II
450 LIVRE Mil, Cil. V. 1>L LA LIBERTÉ
sence et d'une certaine grosseur, dans ses futaies, ses réserves, ses lisières, ses avenues, ses arbres épars même, d'un seul sujet, sans avoir mis, six mois h l'avance, la marine en demeure de faire son choix, et sans lui avoir laissé, après même qu'ils avaient été coupés, un délai fort long encore pour se décider à les prendre : législation sujette à toute sorte d'abus, qui avait, dit-on, pour objet d'assurer la marine qu'elle aurait toujours de beaux arbres à sa disposition dans les bois et forêts du pays, et dont la tendance, au contraire, était de lui faire perdre graduellement la possibilité d'en trouver. Qui ne sent en effet que le privilège vexatoire qui lui était attribué était on ne peut plus décourageant pour les propriétaires? La loi semblait leur dire : « Respectez vos landes; ne plantez point d'arbres dans vos bruyères, ou du moins coupez vos bois jeunes et avant qu'ils aient vingt ans; car, après vingt ans , vous n'en serez plus les maîtres. \ous voudriez peut-être faire croître de belles futaies dans vos bois, autour de vos; champs, le long de vos avenues : ne cédez point à ce désir; abattez vos arbres avant qu'ils aient quatre pieds de tour; car, dès qu'ils auront acquis cette dimension, vous ne serez plus libres d'en disposer. Malheur à vous, si vous laissez venir vos plantations trop belles : on les remarquera ; elles seront notées comme bonnes à être soumises au martelage, et une fois assujéties a ce genre de conscription, vous n'y pourrez plus couper un arbre que sous le bon plaisir de mes agents forestiers.... » Aussi telle a été l'inlluence de cette législation, que tandis qu'un huitième du sol de la France est demeuré couvert de bois de toutes catégories, il se trouve que dans un grand nombre d'arrondissements on manque de bois de chauffage, et que partout on manquera bientôt de bois de service. Les anciens chênes disparaissent, observe un agronome éclairé; les bois se dé-
peuplent; les propriétaires abattent leurs beaux arbres, transforment leurs forêts en taillis, et réduisent du tiers, de moitié la durée des aménagements. ïl est indubitable que l'effet de notre ancien système forestier a été d'empêcher qu'on n'exécutât des plantations partout où manquait le bois, et de faire détruire les beaux arbres partout où il en existait. Je ne demande pas , au surplus, à être cru sur parole, et j'engage le lecteur à lire ce qu'un ingénieur distingué publiait sur ces matières, sous le voile de l'anonyme, avant la mise en discussion du Code actuel, et à l'occasion de ce Code. Il verra dans ces observations, où de hautes lumières se trouvent unies à une grande connaissance des faits, l'influence réelle qu'a exercée sur la culture des bois notre vieux régime forestier (') Le Code en vigueur, au surplus, n'avait assuré à la législation du martelage qu'un reste de durée de dix ans, et le règne de cette législation a fini depuis sept années (2). On a senti que le vrai moyen d'encourager les propriétaires a la culture des beaux arbres, c'était de leur laisser la faculté d'en disposer; et si la marine, désormais dépouillée de son injuste privilège, ne peut plus se présenter à eux que comme un acheteur honnête et loyal, avec qui ils pourront traiter librement d'abord, et à des conditions à la fois avantageuses et sûres, il n'est pas douteux que la présence permanente sur le marché d'un tel acheteur ne devienne pour eux un encouragement considérable. Il n'y a donc plus d'objections à faire sur ce point. Mais il reste de l'ancienne législation forestière, relativement aux bois des particuliers, la disposition relative aux défrichements, laquelle ne permet aux propriétaires d'arracher
(') Inconvénients, dangers et injustices du nouveau projet de code forestier; in-8°, Taris, 1825, Chez Delaunay, imp. de Tastu. (4) Depuis 1857. Le code forestier avait été promulgué le 51 juillet
ou de défricher leurs bois qu'avec l'approbation expresse ou tacite de l'administration. Seulement, en conservant à cette disposition toute sa généralité , le Code en a limité la durée à vingt ans. Or, il y a doublement la de quoi surprendre ; car il est des bois qu'on aurait pu sans grand dommage laisser la faculté de défricher à l'instant même, et il en est d'autres, au contraire, qu'il ne devrait être permis de défricher en aucun temps. Il n'y aurait eu nul inconvénient, pour ainsi dire, à laisser immédiatement aux propriétaires la liberté de défricher les bois situés en plaine et dans le fond des vallées, et il y avait, au contraire, le plus grave danger à décider qu'on serait absolument