‹ De la liberté du travail; ou, Simple exposé des conditions dans lesquelles les forces humaines s'exercent avec le plus de puissance;Chapitre 14 sur 80 · LIVRE IX. CH. 111. DE LA LIBERTÉ DES ARTS · texte numérisé non relu

LIVRE IX. CH. 111. DE LA LIBERTÉ DES ARTS

et le sentiment et Timagination qa^hTaidedeces facaltésellesmémes; commeai se trouvaient ainsi justifiées, par la nature même des beanx-arts, les modifications auxquelles notre temps leur a demaiidé de se soumettre, et non moins claire- «meot condamnées tout à la fois, une partie des réformes que certains esprits ont essayé de leur faire subir. On a pu comprendre enfin qu'il n'était pas dedillieultés touchant leur nature qu'on ne pût aisément résoudre en partant de ce principe tjue leur premier et leur unique objet était d'entretenir et de perfectionner en nous Timagination et les facultés aifeelives.

Mais quel rôle, pourra-l-on me demander, prétendez-vous faire jouer dans l'économie sociale k Timagination et à la pas* sion, et quel intérêt vous paraît oUhi , dans un ordre de choses philosophiquement constitué, la culture de facultés si peo philosophiques, dont la philosophie a tant médit et souvent k si bon droit , et que vous-même vous semblez regarder comme dangereuses?

La réponse est aisée.

Ce que je regarde comme dangereux, ce n'est pas le sentiment et rimagination, c'est le caractère pliilosophique qu'on prétendrait donner à ces iacuités et leur intrusion dans les matières de science. Il est on ne peut plus essentiel de bien séparer leur domaine de celui de la raison, de bien savoir qu'il ne leur est pas donné de nous instruire, de ne jamais oublier qu'il est impossible de se fier à leurs rapports. Mais, une fois le départ fait entre l'empire du merveilleux et celui de la science; une fois établi que l'émotion, l'enthousiasme, l'inspiration ne sont pas des iacuités dont ou puisse prenilrê les rapports au sérieux ; une fois, en un mot, ces facultés réduites à leur vraie valeur et soigneusement confinées dans leur sphère, il semble impossible de voir dans leur cuiture

QUI CULTIVENT LE SBNTIMBIIT ET l' IMAGINATION. 95

quelque danger. Le savant et Tartiste se proposent des objets

dîilërents, mais nou pas des objets couLraires; et le soin que celui-ci prend de nous toucher, Télat modéré d'excitation dans lequel il entretient nos facultés imagiuatives et aifeetives, loin de contrarier les elTorts que doit faire d'une autre part le savant pour nous éclairer, contribuerait plutdt k ass»* rcr le succès de sa tâche.

La colture de la poésie, qui n'offre rien de natuiellement

incompatible avec celle de la raison, semble particulièreuient peu redoutable dans Tétat présent des esprits et au point de perfection où sont parvenus les méthodes scientifiques. On ^ouiTails'effrayer de Tascendant des beaux-arts si nous vivions il une époque où Timagination dominât à peu près seule, où ses produits fussent presque exclusivement recherchés, où elle se mélàtencore à Tétude delà plupart des scienceStOt eût le grave inconvénient de feusser leurs méthodes et de vicier le résultat de leurs investigations. Mais au point où nous en sommes, et k une époque où Tutiliié des sciences est si vi-

vivement sentie, leur autorité si hautement reconnue, et la bonne manière de les cultiver si universellement comprise, où est la fllésie qui aorail le pouvoir de faire n^liger la culture des sciences ou mettre les bounes méthodes en oubli? Nous voyons bien, il est vrai, quelques poètes et même quelques philosophes taire le procès h la raison, proclamer que Tenthoosiasme vaut mieux que la science, publier que tout est vain hors ce qu'il est impossible de savoir, présenter I inspiration comme la seule vraie source de lumière ; mais ces abus de l'imagination, asses i&cheux pour mériter qu'on les signale, ne tirent pourtant pas tellement à conséquence qu'ils doivent faire prendre en haine ou en défiance la cul«* tnre de la poésie* Non-seulement il n*y a point à s ellrajer aujourd'liui des

1)0 Um£ IX, CH. III. DE LA LIBERTÉ DES ARTS

efforts qne peuvent faire les beaux-arts pour stimoler nos

lacultés aliectives et eûUeteûir en nous ud certain goût du menreillenx , mais on doit regarder ces efforts comme émi<* nemmeot utiles et salutaires. 11 ne serait pas en effet sans inconvéaient de n'être occupé que d'intérêts positifs, et dans un siècle spécalatenr comme le nôtre, où nne porrion si considérable de la vie est absorbée par des travaux qui n'entretiennent d'activité que dans la tête et les bras , il est bien essentiel que la poésie, agissant comme révulsif, préserve les âmes d'une certaine sécheresse. S'il serait dangereux de surexciter le sentiment et Timagination, il n*y aurait gaère moins d'inconvénient a laisser ces facuUés ioactives. INotre premier soin sans doute doit être de les bannir des sujets où elles ne doivent pas figurer; mais moins nous devons mettre d'imagination dans les affaires et dans la science, et plus il est essentiel que nous en mettions dans les beaux-arts; plus nous sommes eutraiués à exercer la raison d'un côté, et plus nou6 avons besoin de cultiver le sentiment de Tautre.

