défendu d'appliquer à aucun nouvel usage des terrains une lois convertis en prairie; tantôt de rétablir des vignes dont on aurait deux ans négligé la culture, et d'en planter de nouvelles sans une expresse permission du roi, laquelle ne pouvait être accordée qu'au préalable l'intendant de la province n'eût lait vérifier s'il n'était pas d'usage auquel le terrain fût plus propre qu'à planter de la vigne. Des arrêts du Parlement ou du Conseil venaient tour à tour ou enjoindre aux cultivateurs de labourer leurs terres par soles ou par saisons, ou leur défendre de labourer leurs chaumes avant la mi-septembre. Il est telle ancienne ordonnance qui leur avait prescrit d'employer la charrue, à l'exclusion de la houe et de la bêche, dans tout terrain où pourraient entrer des chevaux. Un arrêt du Conseil du 28 mai 4786 leur fît défense d'employer l'opium , l'arsenic ou d'aulres substances nuisibles pour la préparation des graius destinés aux semences. Un autre du 2 juillet suivant leur interdit de se servir de la faulx pour la coupe des blés. Plusieurs ordonnances et arrêts sévissent contre la coupe des blés en herbe. Une ordonnance du 26 juin 1718 avait défendu à tout propriétaire qui posséderait des chevaux entiers de s'en servir pour faire saillir leurs juments sans une

âAA LIVRE VIII, CH. V. I)L" LA LIBERTÉ

permission du commissaire des haras, visée par l'intendanl de la province, etc. (4).

Et il ne faut pas croire que ces dispositions singulières soient toutes aussi usées, aussi vieillies et aussi éloignées des idées et des habitudes régnantes que leur étrangeté le pourrait faire supposer, N'oublions pas que des classes entières, il y a a peine un demi-siècle, furent dépouillées de leurs héritages, et que plus tard les lois de l'Empire rétablirent la confiscation que celles de l'Assemblée Constituante avaient abolie. N'oublions pas que dans les années qui suivirent la révolution de 1789, on ne fut pas toujours libre, il s'en faut, dans l'usage de ses terres, et que des personnes, sous le régime de la terreur, étaient conduites a l'échafaud pour avoir transformé en prairies artificielles des terres précédemment employées à la culture du blé. Souvenons-nous que, du temps de l'Empire, les terres subirent quelquefois des servitudes d'un autre genre; que, maintes fois, les propriétaires furent obligés de planter en pastel des terres qu'ils destinaient a la production des céréales, et qu'à la date du 15 janvier 1812, un décret impérial venait enjoindre au ministre de l'intérieur de faire semer dans l'étendue de l'empire cent mille hectares de betteraves, et d'envoyer aux préfets des états de répartition qu'ils n'auraient qu'à sous-répartir et a notifier aux propriétaires. Songeons que la législation des haras a fait revivre les anciennes défenses contre l'emploi des étalons non approuvés, et qu'un décret non abrogé du 8 mars 1811 ne permet aux propriétaires de troupeaux mérinos de faire clià-

(') V. sur tout cela le Traité de la police de De la Marre et le Traité des offices de Merlin etGuyot. V. notamment la Table du Recueil général des anciennes lois françaises, aux mots Agriculture, Haras, Laboureurs, Police rurale, Vignes, etc., et les édita , ordonnances et arrêts auxquels elle renvoie.

Irer leurs béliers, qu'après y avoir été dûment autorisés. Prenons garde encore que nos lois sur la chasse avaient laissé jusqu'ici les campagnes ouvertes à l'industrie des braconniers; que notre législation tolère toujours la pratique sauvage du parcours et de la vaine pâture ; que, pour le moindre travail d'un intérêt plus ou moins public, on s'empare sans façon de nos propriétés rurales les plus précieuses; que plutôt que défaire subir la moindre inflexion à la ligne droite des ponts et chaussées, on partage en deux nos enclos. on abat nos arbres, nos bâtiments, nos clôtures; qu'enfin certaines parties de l'art agricole, et , par exemple, l'élève des chevaux, l'exploitation des bois, la pratique des irrigations demeurent toujours soumises aux règles arbitraires du régime préventif.