libre de déboiser les montagnes au bout de vingt ans. Il est naturellement impossible, en effet , de déboiser les montagnes sans causer à soi d'abord, et puis à tout le monde au-dessous de soi et le long des vallées, les plus graves et les plus irréparables dommages. Il est au pouvoir des propriétaires qui déboisent et défrichent le sommet et la pente des montagnes de tarir , en empêchant les infiltrations, une multitude de sources, d'altérer et de dénaturer les cours d'eau les plus précieux, de transformer des rivières fécondantes en torrents dévastateurs, qui tantôt laisseront leur lit à sec , et tantôt iront causer au loin les plus grands ravages. Aurait-on jamais dû leur permettre d'user de leur propriété d'une façon aussi funeste? En établissant pour eux, dans un avenir plus ou moins prochain, la liberté des défrichements, il y avait à défendre, dans tous les temps, par des pénalités intelligentes et sévères, toute manière d'user de cette liberté qui menacerait d'avoir des résultats pareils à ceux qui viennent d'être signalés. Mais un des plus déplorables effets du régime préventif est de faire perdre à l'État le sentiment de ses vrais devoirs et de lui persuader que dès qu'il cesse d'empêcher le mal par des règle-
DE l/lNDUSTRlt AGRICOLE i V>?>
ments arbitraires, il n'a plus rien a faire pour s'y opposer. Espérons qu'on avisera, a l'expiration des vingt ans passé lesquels les bois des particuliers ne devront plus être soumis au joug de l'administration forestière , et qu'en en laissant l'exploitation libre, on pourvoira par quelques dispositions habiles et prévoyantes à la répression des imprudences et des dommages que l'usage de cette liberté pourrait entraîner.
En général, ce que l'agriculture demande à la société, ce n'est pas la liberté de mal faire, ce n'est pas qu'on puisse disposer du sol d'une manière absolue et sans tenir aucun compte du mal qui en peut résulter. >'on : son intérêt le plus grand, au contraire, est que nul ne puisse user de sa propriété d'une manière dommageable, et que chacun, par cela même, se sente a l'abri de toute oppression. La société la sert d'autant mieux qu'elle réussit plus complètement a préserver chaque cultivateur de tout trouble; a rendre, dans la limite de ce qui ne nuit point , sa propriété plus complète , c'est-à-dire à la fois plus disponible et plus assurée; qu'elle veille avec plus de soin à la garde de ses biens et de ses récoltes; qu'elle juge plus promplement, plus équitablement et à moins de frais les contestations qu'il peut avoir avec ses voisins; qu'enfin, en empêchant qu'il ne commette ou ne souffre aucun excès, elle sait mieux s'abstenir de l'opprimer pour son propre compte, de réglementer son art à tort et à travers , de le soumettre à une tutelle a la fois tracassière et impuissante, et de lui donner de prétendus encouragements dont il n'a que faire etde savantes directions qui le fourvoient.
Je sais fort bien du reste qu'il ne suffirait pas de supprimer les entraves diverses que la société met ou souffre qu'on mette a l'exercice de l'art agricole pour que cet art fût exercé avec un plein succès. De ce que nous ne trouverions plus dans les pratiques de la société d'obstacles a la liberté d'ex-
ploiter nos biens ruraux, il ne s'ensuit pas que nous posséderions toutes les facultés qui font le cultivateur habile. Les bonnes habitudes publiques n'impliquent pas nécessairement tous les genres de capacité. Cet ordre de facultés ne fait pas non plus qu'on se puisse passer des autres. Mais si celui-là ne dispense pas des autres, aucun, a coup sûr, ne dispense de celui-là; et il est certain qu'une nation ne possède point de vraie capacité pour l'agriculture, et qu'elle n'est que très incomplètement libre de l'exercer, tant que ses relations n'ont pas acquis le degré de justice que cet art réclame.
On vient de voir à quel point sont essentiels dans l'agriculture les divers ordres de moyens qui se composent de facultés personnelles, et tout à la fois combien ces moyens y sont encore peu avancés; combien, par sa nature, cette industrie a été peu favorable aux progrès des classes qui l'exercent. Nous allons avoir à faire des observations du même genre sur l'ordre de pouvoirs dans lequel il n'entre que des objets matériels. Nous verrons de même combien l'état de ces objets est de nature à influer sur la puissance de l'art agricole, et tout à la fois combien il est difficile d'approprier ces objets à leur destination, combien on a plus de peine ici qu'ailleurs à leur donner les qualités d'où résulte leur force et qui permettent d'en tirer un grand parti.