le vais plus loin , et je dis que la culture prudente de l'imagination et des sentiments passionnés est nécessaire dans rintérétdes sciences, et pour préserver l'esprit scientifique d'une dégéoéralion qui sans cela deviendrait inévitable. Cet esprit s'énerve et s'abâtardit, en effet, quand on le veut cultiver ù Texclusion de tout autre. Il y a perte évidente pour le jugement à négliger le sentiment et Timagination. Si ces £Btcultés ne sont pas naturellement raisonnables , elles sont éminemment propres à donner de la vigueur, de la pénétration, de la sagacité à la raison ; il n'y aurait pas d*esprit complet sans elles; elles sont indispensables k la bonne constitution de i entendement, et le génie n'est que Tunion à une raison forte d'une imagination et de passions naturellement vives.

QUI CULTIVENT LB SENTIMENT ET L'iMàGINATION, 01

n 0OI1S importe de cultiyer le sentiment et rimagioalion, non-seulement dans Tintérét de la raison et pour la rendre pbmiiiliélligentfi^iiiais encore dans rintérét des caractères,

et |>oui les reuilre plus iorts et plus constauls. Je m ine ciiar^ gtyil&iywtaiiww^nt pa$ de justifier tout ce que ces (acuités, sépar<fb<P9a k raison, ont pu nous faire entreprendre. Il 8e- MS^ijûsè de^ piTOuver à cerLaïus enthousiastes que si, dans le mipliii^ des grands événements dont ils leur font honneur^ il eaest qui oui |)ioduit des résultais iavoiables, ces résultats Jie pavent leur être attribués que d'une manière tout à feit iudirecie , puisque, la plupart du temps, elles ne les avaient ni ^lerchés, ni- prévus. Mais si le sentiment et Timagination ne foIBsent pas pour faire de grandes choses Je convifiO^ qu'il serait impossible de laii c do giaudes ( linses sans çe(» âmités» U est unei multitude d'entreprises pour lesquelles il faut avoir, comme on dit vulgairement, le diable an corps, ft t'pagtgi nation el 1^ passion sont ces démons qui nous don- Msif swec rsrdeur dont non^avons besoin pour entreprendre desçiios^diiliciies, i'opiniâu été nécessaire pour les conduire li0PW8êQieiitk fin. J'ajoute ^u'un certain degré d'exaltation est utile et seeourable dans toutes les conditions de la vie, fi m'ilfiit km chacun s'eiLagère un peu l'intérêt et Timportaoce de sa tâche : il n*est pas douteux, en effet, que cette illusion salutaire u en i'açilile beaucoup raccumplissement. TQal4eviÊenl aisé au travailleur qu'un peu de passion anime. TouisciaildilUcile aqui travaillerait sans nul entrainement. Smimagination, nous n'avons ni ardeur, ni courage, ni cou- ^ stuMs; les elioses s^offrent k nous dépouillées de tout attrait, Ot nos ellorls, pour* en venir il bout, sont en raison du peu de pUttlioii qu'elles nous inspirent

La cuiLuic de lu pa^^ion et de Timagination qui nous ont par» si pr0i^ à entretenir l'activité de Tespiit et à favoris

ni. 7

98 LIVUL IX, CH. III. i>E LA LIUERIL DES AUTS

ser le progtès des sciences ^ ne contriboe pas moins , d*un

autre côte, au periectiounemeut des arts. Elle seconde à la fois ceux qui agisseot sur les choses et ceux qui s'ocapent directement de Téducation de l'espèce humaine. Elle est utile aux premiers en leur donnant du goût, eu prévenant la dégénénition des formes, en les portant à choisir, pour tous les produits qu'ils enliepreunent de créer, des modèles élégants et purs. £lle est peut-être encore 4>lus profitable aux antres. Elle développe dans les hommes, en effet, des facultés de Tordre le fkm précieuxvet qui donnent du charme, de ia grâce, de Pédat, de l'énergie h toutes celieB quMIs penvent posséder d'ailleurs.