Sûrement la société n'accorde pas au même degré son appui à toutes ces choses. Mais qu'elle les approuve ou qu'elle les tolère seulement; que son sentiment à leur sujet soit l'effet de l'erreur ou de l'insouciance, toujours est-il qu'elles sont le résultat de ses dispositions relativement à la pratique de l'art agricole ou à la propriété du sol, et qu'elles peuvent justement être considérées comme son ouvrage.

Or il n'est pas douteux que l'agriculture n'ait encore fort à souffrir d'habitudes publiques qui rendent possibles de telles pratiques, et que sa puissance n'en soit sensiblement altérée. Qui ne sait le dommage que lui cause le maintien des usages établis relativement au parcours? Qui ne sent qu'un peu plus de respect pour ses droits et de ménagement pous ses intérêts dans l'exécution des travaux d'intérêt public, ne pourraient que lui être très favorables? Comment enfin ne pas reconnaître que l'intervention directe de la société dans certaines branches de l'art , et notamment dans l'éducation des bestiaux, des chevaux surtout, et dans la culture et l'exploi-

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tation des bois particuliers, indépendamment de ce qu'elle offre d'arbitraire et d'injuste, a le tort d'être insuffisante, de ne pas aller au but et souvent même de le contrarier ?

Qu'avait-on a faire, par exemple, en 481 1, de cette création gigantesque de dépôts de béliers mérinos, dont le nombre, d'abord de soixante , devait, en sept années, s'élever à cinq ■ cents, qui devaient contenir isolément de 150 a 200 béliers et en renfermer ensemble de quatre-vingts a cent mille? Qu'y avait-il de moins juste que de s'emparer pour le recrutement de ces dépôts de ce qu'on pourrait trouver à sa convenance dans les troupeaux particuliers de race pure? Qu'y avait-il de moins sensé que de prétendre rester juge des béliers qu'il serait permis d'employer a la monte dans les troupeaux particuliers de pure race et dans les troupeaux métis? Cette industrie n'avait besoin, à vrai dire, ni de tels encouragements, ni d'une pareille tutelle. Comme toutes les industries possibles, elle avait son stimulant le plus actif et son guide le plus sûr dans les demandes du commerce, et c'est à ces demandes seules et à leur progrès constant qu'il a été donné de lui faire prendre les beaux développements qu'elle a pris.

Qu'avait-on à faire davantage, et quel service sérieux a-ton recueilli, commercialement parlant, de l'institution des haras! Qu'y avait-il, en particulier, de moins juste et de moins raisonnable que de défendre aux éleveurs de chevaux de se servir pour la monte d'autres étalons que des étalons royaux ou tout au moins d'étalons approuvés? De quel droit a été faite une telle défense, et à quoi sert-il de la faire surtout? Il semble que l'administration veuille rendre impossible la multiplication des chevaux ordinaires. Mais, à ce compte, et supposé qu'elle eût un tel droit, elle devrait, pour être conséquente, ne pas s'arrêter là, et la logique voudrait qu'elle

DE L'INDUSTRIE AGRICOLE. h M

proscrivît aussi l'usage et la multiplication de l'espèce asine, plus vulgaire encore que celle des chevaux les plus communs. Le pourrait-elle? Y aurait-il bon sens à l'ordonner? Est-il raisonnable de faire ainsi de la civilisation en serre chaude, et de vouloir que la population ait les choses avant le temps où elle pourra naturellement se les procurer? Nul doute, à voir la chose d'une manière abstraite, qu'il n'y ait profit à croiser une race commune avec une race distinguée. Des étalons de pur sang animeront son organisation; ils ennobliront ses formes; ils la perfectionneront sous tous les rapports. Mais la question est de savoir s'il y a lieu de se mettre en frais pour exciter à produire de beaux chevaux avant que la demande en soit faite, et si, d'une autre part, une telle excitation est nécessaire quand le débit des beaux chevaux est devenu facile et assuré. Laissons les pauvres gens avoir de pauvres chevaux : ils sauront bien en demander de meilleurs quand ils seront plus à l'aise, et à mesure que s'accroîtra la demande des chevaux de bonne race, la production s'en étendra et se perfectionnera sans l'officieuse intervention de l'État. Jusque-là on peut douter que cette intervention soit bien fructueuse; et, en effet, voyez ce qu'ont produit, depuis quarante ans, les deux ou trois millions annuellement dépensés par l'État pour l'amélioration de la race des chevaux sur notre territoire? Le seul véritable, le seul efficace encouragement à la production, c'est la demande; et cet encouragement, il n'est pas au pouvoir de l'État de le donner : il naît de progrès naturel des choses, de l'accroissement universel des besoins et des moyens plus grands qu'on a de les satisfaire.