Ainsi, par exemple, il n'est pas douteux, à considérer l'atelier agricole dans son ensemble, que la liberté du travail, dans l'agriculture comme dans les autres industries, ne dépende beaucoup de la situation de l'atelier. C'est à tort, si je ne me trompe, que M. Say dit des entrepreneurs de culture qu'ils n'ont pas, comme les entrepreneurs de fabriques, le pouvoir de choisir le siège de leur industrie ('). Sans doute
(') Cours complet d'écon. polit, pral., t. II , p. 138 delaprem. édit.
un l'industrie aguicole. 455
un cultivateur ne peut pas déplacer sa ferme ; il ne le peut pas plus qu'un fabricant ne peut déplacer sa manufacture; mais de même qu'un manufacturier, avant d'élever sa fabrique, peut choisir le lieu où il la construira , de même un agriculteur, avant de fonder son exploitation agricole, est très fort le maître de choisir son terrain et de chercher l'emplacement le plus favorable. On est porté a chercher les bonnes places pour les établissements agricoles comme pour tous les genres d'établissements, et celui dont la ferme est bien située en peut tirer par cela seul un parti beaucoup plus considérable. Il va sans dire qu'une exploitation rurale a plus de valeur aux portes d'une ville, sur le bord d'un canal, d'une route, que placée au milieu des terres, loin de toute communication et de tout débouché (I).
Non-seulement il y a possibilité en agriculture de choisir le siège de son industrie, mais il est des cas où ce choix est de nécessité absolue, et il est beaucoup de cultures pour lesquelles il faut nécessairement avoir égard au climat, à l'exposition, à la nature du terrain, etc. Les raisons qui peuvent faire préférer un emplacement à un autre ne sont pas moins nombreuses ici qu'ailleurs. Cependant, comme une fabrique agricole couvre infiniment plus d'espace qu'une manufacture ordinaire, il est clair que le nombre des bonnes places doit être moins grand pour les exploitations rurales que pour les entreprises manufacturières, et que, par cela même, il doit être plus difficile de bien placer une ferme que de bien situer une fabrique.
(') « La terre que j'ai prise, écrit un jeune fermier écossais à son ancien maître, contient 300 acres d'Ecosse, divisés en 6 enclos, assez^ bien situés, à portée de la chaux et de la marne , et dans une localité telle qu'on peut y espérer de vendre les produits de toute sorte et à un prix avantageux. » (F. les Ann. agr. de Roville, 1. 111, p. 266).
Il faut ajouter qu'en agriculture cette difficulté de choisir le lieu de son établissement se complique de celle de déterminer l'étendue qu'il convient de donner à l'atelier.
On fait ici une question qui n'a été élevée, que je sache, dans aucun autre ordre de travaux : c'est de savoir s'il faut travailler en grand ou en petit, et quelle est la bonne agriculture de la petite ou de la grande. Y a-t-il de l'avantage à exercer l'industrie agricole sur un vaste théâtre? L'exercet-on avec plus de bénéfice sur un terrain très circonscrit? Faudrait-il, pour l'intérêt de l'art, que la terre fût partagée en exploitations de dix perches? Vaut-il mieux qu'elle se divise en exploitations de cinq cents ou de mille arpents? Voilà sur quoi l'on dispute, et ce qu'il n'est guère possible de décider d'une manière absolue. A. cet égard, comme à beaucoup d'autres, les choses suivent les lois de leur nature et s'arrangent au gré des circonstances, sans se laisser égarer par des considérations générales et des solutions à priori.
Ainsi, quoi que l'on décide, les terres seront naturellement plus divisées dans le voisinage des grandes villes qu'au milieu des campagnes et dans l'éloignement de tous lieux habités. Elles se partageront autrement pour la culture des plantes potagères que pour celle des céréales. Elles se morcelleront davantage dans les pays où le sol est très fertile que dans ceux où le sol est très ingrat.