- L'hommejaerait un être incomplet s*il ne déveio|patt que

ses formes extérieures et ses facultés mentales. Le beau idéal de l'homme se compose d'élégance, de goât, de passion « d'exaltation autant que de beauté physique et dMnteIKgénce. Il demande que les perfections du corps et les distinctions de i'eapQt soient relevées par la culture de rimaginntion et par le développement des facultés de l'âme. Comparez le jeune homme qui n'a encore reçu que l'éducation du gymnase el des écoles à celui qui a déjh fréquenté le mofidé, qui a entendu les conversations des artistes les plus distingués, qui a eu le bonheur, de vivre familièremirat dans une Société choisie, qui s'est trouvé mêlé au mouvement d*idées et de âettliineat& nobles, délicats, passionnés qu'une telle société

€st 4e nlitiie^àifl9re «atlre: quelle diOérence entre Tun et

1 autre, el|f||^pperle 4^||^ier est écrase par le second! C'est que eduiificiélMçu lin ^re d'éducation qui manque encore à celui-là ; c'est que son âme s'est ouverte k une multitude de sentiments que l'autre ignore, et que ces sentiments, éprouvés au sein d'une sociélé oik ils se manifestent sous les formes les plus heureuses , ont graduellement modiiié toutes

QUI ClILXIV£KiT LIS S£I«ÏIM£NT £X. L'iMAtiiNATlON. 99

ses autres tacuUés, ajouté la grâce à rintelligeoce, commuoîqué rexpresskm à des traits qoi n*afaient en jusqu'alots que le mérite ée la régalarité, donné du relief aux moindres avantages de sa personne, fait dispar^tre jusqu'à ses détauts. ^Ofi^eonpmiid'misi comment les beaox-erts, dont la uNUion est d'agir sur le sentiment et rimaginatiou, et qui dévelop* ipeat en nous des Êicuiiés c^|^les d'embelHr jasqii*à k laideur même, doivent paiattimlKorftliias au perfectionnemeiit du genre humain. - i: : : •.-f: n., ,

D'atliettrs, on ne considérerait de ces arts qne les plaiars qu'ils nous procurent, sans avoir égard au besoin que tous les autres ont de leurs secours, et à la peut très diiecte qu'ils prennent k Téducation du genfe bfimain, qu'on les trouverait lori dignes encore de ligurer dans Téconomie sociaie et d'y ocenper on rang âninent. De teirtes nos ftealtés, êeltai qu'ils cultivent sont peut-être celles qui nous donnent le sentiment le plus vif et le plus profond dej'eiiet6«tce. I|AppeloiÉHMM» ee qne nous éprouvons daûib eé^ mômenttf heuma <fb TéteKH tien nous gagne, où nous sommes touchés, attendjris; recueil? lens les tepièsaiéns tpie Mos mit Mt éproiv^er, une fois ou Taulre, la pitié, la bienveillance, le désintéressement, le courager l^ d^oûment senti à une bonnecanse, rt dratanrionit »4fc#ii:»èst beaucoup de plaisirs comparables k ceux que le sentiment procure. Ces plaisirs d'ailleurs ont cet avantage qu'ils nous honorent fort à nos propres yeux« Nouasommes fiers, et non sans raison, de sentir notre cœur ouvert aux bonnes et honnêtes afiéctions de la nature humaine; et si le smint qui nous fiiit découvrir dans nétra intelligence des cullés que nous n'y soupçonnions pas excite vivement notre gratitude, nous savons enicore plus de gré h Tartialequi nouai apprend que nous sommes sensibles, et qu'il n est pas d'émo^ tion généreuse que notre âme ne soit aple à épamyer.

100 LiVRË IXy CD. IIU DB LA UBERTÉ D£S ARTS

Enfin, les choses n*ayant poar nous de valeur qu'en raison de rinlérét qu'elles nous iospir^ el cet iatérététafil subordODoé k lumaeité de notie iiBaginatimieldeiiosftlbetioHy il semble que les arts i)ui dé?eloppeat ea nous ces facultés, V ijmtiot ptr oela mtam k la valeur de tonlea ehases* Il ot vrai que aous soamies quelquefois d'auUai plus à plaindre qve «0U8 seatoM (tes vivonail; qne pins nMs élsiidi»s la sphère de notre sensibilité, et pi us nous multiplions les points par où nous 8(Nnme8 vulnérables; mais si une seombilité plus développée expose a plus de peines, elle devient aussi h source de plaisirs plus vi& et plus nombreux» ei Tou ne peat nier qoli tout pieidie, il n'y ait nn immmw? nwtage ï perièclionner en nous celte beullé*

(hi voit SMS eoinbitti de rapports se manifeste la saiutaiie inflocK^ des arts qui se cbaq;^ de la culture de Tirna^naiienfidssatfMtionsdu OOTir^eteanshien peu aont laî» soonabies préventions que l'esprit philosophique nourrit \ quelquefoiscentie la poésie* G'esià bon droit sans douta qae ' les philosophes font le procès k la poésie et s'inquiètent de ' son influencet lossqpe, non contante de nous émaswoir»elk ' v««i eneore nous endeetriner ; lonèpi'eik plaea le merimt* ! tettx aU'dessus de la science ; lorsqu'elle présente ses inspi? ' mtie«BSn?deasqclainipénétiables comme des vérités plss ' sûres que les vérités démontrées, et même comme les seules ' vériséo sàms» Vtm. lorsque^ se renferatant mienu dans sa sphère, elle ne prétend ni infirmer rauiorité de la. raison, ni ■ attribuer tro^d'anlocité k rimagpnatio» ; lorsque, satisftito'de toucher les âmes, elle n*aspire pas k dominer rentendement, I rie» n*est moms Juste quede k pnésenter conune dangeseufis^ Rékite k son rOle, elle est fevoiable ana: progrès de la phi- | lesepbie, bien loin de lui être contraire. . Ajoutons que, de sou cdté, la» poésie n*a pas plus siljetde

QUI GULTIVËi^T LE SI;NT1MENT £T L'iMAGlNATIOfi. 101

sWarmer des {)rogrès de l'esprit philosophique, et qu'il nest pas mi, comme on k dit sams cesse, que la setencet à sare qu^eHe atance, chasse devmt elle h poéaie.

