QUI CULTIVENT LE SENTIMENT ET L'IMAGINATION
mode. Il est ime foule de raisonnemeats, absurdes aux yeux de la raison, qui sont paf&iteinant conformes à la nature de la passion. Voyez, dans Tartufe^ la scène charmante où Va- 1ère et Marianne se querellent : chacun des deux amants tire des paroles de Tautre des conséquences que, bien évîdemment, elles ne renlermentpas; mais n'est-ce pas ainsi que le déiHt amoureux raisonne, et était-il possible de saisir les mouvements du cœur humain avec plus de justesse que Molière ne Ta fait ici et dans cent autres endroits de ses ouvrages? Quoi de plus absurde, logiquement parlant, que les reproclies du loup à Tagneau dans la iable de Lâ Fontaine? Quoi de plus révoltant que la harangue de cet autre loup, quelque peu clerc, qui veut qu'on dévoue l'âne débonnaiie qui Yient de faire de sa pécadille une confession si solennelle, À ample, si précise, si bien circonstanciée? Hais ces raisonnements, dont s'offense à bon droit la raison, sont précisément tels que la passion doit les faire, et ces loups raisonnent bien en loups: n'est-ce pas là, en effet, le vrai langage de la force injuste et brutale? L'espèce de raison qae réclament les beaux-arts n^est donc pas celle qui tient à notre faculté de connaître, celle qui sait parler k notre jugement ; mais celle qui est propre à la passion et k Timaginatiou, qui sait comment ces facultés raisonnent et par quels moyens on réussit le mieux à les émouvoir.
Je ne yeux point d*ailleurs risquer de fausser, en l'exagérant, une pensée uaturelleinent juste ; et quand je dis que les arts ne sont pas philosophes, je ne prétends nullement dire qu'il ne peut sortir de leurs œuvres aucune instruction. Il n'est pas toujours indispensable de démontrer pour instmire. Un poète dramatique n*a pas besoin, pour que ses pièces renlérment d'utiles leçons, de faire débiter des sentences k ses personnages. La vive peinture d'une passion, la ni. 6
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MUe représentation d'un caractère, peuvent, en intéressant beaucoapv donner beaucoup à réfléchir. Je ne sais pas même si
le meilleur moyen qu'un poète ail de faire penser n'esl pas de se borner à représenter les passions telles qu'elles sont, avec les conséquences quMI est dans leur nature de produire , et sans préteadre faire d*aiUeurs aucune morale, autre que celle qui ressort naturellement des faits. La moralité du tbéàtre de Molière n'est certainement pas tant dans ce qu'il peut reufermerde tirades vigoureuses contre tel ou tel vice, que dans la profonde vérité avec laquelle les personnages ridicules ou vicieux s'y peignent eux-mêmes, dans ceiie des actes auxquels ils se laissent entrainer par leurs travers, et dans celle des effets que produisent ces actes. Il se peut donc bien que le poète nous instruise : je dis seulement que soa rôle n*est pas de nous endoctriner; son rMe est de peindre d'une manière vive et sincère les illusions de l'esprit, les émotions de Tâme et de laisser après cette naïve peimnre produire l'effet qu'elle pourra, ou mieux encore l'effet salutaire pour lequel elle a été préparée.
Les arts ne sont pas philosophes ! U ne soit pas non pins de la sans doute que le poète doive s'interdire rigoureusement toute réflexion* La poésie et la science n'occupent pas dans Tesprit humain des cases tellement séparées qu'il y ait impossibilité de les allier ensemble, que le savant doive être exclusivement savant et k poète exclusîvenîent poète» Il n est pas tl ariisle, pour si passionné qu'il soit, qui ne parie quelquetiois en philosophe. 11 n'est pas de bon ouvrage de poésie qui ne soit semé ça et lii de maximes et de réflexions, il y a à dire seulement que ce n'est pas lorsqu'il parle à la raison que le poète est artiste, et que des sentences philoso* phiques, même versi liées, ne sont pas de la poésie.
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Le TéritaMe objet, Tobjet fondamental des beanx-arto^tant
d^agir sur le sentiment et rimagination, tout ce qui les rap» proche davantage de cet objet est, en même temps, ce qui est le pins conforme k lear nature.
Ainsi ils sont d'autant plus tidèies à leur nature que les* lois qoi les gouvernent sont calquées plus exactement sur celles (les iacultés qu'ils sont charges de cultiver. Je sais que, pendant longtemps, on a pensé qu'ils pouvaient être soumis il des règles arbitraires; mais c'était Ik une véritable erreur. U n'y a pas plus d'arbitraire dans les arts bien traités que dans les sciences bien faites ; dans les méthodes k suivre pour agir sur la passion que dans celles à observer pour développer la raison; et, de même que le savant, pour faire l'éducation de rintelligence, a le plus grand besoin d'observm* com* ment elle se conduit, de i&éme le poète est indispensablement obligé de savoir comment procèdent les facultés afiectives et a toutes les règles de son art écrites dans la nature même de ces iacultés.
Ainsi encore les arts sont d'autant plus conformes k leur propre nature qu'ils sont plus véritablement passionnés, qu'ils touchent et émeuventdavantage, que leurs traits sont plus vi& et plus pénétrants, quils savent mieux aller au fond des âmes. C'est sans doute un grand écueil pour eux que de manquer de noblesse ; mais une chose qu'ils doivent redouter peut, être encore davantage c'est d'être froids; puisque leur objet même est d'échauffer et de remuer ia passion. C!est pour cela que nos grands auteurs tragiques , qui , pour Tobservatioii des convenances et pour la pureté et la régularité des formes, laissent si loin derrière eux les grands écrivains du même genre de l'Angleterre et de l'Allemagne, sont peutêtre moins artistes qu'eux sous ce rapport essentiel qu'ils sont moins passionnés, qu'ils intéressent moins, qu'ils o*ex-