Ensuite on les verra constamment se distribuer dans les mains de la population, de la même manière que s'y trouvent distribués les capitaux et les connaissances agricoles; c'està-dire qu'elles iront, comme toutes les choses propres à produire, chercher les personnes les plus capables d'en tirer parti, et par cela même les plus disposées à les bien payer. Si, comme en Angleterre, il existe une classe de cultivateurs qui soient à la fois très riches et très habiles, les petits entre-
de l'industrie agricole. 457
preneurs de culture seront hors d'état de lutter contre eux, et les terres tendront naturellement à se réunir en grands corps de fermes. Si, comme ailleurs, l'attribut le plus général des possesseurs de terre était l'ignorance et la disette d'argent; s'il arrivait que les petits cultivateurs eussent à appliquer à la culture, toute proportion gardée, plus de valeurs et de savoir-faire que les classes élevées; s'il se trouvait que les terres produisissent plus dans les mains des petites gens que dans celles des grands propriétaires, on les verrait immanquablement sortir par lambeaux des mains des grands propriétaires pour aller se caser dans celles des petites gens. Et ce serait bien vainement que la grande propriété prendrait des mesures iniques pour empêcher qu'elles ne vinssent à lui échapper; car elle sera toute la première à aller contre l'esprit de ses propres lois et à vendre ses champs à parcelles. C'est ainsi que parmi nous, depuis fort longtemps, elle donne elle-même l'exemple du morcellement dont elle se plaint. Ce n'est pas le Code civil qui est cause que la terre se partage. Ce ne serait pas le rétablissement du droit d'aînesse qui l'empêcherait de se diviser. Les terres se morcellent, en France, parce qu'elles ont généralement plus de valeur dans les mains des petits cultivateurs que dans celles des gros fermiers et des grands propriétaires; de même qu'elles restent agglomérées en Angleterre par la raison opposée. Leur tendance universelle , je le répète , est de se répartir comme les moyens propres a les faire valoir. Dans la concurrence entre les acheteurs de toutes les classes, elles vont, comme l'observe judicieusement M. de Dombasle , à ceux qui peuvent en tirer les plus grands profits, parce que ce sont eux qui peuvent y mettre le prix le plus considérable ( ' ).
(*) V. les Ann. agr. de Roville, t. III, p. 203 et suiv.
158 LIVRE VIII, Cil. V. DE Là LIBEI'.TK
On voit ainsi qu'il n'est pas possible de déterminer d'une manière absolue comment les terres doivent être divisées : ce sont les circonstances qui en décident.
Cependant ces circonstances mêmes peuvent servir de règle; et l'on peut dire d'abord, en termes généraux, que le sol est d'autant mieux réparti et l'action de l'agriculture d'autant plus libre, que la grandeur des exploitations rurales est plus en rapport avec la nature du terrain, avec l'espèce de culture, et surtout avec les facultés de chaque cultivateur.
De sorte que les terres seront également bien divisées dans les pays de petite, de moyenne et de grande culture, si dans chacun de ces pays elles se trouvent distribuées comme les ressources propres à les faire valoir. Ce qui importe , avant tout, en effet, c'est qu'elles soient aux mains les plus capables d'en tirer parti, et qu'elles se divisent comme les moyens que leur culture réclame.
Après cela, il serait heureux peut-être que ces moyens fussent répartis de manière à provoquer telle distribution du sol plutôt que telle autre. Il semble en effet que toutes les manières de le distribuer ne doivent pas être également favorables à sa bonne exploitation. Il y a des raisons de croire qu'à égalité proportionnelle d'intelligence, d'activité et de moyens pécuniaires, trois cultivateurs, dont l'un exploitera cent ares, l'autre cent hectares, et le troisième cinqtiâ|#£hectares, d'un terrain de même nature, ne tireront pas de ce terrain le même revenu proportionnel. Un atelier très étendu, un atelier très circonscrit, un atelier formé de lambeaux de terre très petits et très écartés les uns des autres, paraissent être également défavorables à l'exercice libre et fructueux de l'agriculture.
Si l'atelier est trop petit, on n'y peut point appliquer les méthodes de culture perfectionnées; il devient impossible
d'adopter un bon système d'assolement; il n'y a pas moyen d'élever les troupeaux et d'avoir les engrais nécessaires; il n'y a presque point de machines qu'on puisse employer; il faut tout faire à bras, c'est-à-dire plus mal, plus chèrement et avec plus de peine; ne pouvant occuper habituellement plusieurs ouvriers, on est obligé de tout faire soi-même; on perd son temps à changer dix fois par jour d'occupation ; on n'acquiert de dextérité pour aucune; on fait pour plusieurs choses la même dépense que dans de plus grandes exploitations : il faut un berger pour une vache comme pour trente; il faut aller au marché pour un sac de blé comme pour vingt, etc., etc.