Ce n'est pas sans raison sans doute que la poésie se plaint de la pUosopliie, lofaqoe eelle<-Gi, non eottteme de reipcadh-

quer le droit qu'elle a de nous instruire, prétend lui défendre encore de nous émouvoir, la blâme de parler k notre imagination el il nos sentmenls pasatonnés, firésente comme h« aeste toute autre action que la sienne propre, veut qu'on n'occnpe l'esprit humain q«s de ce qni peut s'établir par principe et par raisou démonstrative, et nullement de ce qui est af- £ûre d'imagination ei de passion ; mais si, plus juste et pins raisonnable , la science ne eontesie k la poésie que )e droit de soumettre la raison à rimagination; si , en se réservant lent ce qni est de son domaine, elle Ini fausse d'adlenrs iPem<* pire du merveilleux, quel sujet celle-ci peut-elle avoir encore de se plaindre?

En gâiéral, il «ufit dé bien séparer les rMes et de distinguer, comme nous Tavons fait, la tâche de la science et cdie de la poésie, pomr être condnît à reeonnaltfeqne la scîenee

ne peut pas plus nuire à la poésie que la poésie à la science. Il est vrai que le savant, tout entier à l'édocation de notre Ikenlié de connaître, ne travaille pas h perfecliennèr nos fin cultés^d'imaginer el de sentir; mais du moins il n'altère pas ces ftenltés; il a tonlan pins le tort de les laisser inaetives; et si l'artiste veut s'occuper de leur culture, les trmnx do savant n'auront certes pas pour eist de rendre ses eibrls superflus; bien loin de Ih, il pourra arriver que oons répondions avec d'autant plus d'empressement aux sollicitations du poêle, que nons avons éoonté plna atlentiveasient les iiémoustrations du philosophe, et qu'après nens être ma* traits avec celui*«i , nous cédions avec plus d*attrait encore

i02 LIVRE IX, eu. Ilf. DE LA LIBERTÉ DLS ARTS

aux émotions Toodra nous faire éprouver celui

Ce reproche iait à la science de tendre a détruire la j)oésief qui n'a pas le moindre fondment dans la nature des choses, paraît encore moins justifié par les laits. On ne niera sûrement pas que ce siècle-ci ne s^occupe de la culture des sciences, an moins des sciences naturelles, avec autant d*ar* deur et par d'aussi bonnes méthodes que les siècles qui Tont précédé» On doit reconnaître, au contraire, que la culture en est devenue infiniment plus générale, et qu'on y pi occde paide meilleures voies, il est donc vrai de dire, à beaucoup d'égards, que le ^ècle s^occupe davantage de science, et quMI s'en occupe mieux. Est-ce que, d'une autre part, il est moins sensible k la poésie? Gardons*nous de le cnnre. 11 est, au contraire, évident qu'il comprend mieux le sens de ce mot, et que, plus philosophe sous beaucoup de rapports, il est en même temps plus poète ; que, plus fidèle k Tesprit d^observalion dans les sciences, il sent davantage le besoin de mettre delà paarion et de l'imagination dansla poésie Je ne recherche point si de nos jours les poètes ont jiius ou moins de talent qu'ils n'en montrèrent k d'autres époques : je dis seulement que le départ entre la poésie et la science est mieux fait ; que chacun de ces deux ordres de travaux se rentérme mieux dans l'objet qui lui est propre,. et que, dans le temps où la science est plus positive, la poésie a quelque chose de plus idéal et de plus passionné. Les ImIs prouvent donc, comme le raisonnement, que le sens de la poésie n^est pas détruit en nous par les progrès de l'esprit philosophique.

Ceux qui supposent que Ifesprit humain est destiné h passer par trois étals absolument différents, et que, d'abord exclusivement poète, il devient ensuite tout métaph]fsicîen et puis tout physicien, se titopent, je crois, sur sa nature. Il n'y a pas eu d'âge ou l'esprit se nourrit purement de liciionst