Je ne sais si l'on s'est jamais rendu bien compte du résultat des allocations qui sont annuellement votées par les Chambres ou par les conseils généraux pour des encouragements à donner a l'art agricole. Ces encouragements, de na-

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tares fort variées , et qui entraînent annuellement l'État et les départements dans une dépense qu'on peut, je suppose, évaluer en bloc a quatre ou cinq millions (*), auraient besoin, pour être bien jugés, d'être examinés séparément, et de devenir chacun l'objet d'une appréciation spéciale. Mais, à considérer dans son ensemble l'initiative que prend ici la société, on peut certainement douter que cette initiative soit très éclairée et très fructueuse. 11 est permis de se demander, par exemple, si certains de ces encouragements ne sont pas de nature h fourvoyer les cultivateurs; si des fermes, qualifiées de fermes modèles, de fermes exemplaires, qui ont toutes besoin de subventions pour se soutenir, et qui, partant, fonttoutes, commercialement parlant, de mauvaises affaires, peuvent être considérées comme des modèles bien sûrs, comme des établissements de bien bon exemple, et si les généralités qu'on y apprend ne doivent pas conduire dans la pratique a bien des applications erronées; si d'autres excitations n'ont pas tout au moins l'inconvénient d'être oiseuses; si, par exemple, il y a grand profit à encourager la culture de certaines plantes ou l'élève de certains bestiaux, avant que le besoin s'en soit fait sentir? Combien de fois ne m'est-il pas arrivé, dans le cours des quelques années où j'ai rempli des fonctions préfectorales, de ne pouvoir trouver l'emploi des subventions pourtant bien minimes qui m'étaient accordées pour de tels objets, ou de n'en pouvoir faire que l'emploi en apparence le moins profitable? de ne pouvoir, par exemple, employer que partiellement, et quelquefois de ne pas pouvoir employer du tout de faibles primes destinées à l'introduction de certaines

(') La somme portée pour cet objet au budget de 1S44 , s'élève à 3,755,000 francs; et d'après ce que j'ai vu voter pour la même nature de dépense dans les deux départements que j'ai administrés, j'estime ([lie cette somme peut être accrue d'un million.

cultures ou au perfectionnement de certaines races d'animaux, et de ne parvenir qu'avec beaucoup d'efforts, et en consentant à beaucoup perdre, à me défaire de bestiaux de prix que le département avait tirés du dehors dans la vue de provoquer des croisements utiles? Ainsi il m'est arrivé, dans le département de la Somme, de donner pour 121 francs, après bien des efforts infructueux pour les mieux vendre, des taureaux de la race de Schwïtz qui avaient coulé 337 francs, et pour 50 francs, des béliers de Lancashire qui revenaient à plus de 400 francs pièce ; tandis que, sans nulle intervention administrative, l'agriculture, si les demandes du commerce lui en avaient suffisamment fait sentir le besoin, aurait ellemême fait toutes les démarches et tous les frais nécessaires pour se procurer de tels animaux. N'a-t-on pas vu mainles fois, en Angleterre, des cultivateurs payer jusqu'à vingt guinées pour faire saillir une seule brebis par un bélier de belle race?

S'il est douteux que l'agriculture soit très efficacement servie par les encouragementsartiliciels de l'État, à plus forte raison peut-on douter qu'elle lire quelque fruit des restrictions préventives auxquelles il soumet certaines de ses opérations. On en a pu juger par le peu que j'ai dit de ses prescriptions relativement à l'élève des bestiaux, et notamment des chevaux. On n'en est pas moins convaincu en examinant l'effet de ses règlements au sujet de la culture et de l'exploitation des bois.

Je ne parlerai pas de l'espèce de conscription à laquelle notre législation forestière avait, jusqu'à ces derniers temps, soumis les bois des particuliers, sous le nom de marfelage; conscription inique , qui , hors des cas d'un besoin personnel impérieux et rigoureusement constaté, ne permettait pas à un propriétaire de disposer, parmi les arbres d'une certaine es-

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