Si l'atelier eàt trop étendu, on éprouve d'autres désavantages : on est sujet à perdre beauoup de temps en allées et venues; les transports éloignés entraînent des dépenses considérables; la surveillance est plus coûteuse et n'est pas aussi exacte; certaines pièces peuvent se trouver tellement distantes du chef-lieu de l'exploitation, que la culture en devient impossible à force d'être dispendieuse, et alors il arrive qu'on paie pour des terres qu'on est obligé de laisser en jachère ou en pâturages, la même rente et les mêmes contributions que pour les portions les mieux cultivées de son domaine; ayant beaucoup plus à faire sans avoir plus de temps, on est sujet à laisser une partie de sa besogne imparfaite, ou bien il faut, dans les moments de presse, où le travail est très demandé, avoir beaucoup d'ouvriers supplémentaires, et l'on s'écrase alors de frais, etc.
Enfin, si l'atelier est composé de pièces très morcelées et très éparpillées, on peut éprouver à la fois les inconvénients des ateliers trop circonscrits et des ateliers trop étendus. Il est possible que certaines pièces soient tellement petites qu'on n'y puisse faire entrer la charrue, et d'autres tellement écar-
tées qu'il y ait plus de perte que de profit à les faire valoir. De tous les modes de répartition, celui-ci est sans contredit le plus défavorable.
Ainsi donc, au point de vue de la théorie, un pays où les exploitations rurales, composées de pièces bien réunies, ne sont ni trop grandes, ni trop petites, parait avoir, pour la bonne culture, un grand avantage sur ceux où le sol est autrement distribué. Il faut, pour pouvoir cultiver d'après les bonnes méthodes, avoir un atelier d'une certaine grandeur; mais à mesure que l'atelier s'étend , tous les inconvénients des grandes exploitations deviennent plus sensibles, et il est certainement un point où les économies qu'il est possible d'obtenir par un meilleur mode de culture sont absorbées par les perles et les frais proportionnellement plus considérables qu'entraîne l'agrandissement de l'exploitation. C'est ce point qu'il faut savoir reconnaître et ne pas dépasser. La meilleure dimension pour une exploitation rurale est celle qui permet d'adopter, dans le cadre le plus resserré, le meilleur système de culture, et de tirer un certain bénéfice de la moindre étendue possible de terrain.
S'il parait difficile dans l'industrie agricole d'assigner de bonnes dimensions à l'atelier, il n'est pas plus aisé de lui donner une bonne organisation intérieure. Une manufacture proprement dite offre à cet égard beaucoup moins de difficultés qu'une exploitation rurale. Dans une exploitation rurale, en effet, on se propose un objet et l'on emploie des moyens beaucoup plus compliqués que dans une manufacture ordinaire. Il ne s'agit souvent dans une fabrique que de la confection d'une seule sorte de produits, tandis qu'on vise dans une ferme à obtenir des produits extrêmement divers. Ensuite les travaux d'une manufacture peuvent être soumis à un mode d'action précis, régulier, presque invariable; tandis que ceux
d'une ferme, quoique bien loin d'être arbitraires, sont susceptibles, comme je l'ai déjà dit, d'être modifiés par une multitude de circonstances, et ont, par leur nature, quelque chose d'indéterminé , qui ne permet pas de les assujélir à une marche aussi constante. Il ne parait donc pas possible de monter un atelier de culture sur un plan aussi simple et aussi arrêté qu'une filature de coton, une fabrique de toile ou tel autre atelier de fabrication.
Cependant, il n'est sûrement pas douteux qu'on ne puisse, dans une exploitation rurale, placer et disposer les bâtiments, diviser le terrain, établir des moyens de communication de toutes les parties de la ferme avec le chef-lieu, et du chef-lieu avec le dehors, d'une manière plus ou moins appropriée à l'objet de l'exploitation ; et il n'est pas douteux non plus que le travail ne s'y exécute avec d'autant plus d'aisance et de liberté, que tout cela y est ordonné avec plus de discernement et de prévoyance.
Un seul exemple suffira pour rendre sensible cette observation. Voici, d'après M. Cordier ('), comment sont organisées en Flandre la plupart des exploitations rurales : La ferme est close par un fossé rempli d'eau et que les bestiaux ne peuvent franchir; les bâtiments sont placés au centre, et forment une cour carrée; ils sont entourés de vergers plantés d'arbres fruitiers et forestiers, où on laisse paitre les bestiaux; les champs sont bordés d'arbres. On se défend contre l'intempérie des saisons par la variété des cultures. Par la aussi on s'assure du travail pour tous les temps de l'année. Pendant dix mois, on laboure, on sème, on plante, on récolte presque chaque jour. Il se trouve ainsi qu'on n'est jamais ni oisif ni pressé. — Ne sent-on pas a quel point une organisation aussi
(i) Agr. de la Flandre française.
intelligente de l'atelier agricole est de nature à faciliter les opérations de l'agriculteur?