QUI CULTIVENT LE SËKTIMIiiKT KT L lAlAGINATlON» 103

il n'y en aura pas où il ne s'occupe que de notions positives. Il est vrai que, dans son en£ftoce, il faisail surtout ses eonnaissances avec son inagination; mais le jour oi il a mis plus de raison dans ses recherches, et où la plupart des croyances de son premier âge ne lui ont plus paru que des ilInsiottSf ces illusions, qui u avaient plus pour lui de valeur comme science, n'ont, pas perdu à ses yeux toute valeur comme poésie; son iiua^iiialion a conlinuë de retenir ce que sa raison avait cessé d'aiitipettre* La fable d'iris et de son écharpe présente encore line image gracieuse, quoique la science ait trouvé depuis longtemps une explication plus raisonnable du phénomène de rar6-en<«ieL Dans la tempête oà l'esprit positif d*Bn oilicier de marine ne voit que Teffet de lois naturelles plus ou mains connues, il pourra arriver que Timagination d*nn poète place, sans nous choquer, Taction des causes les plus fantastiques. M. de Chàteaubrîand ne nous choque peint, lon^ qu'il nous parle de celle main noire, la main de Satan, que les marins du temps de Colomb croyaient voir s'élever au-dessus des mers ignorées sur lesquelles ils naviguaient, et qui, saisissant les vaisseaux durant la nuit, les entraînait au lond de Tabyme, encore bien que cette main ait absolument cessé d'être visible pour les manns de ce temps-ci. L'imagination peut donc, à la rigueur, continuer à faire du merveilleux, même sur les choses où la raison a porté la lumière. £t d'aile leurs, ne fût-il plus possible d'en faireaur les choses connues,

toutes les sources en seraienl-elles pour cela taries? Si, à ' mesure que la science avance, il y a plus de choses expliquées, ne reste-t-il pas toujours, foncièrement, le même nombre de choses inexplicables? il est pn ordre de questions sur lesquelles nos connaissances demeurent sans cesse au même point. Nous no savons pas mieux aujourd'hui que nous ne savions, il y a deux mille ans, d'où sont partis et où dolvettL

104 uyaB ix, ch. iiu de la ubëkté i>es arîs

aboutir les phénomènes de toute espèce que nous offre le fl^aotacle du monde» Autour du iim que nous coanaisaoïis, il y â ptftooi utt infioi MM ne pontoitft 66iiBiltre ^ et qoi demeurera perpétuellement ouvert à l'activité de Fima* fiafttim qui esfiiftte le menreilleui. Il n'est donc pas à crain*

dre que cette faculté vienne jamais à manquer d*espace ou de matière; et la science a beau faire des conquêtes, son do*^ BMine ne sera jamais qu'un point au milieu de cet âuM'dèmaine incommensurable que Tauteur des choses ^puvert à BûCre imagiDalion« Uhomme, en dermiant savant, oSbeervera

donc toujours îe pouvoir d'être poète. Il sera toujours poète; car, auHklà du monde expliqué, il y aura toujours un moede impénétrable et qui ne cessera de faire travailler son imagination. Il sera toujours poète ; car il sera toujours en son pouvoir d'agrandir, d'orner, d'embellir, de transformer les

objets, el de faire servir la nature réelle à la création d'une nature idéale. 11 sera toujours poète; car il aura toujours des passions qui allumeront toujours son imagination, qm teindra toujours les choses des couleurs de la poésie. 11 semble, il est vrai, qu'à mesure que la raison se perfec*

tienne, il s opère dans la vie morale quelque chose d'analogue à la révolution qu'a, subie la nature physique : on dirait que le feu qui animait les hommes, comme celui qui brûle dans les entrailles de ia terre, a perdu quelque chose de son âpre énergie; on serait tenté deermre que, dans le même laps de

temps où les volcans se sont éteints, les imaginations se sont graduellement reiroidies et les passions lentement calmées; on ne peut nier enfin que la civilisation, en agrandissant le cercle de nos connaissances , ne rejette plus loin renj|)ire du merveilleax, et qu'eii rendant, d'un autre cdté, la vie plus douce, plus facile et plus heureuse, elle ne paraisse Urii la source de beaucoup d'émotions.

QUI, CVLTlVfiNT LK SENTIMfiMT ST l'iM^MNATUMI. 105

Ibut cela samUa est aflet la vérité même. Et néaDmoiim De BOUS hàlaM fm de eôQctaie derairaHirftts qie tai oivi-

lisatioD est ennemie de la poésie. De ce que les peuples eiiltivés SQAi wMm crédules et moins cruels que les peuples feerbaies, n'allons pas inffrar 40% ont moins d*nnaginatMMi ei de sentim^t. Ce ifest pas faute d'imagination qu'ils n'admetleot ^Ins leiÉMes puériles dont a élé befcée renftnce

du monde, c'est >(i conlniire parce qu'ils ont trop d'imoginatiou pouf pouvoir se couteuter d'illusions aussi iacîles à dissiper; c'est que leur imagination s'exerce dans nne sphèfe plus bdUte et moiog accessible aux lumières de la raison. Ce n'est pas faute de sensibilité qu'ils ont cessé de se lamenter

autant les uns que les autres; c'est au conlraiie parce qu'une s^tsibilité plus dé¥eloppée les porte à vivre entre eu& plus hnnuunement, et les empêche de se rendre mntodlement aussi misérabies. Loin donc d'avoir moins de senti ment el d'imagination que les peuples incultes, ils en ont infiniment plus ; ces facilites chez eux sont plus exercées et plus vives; il y a plus de puieté et d'élévation dans les croyances, plus de sympathie et d'étendue» plos de délkatesse et d'énergie dans les affections.

Ce ^ni nous porte h croire que la civilisation nuit à la

poésie, c'est que le présent, comparé au passé, nous semble prosaïque et vulgaire, liais, à ce compte, aucun temps n'aurait été propre h la poésie; car le présent n'est jamaHâ|tt^ tique. Le préseut est un peu pour les contemporains ce qu'est un hém pour ison valet-de-chambre , ce qu'est un prophète pour les habitants de son pays : il est trop connu pour qu'il soit possible de le croire inspiré ou de le trouver bérmque. Outre que les hommes du temps présent sont trop eecupés de ce qu'ils iont pour se regarder faire, ils ne sont pas convenablement placés pour se bien voir, ou du moins pour se voir

iOii UVa£ IX, Cfl. ill. DÉ LA LIBERTÉ DES ARTS

Vfec avautage : lesévènemeDtsqms^accomplisseui sous leurs yeux et pw leurs vmm sont trop près d'eux pour leur faire illusion. Comme la scène qui se joue sur le théâtre ne fait pas spectacle pour les acleurs, ce que fait actuellemeat la soeiété ne satarati faire spectacle pour elle. Les choses Teoleat éire vues à distance pour parler à rimaginatîon* Lesmœuiï àn aïoj^n-âge, qu^on trouve aojourd'htfft^i pittoresques ét^ poétiques, n'exciteraient probablemem ea uous , si nous les voyions de près, que Thorreur et le dégoût Notre temps,^ nous trouvons parfois si prosaïque, sera peut-être, aux yeux de nos descendants. Ton des plus merveilleux de toute i-his^ toire : noire âge sera Tâge héroïque des siècles fntnna. Ouel drame, en effet, que la révolution irançaise 1 Quelle grandeur dans le but! Quelle étendue et quel mouvement dans TactioD! Quelles complications dans les incidents! Quelle couleur et quelle diversité dans les caractères! Supposez que ces événements soient assez enfoncés dans le passé pour que nous ne voyions plus que la vie^ la fmasion, la poésie qui les a animés, et jugez de Teffet que le récit en pourra produire.

Ce n'est donc pas tant par Timpression que nous fait le présent que nous pouvons juger si nous sommes poètes, que par celle que nous fait le passé. 11 s'agit de savoir si nous consentons encore k nous prêter k Tillusion de la perspecrive ; si nousavons toujours la fiàculté d'apercevoir le côté merveilleux des choses que nous voyons dans Féloignement ou enveloppées d'un certain mystère. Or, il s'en faut qu'k cet égard la puissance île notre imagination se soit affaiblie. Il suffit de considérer, pour s'en convaincre, quel prodigieux effet Sir WalteT'Scott a réussi à produice.de nos jours en nous retraçant les mœurs du moyen-âge, mœurs auxquelles s'étaient mêlés tant de grossièreté, de rudesse, d'ennui, d'insipidité, et qui, vues de près, avaient dA étfe,.ett réalité, si peu poétiques.

QUI CVLTIVCNT LE SENTIMENT ET l'iMAGINATION. 107

Il n^) a qu'à voir quelle couleur a conimeucé à répandre sur le^évènefflentg de Tempire^ en particulier sur son elief, une génération qui n*a pasconnn le gouvernement impérial, qui n en a pas senti l'impression étouiranle,qui ne sait pas ce que cette domination avait de dur, de sec, de personnel, de positii, de matériel, ni à quel point elle était destituée de sentiment et de poésie, et qui ne voit que les grandes évolutions des armées impériales à travers TEurope, la catastrophe finale de son chef, et sa Un douloureuse et désespérée sur ce rocher de Sainte^Hélène, où naguère gisait encore sa dépouille, et d'où elle agissait si puissamment sur lesimaginations.

Il snffit, au reste, d*une seule considération pour nous bien convaiucre que la civilisation ne peut pas détruire iapoé* sie : c^est qu'il nous restera toujours , quelque progrès que nous fassions, un surci oit de propres a faire, et que ces progrès ne s*opèreront pas sans agitations, sans combats etsaoii souffrances. Il y aura des temps de lutte violente où la poésie sera dans les événements, et des intervalles de repos où elle sera dans les souvenirs* Quand , dès à présent, nous serions réduits à chercher toutes nos émolions dans le passé, nous n^aurions, certes^ pas k craindre que raliment vint k manquer h rimagination des poètes. Mais combien il s^en faut que nous en soyons 1kl La société, dans sa«situation présente, péche«* raie plutôt par excès d'animation que par défaut de mouvement et de vie; et une chose assez rcrnarquahie, c'est que dans le temps où quelques personnes accusent le présent d^étre prosaïque et froid , d'autres le trouvent trop préoccupé de ses prppres passions, pour pouvpir s'intéresser k celles d*un autre Age, ou trop intéressé par les faits réels pour pouvoir rétre bien vivement par des fictions. Cest, suivant ces dernières, parce y 'il ; a beaucoup de poésie dans les £aits

i08 LIVRE IX, CH. llf. DIS LA LIBEtlTÉ D£S 4M$

qà'ii y 60 d peu dans les travaux des arlistes. Quel est te poêne, dtsent-elles, qui aurait pm nous Tiiitérét des évèae^ meots? Où esl le drame qui pourrait sérieusement nous émouvoir, h eété du dran^ animé que présente la vie réelle et auquel la presse périodique nous fait incessamment assister?