J'ai dit que l'organisation de l'atelier, en agriculture, n'était pas une chose aisée. Une autre remarque à faire, c'est qu'il y est moins facile que dans les autres industries de remplacer le travail de l'homme par celui des machines. Ceci tient encore à la nature de l'art agricole, qui oblige celui qui l'exerce a se transporter successivement avec ses outils sur toutes les parties d'un terrain plus ou moins vaste et inégal. Il en résulte qu'a la différence de la fabrication, par exemple, qui agit sans se déplacer, et qui peut faire exécuter ses travaux par une chute d'eau, un courant d'air, un fluide élastique, l'agriculteur ne peut adapter aucune de ces forces à ses ustensiles aratoires, et n'en tire presque aucun parti ('). Aussi n'y a-t-il pas de comparaison entre la puissance des moteurs et des machines dont l'une et l'autre se servent. La plus grande force motrice qu'emploie ordinairement l'agriculture, est un attelage de quelques chevaux, tandis qu'il arrive fréquemment à la fabrication d'employer dans ses ateliers des moteurs à vapeur d'eau de la force de cent chevaux et de cent cinquante. La différence entre les effets produits n'est pas moins grande qu'entre les moyens employés. L'action des chevaux que le laboureur attèle à sa charrue n'est sensible, dans un moment donné, que sur un seul point de sa ferme, tandis que celle des moteurs que le fabricant adapte à ses métiers se fait sentir en même temps et d'une manière continue dans toute l'étendue de sa fabrique. S'il y a cette inégalité entre les machines qui produisent le mouvement, il
(») Elle se trouve , à cet égard , dans une situation plus défavorable que le voiturage, qui se prête encore à l'emploi de ces forces, quoique à un moindre degré que la fabrication. Elle est des diverses industries dont il a été question jusqu'ici celle qui en profite le moins.
n'y en a pas moins entre celles qui le reçoivent et qui produisent l'effet utile. Quel est l'instrument d'agriculture dont on peut comparer les effets à ceux de la grue, du laminoir, de la machine à filer, et de cent autres à l'usage de l'industrie manufacturière? Il est évident que pour la force, l'étendue, la rapidité, la précision, la délicatesse, l'effet des instruments aratoires n'approche point de celui de la plupart des outils qui servent à la fabrication.
Et toutefois, malgré cette infériorité des instruments dont l'agriculture fait usage, il n'est pas douteux que, dans cet art comme dans tous, le travail ne devienne d'autant plus libre qu'on peut se servir pour le faire d'outils plus perfectionnés et plus puissants. Il est incontestablement plus aisé de labourer la terre avec la charrue qu'avec la bêche, de l'ameublir avec la herse qu'avec le râteau, de l'ensemencer avec le semoir à brouette qu'avec le plantoir, et avec le semoir de Ducket ou de Fellenberg qu'avec le semoir à brouette. Tout ce qui épargne au laboureur le temps, la peine, la dépense, augmente évidemment sa liberté. M. Cordier observe qu'avec un cheval des plus faibles, attelé à la charrue appelée le brabant, on laboure, en Flandre, à la profondeur de six à huit pouces, et dans un terrain dur et argileux, un demi-hectare ou quarante-sept mille quatre cent quinze pieds carrés par jour; tandis que dans la plupart de nos autres provinces, on ne laboure par jour avec une charrue attelée de quatre bœufs ou de deux chevaux que quinze mille pieds carrés, et seulement à une profondeur de quatre à six pouces (1). Il a été constaté dans un concours public, d'après le même auteur, qu'une charrue placée dans les mêmes circonstances que d'autres, c'est-à-dire labourant le même terrain et tirée par
(') Agr. delà FI. franc., p. 149.
4(M LIVRE VIII, Cil. V. DE LA LIBERTÉ
même nombre de chevaux, pouvait, dans le même espace de temps, exécuter six fois plus d'ouvrage ('). M. de Dombasle estime que la machine de Meikle pour battre les grains, qui est en usage en Angleterre dans toutes les fermes de quelque étendue, augmente d'un dixième environ le produit brut, et d'un tiers au moins le produit net de la culture des grains (*). On voit par ce peu d'exemples, que la puissance du cultivateur peut être fort accrue par l'intervention des machines, encore bien qu'elle soit loin de l'être au même degré que celle du fabricant.