il s'en faut donc bien que la civilisation détruise au sdn de la société ce mouvement, cette vie, œt intérêt, qoi sont l*âme de tous les arts. La culture de la raison n'est pas plus coo* traire à la poésie que la poésie n'est contraire aax progrès de la raison. Loin que ces deux ordres de facultés se nuisent réciproquenlent, ils se fortifient Tun par Tautre. Il suffit, pour prévenir tout danger, d^éviter de les confondre et de leur as^ signer des rôles diûérents de celui qu'ils sont naturellement appelés k remplir, d'éviter de mettre rimaginatioii et la passion au service de la science, et Tobservation ou la déduction scientifiques au service de la poésie ; mais quand ils sont cultivés selon leur nature et en vue de la fin qui est propre à chacun d'eux , ils contribuent également Fun et Tautre à ia bonne formation de l'esprit homaitt. Observons aenlemeat que dans le difficile travail de cette formation , il est dans Tordre de commencer par la culture de Timagination et du sentiment Du moins est-ce ainsi que ta nature procède : elle a voulu que l'homme fut un être passionné et ami du merveilleux avant de devenir une créature raisonnable « et c'est pour obéir h ses indications que nous avons fait d'alJbfd l'objet de notre étude des arts qui s'adressent k Timaginatiou et k la passion.

Tai accordé une place si étendue aux eonéidératiowdaos

lesquelles je sentais le besoin d'entrer touchant la nature et l'influence de cette grande classe d'arts, que je suis obligé, pour ne pas allonger démesurément ce dapitre, de drcoiis-

OUI CULTIVENT LB SBNTIllBNT BT l'iMAOINATION. i09

crire beaucoup ce qu'ii oie f esterait à dire de leurs aiayeaii. Cependa&t, je ne quitterai pAs des tramx d*ilfi ordre si iiité* ressaut sans montrer Tapplicatioa qu'on peut y faire des principaBB étéaiwts de fdiee dont se compose ia iiberlé de tout travail, et saus indiquer successivement le pouvoir qu'ils tirent des moyens fui tioment aux. homaies, et celui qui leur vieet des moyens qui esnteat ploe partieotièrâinenl dins les choses.

Et d'abord, pour commencer pour les empnmts qii*ik foait

aux moyens de la première classe , quclt|ue élrauji^e qu'il puisse sembler de faire intervenir ici le gence d'babileté qui €ooslit«e le talent dn spécubtevr et de rhonune d^afhires^ je ne ferai pas la moindre difficulté d'affirmer que cet ordre de moyens est indisfonsable dans les arts qui agissent sor le 8MlMient et rimaginaiion cemne dans tons les arts possibles ; que l'artiste le plus entliousiaste et le plus désintéressé

est obligé d*eii tenir ebaifi»; qnll en tiait eonpte même k

sou iilâu; et qu'il n'est jamais mieux inspiré que lorsqu'il ébéii^ en imprimant à ces arts nne diieetion babik et mim- -taire ^ aux goûts poétiques de son temps.

Un écrivain ches qjuii'on ne s'aviserait guère d'aller cher* cber une antorité m pareille matière, le philesophe Jérdmie

Benlïianî, fait à ce sujet quelques remarques j)loines de justesse et qui méritent d'être eitées. < Le premier moyen de snecèa que. la réft^ioB ne peut manquer de siggérer ii l'anteuff dramatique, dit-il, et celui auquel il.duit naturellement reeourir., sans même s'en rendre compte, coonste h conformer ses ouvrages aux passions et aux caprices du public. Il peut bien, sans doute, ainsi que cela arrive si souvent, afficher la piétention de&ire la lot k ses juges ; mais malheur k lui s'il prétend effectivement leur en donner d'autre que celle qu^ils sont disposés h recevoir. S'il entreprend de fidre fiiire

110 Livive iXy eu. m. DB Là liberté des arts

m seol pas au public, ce né doit être qu'avec la plus grande circonspection, et à condition d'en feire douze de son côté, 80US la direction de celui qu'il a la prétention de emiduire (^).>