L'agriculture a encore un désavantage : c'est que le travail ne se divise pas aussi bien dans ses ateliers que dans ceux de l'industrie manufacturière, et que, par conséquent, elle ne peut pas jouir, au même degré que celte industrie, des facilités qui résultent d'une bonne division du travail pour la bonne et rapide exécution de l'ouvrage. La production des denrées agricoles exige bien une certaine suite d'opérations comme celle des produits manufacturés; mais ces opérations ne peuvent pas s'exécuter d'une manière continue et simultanée comme les travaux des fabriques. On ne voit pas dans un atelier de culture un certain nombre d'hommes constamment et simultanément occupés, les uns à semer le blé, d'autres à le sarcler, d'autres à le moisonner, d'autres a le battre, à le vanner, à le cribler, comme on voit dans une fabrique d'épingles, par exemple, un certain nombre d'ouvriers constamment et simultanément occupés, les uns à passer le laiton à la filière, d'autres à le couper, d'autres à aiguiser les pointes ou à façonner les têtes. Non : dans une manufacture de grains il arrive assez souvent que presque tous les travail-
(2) Ann. agr. de Roville, 1. 1, p. 59.
leurs s'occupent a la fois d'une même opération, et de plus il s'écoule toujours un temps assez long avant que l'on puisse passer d'une opération à une autre, comme du labour aux semailles ou des semailles à la moisson. Il est donc certain que le travail ne se prêle pas ici à une aussi bonne division que dans les fabriques. Cependantrindustrie agricole ne laisse sûrement pas d'admettre dans ses travaux une assez grande division. Le régisseur, le teneur de livres, le chef d'attelages, le chef de main-d'œuvre, le berger, les valets de charrue, remplissent tous des fonctions particulières dans une exploitation rurale; et, pour peu que l'exploitation soit considérable, il n'est pas douteux que tout n'y marche d'autant mieux que ces fonctions y sont plus distinctes et mieux séparées. Ensuite si chacune des grandes opérations de la culture, telles que le labour, les semailles, la moisson, le battage des grains, ne peut pas être exécutée d'une manière continue par autant d'agents séparés, chacune d'elles, au moment où elle s'exécute, peut être partagée entre un certain nombre d'ouvriers qui y concourent d e diverses manières, et il est certain qu'elles s'accomplissent toutes d'autant plus librement que ces divisions y sont plus habilement effectuées.
Ainsi, il est bien certain , comme je l'annonçais en abordant ce dernier ordre de considérations, que le fonds d'objets matériels trouve dans l'agriculture le même obstacle à son perfectionnement que le fonds de facultés personnelles, et tout à la fois que le perfectionnement de cet ordre de moyens y contribue à la liberté des travailleurs, comme dans les autres industries. Il est avantageux ici comme partout d'avoir un atelier situé d'une manière favorable, organisé sur un bon plan, pourvu de machines puissantes, et où le travail soit habilement distribué, encore bien qu'ici tout cela soit beaucoup n. -,o
4<jt) LIVRE VIII, CU. V. DE LA LIBERTÉ
moins aisé à obtenir que dans l'industrie manufacturière. On voit à quel point les fabriques agricoles diffèrent des manufactures ordinaires, et combien cette classe d'établissements avait besoin d'être considérée à part. L'agriculture se distingue de la fabrication proprement dite, par l'isolement où elle place les bommes qui l'exercent, parla nature des forces qu'elle emploie, par la grandeur du théâtre sur lequel elle travaille, par la diversité des produits qu'elle y crée, par la difficulté de reconnaître ceux qu'il est le plus avantageux d'y produire, par celle qu'il y a de trouver de bonnes places pour des ateliers de travail naturellement si étendus, par celle d'organiser ces établissements d'une manière convenable, par la quasi-impossibilité qu'on éprouve d'y introduire des moteurs aveugles et d'y faire usage d'instruments très puissants, par celle qu'on a d'y faire subir au travail d'aussi bonnes divisions que dans les fabriques, par le trouble continuel que l'intempérie des saisons et les variations de l'atmosphère y apportent dans les travaux... Tout cela fait, comme on l'a vu, que cet art n'avance que lentement et avec peine, et que les pouvoirs du travail y ont fait infiniment moins de progrès que dans les industries dont j'ai traité précédemment, notamment dans la dernière. Et néanmoins, comme on l'a vu aussi, tout cela n'empêche point que la liberté des travailleurs n'y devienne plus grande à mesure que chacun de ces pouvoirs s'y développe , et que le talent des affaires, les connaissances relatives à l'art, la perfection des mœurs privées, celle des habitudes et des relations sociales, le bon emplacement des ateliers et tout ce qui peut les approprier à leur destination d'une manière plus complète, n'y soient autant d'éléments de puissance et de liberté d'action. Nous avons observé comment agit en particulier chacun de ces élé-
ments de forée ; terminons en ajoutant quelques mots sur l'effet qui résulte de leur ensemble et de leur commune intervention.
Plus le capital appliqué à l'agriculture a fait de progrès; plus les classes qui exercent cette industrie ont accru la somme des talents, des connaissances, des habitudes qu'elle réclame; plus elles ont ajouté à la masse de leurs moyens matériels; plus elles ont répandu de valeurs sur les terres en plantations, en bâtiments, en clôtures, en travaux de dessèchement ou d'irrigation; plus elles sont riches en bestiaux, en ustensiles aratoires, en semences, en denrées pour nourrir les ouvriers, en argent pour les payer et pour faire face aux dépenses nécessaires : et plus, évidemment, elles possèdent de force et de liberté dans la pratique de leur art. Comme tous les autres industrieux, le cultivateur trouve dans l'accroissement progressif de ses pouvoirs le moyen de les accroître encore : il travaille plus en grand; il monte mieux son atelier; il l'administre avec plus d'ordre et de méthode; il y introduit des outils plus puissants; il rapproche, autant que la nature des choses le permet, sa fabrique agricole des véritables établissements manufacturiers ; il fait plus d'essais et d'expériences; il sacrifie davantage aux progrès de son art : on a vu souvent, en Angleterre, je l'ai déjà dit, donner vingt-cinq guinées pour faire saillir une seule brebis par un beau bélier; il est arrivé à des fermiers anglais de payer jusqu'à mille guinées (25,000 francs) le loyer d'un bélier pour une seule saison de monte (1).
Les effets que l'art produit sont en raison des moyens qu'il emploie. On ne sait pas jusqu'à quel point il est possible d'ac-
(a) Ânn. agric. de Rov., I. I, p. 41
408 LIVRE VIII, Cfl. V. DE LA LIBERTÉ
croître les produits du sol en perfectionnant les moyens appliqués à la culture. Arthur Young, traversant la Champagne- Pouilleuse, jugeait, d'après la connaissance qu'il avait des pouvoirs de l'art agricole, qu'il serait aisé de faire rapporter 72 francs par an à tels arpents de terre qui n'étaient affermés que 20 sous. J'ai déjà parlé, d'après M. Cordier, de certains terrains situés dans le département du Nord, dont les produits, par hectare, sont, relativement à ceux d'autres terrains, de même nature , comme 5,200 est à 10 (a). Cet auteur observe que la culture a fait assez de progrès en Flandre pour que le prix moyen locatif des fonds de terre y soit plus de quatre fois aussi élevé que dans le reste de la France ("'). D'après les calculs de certains écrivains anglais , l'Angleterre, avec un atelier agricole moins grand que le nôtre de plus de moitié, obtiendrait des produits de près du quart plus considérables (5). L'Angleterre et l'Ecosse, suivant M. Cordier, ont infiniment plus de bétail que la France, quoique ces deux pays n'aient en superficie que les deux cinquièmes du nôtre (*). Les Archives statistiques publiées en 1857 par le ministère du commerce ne portaient qu'à 29 millions le nombre des bêles à laine existantes en France au 1er janvier 1850; et suivant les Observations que M. C.-G. Simon a recueillies en Angleterre en 1855, le nombre des moutons existants dans ce pays ne s'élevait pas à moins de 52 millions (8). M. Dupin estime qu'en Angleterre et en Ecosse, la totalité des forces
(') F. plus haut , p. 415 de ce vol.
(*) Agr. de la FI. franc., p, 99.
(s) V. dans VÊdimb. rev., cah. d'oct.1819, un article sur les industries comparées de la Erance et de l'Angleterre.
(*) Agr. de la FI. franc., p. 120.
(8) Arch. slat., p. 192. — Observai, recueillies en Angleterre, etc., t. H, p. 551.
DE L'INDUSTRIE AGRICOLE. iC/J
animales est égale à onze fois la totalité des forces humaines, tandis qu'en France , suivant le même auteur, elle ne serait égale qu'à quatre fois la totalité des mêmes forces. Je vois dans M. Cordier (') que l'arrondissement de Lille, où la culture se fait avec des chevaux, a cinq fois plus de bœufs ou de vaches que les autres départements du royaume, dans la plupart desquels on n'a que des bœufs pour labourer la terre. Toutes ces évaluations ne sont peut-être pas rigoureusement exactes, mais elles le sont assez pour faire comprendre à quel point peuvent s'accroître les produits de l'agriculture à mesure que s'étendent et s'accumulent ses moyens.
(') Agr. de la Fl. française, p. 94 et 96.
lliH DU SKCO^D YOLUMK.