Je n'irai pas, avec l'auteur de ces paroles, jusqu'à dire que le poète doit conformer ses ouvrages aux caprices du pubUe : je crois qu'au lieu de se prêter servilement à satisfaire des 'goûts imparfaits, il doit, dans l'mtérét de son ari^comme dans celai de sa dignité, travailler sans relâche k épurer et à perfectionner ses goûts. Mais, en même temps, je conviendrai avec Bentham , que Taccomplissement d'une telle tache exige infiniment d'iiabileté et de réserve. Un des biographes de Shakespeare observe qu'il ne se dégagea do goût de son son siècle que très lentement et avec beaucoup de circonspection. < Toujours pins grand, toujours plus approuvé, dit* il, it mesure qu'il s'abandonnait plus librement à son propre instinct, il n'en était pas moins attenlii à mesurer ses hardiesses sur }^ progrès de son aadk<rire dans te sentiment de l'art. 11 parait constant par la date de ses pièces, ajoute le bio* graphe, qu'il n'a jamais composé une de ses tragédies sans que quelque autre poète, n'eût, pour ainsi dire, tâté, sur le même sujet, les dispositions du public »

Diderot, qui avait quelques vues nouvelles sur les arts, notamment sur l'art dramatique, dit, dans ses lettres à Falconet sur la postérité C"), des choses qui ne sont pas d'un novateur habile. «Mes amis, écrit-il, si je puis vous plaire sans me mépriser, sans me plier k vos petites fantaisies, à vos ISaiox goûts, sans trahir la vérité, sans offenser la vertu, sans méconnaître la beauté et la bonté, je le veux ; mais je veux plaire

(') Défense de l'usure , lettre X , p. i 51 de la traduction française. {^) V. la vie de Shakespeare qae M. Guizot placé k la t6te de la traduction de sm Théâtre, p, Ixxn?.

(*) Lettre 7.

QUI CULTIVENT LE SENTIMENT ET l'iMAGLNATION. lii

aussi à ceux qui vous succéderont et n'auront aucun de vos préjugés ; et si je n'avais que vous en vue, je ne plairais peulélre pas à ceux-ci , et je risquerais de ne pas vous plaire lonjj'lemps à vous-mêmes. > Il est fort noble assurément de travailler pour la postérité ; mais il n'est pas sans gloire non plus de s'occuper de l'avancement des générations présentes, et de les préparer à devenir cette postérité plus intelligente, plus sensible, plus perfectionnée, à laquelle les génies élevés destinent leurs ouvrages. Les hommes les plus utiles à la postérité, les plus assurés d'arriver jusqu'à elle, sont presque toujours ceux qui agissent sur le présent avec le plus de puissance; et, pour prendre un grand ascendant sur ses contemporains , il ne laut pas leur dire qu'on ne veut leur plaire qu^autant qu'on le pourra sans se mépriser, elc. On risque fort, quand on leur parle avec cette outrecuidance, de ne pas en être écouté. Les réformateurs habiles entrent dans les goûts du public, même alors qu'ils visent a les corriger.

J'entends dire quelquefois qu'il y a incompatibilité entre le génie des arts et celui des affaires. L'artiste, observe-ton, s'ignore lui-même; il est artiste sans le savoir; il cède pour ainsi dire involontairement à ses inspirations; s'il est inspiré, il ne spécule pas; s'il spécule, il n'est plus inspiré, il n'est plus artiste : l'artiste qui serait préoccupé de l'idée de faire des affaires détruirait en lui toute émotion de cœur, toute puissance d'imagination : l'amour du gain est mortel au génie , etc. Il faut s'entendre. Je ne dis point , k Dieu ne plaise, que l'artiste doive être conduit par l'appât du gain : je dis que, quel que soit le sentiment qui l'anime et la lin où il veut aller, qu'il vise a la fortune, qu'il cède h l'amour de la gloire, ou bien qu'il s'inspire seulement d'un pur amour de l'art et du désir d'exercer sur le public une grande influence, du moment qu'il veut agir sur le public, il a besoin de lui

il2 UVR£ iX, CH. 111. DE LA LIBERTÉ 0ES AfttS

plaire, et que, pmnr loi ptabe, il AaI AéMBriMiMIl tffi eotfe par qiid^pie eété dam sa manière de sentir. Du reste, c'est ce qi«e fiiil, néiiie Msm y aotager, toiil véritable aftiale; ot le plus aaïvemoQt inspiré, eu exprimant ce qu'il éprouve, ii*a garde d'o«Uier ce qu'on épreuve autoot de ltti.r Bien Ma de là, il cherche, d^instinct, k donner k sa passion le caractère qv^éàt^ deil avoir pour devenir contagieuse et ponr en-

trer vivement dans celle des hommes qu'il veut toucher.

11 n'est pas d'époque où Ton ne trouvât quelque preuve de ce besoin qn'om les artistes, conme tous les travaiHenrs, da restO) de s'identilier avec les licmunes sur lesquels ils se pro* posent d'agir. Le prdaaift en ollto die frappantes. Toyez qods sont les produits des beaux-aris qni obtiennent le plus de ftTOur, les tableain que l'on feeherciie davantage , iestkéftqui sont les plus Iréquentés , et examinez si ce ne soui pas ceux qui se trouvent lé j^us e& rapport avee l'état présent de

noire imaginatioD et de nos facullés affeclives.

inietto est pour les beaux-arts cette nécessité qni leur est MAponéede s'accommoder aux goAts^ vivants, aux impréëÉieDB dominantes de la société, qu'il leur est devenu comme impossible de fiiro réussir une tragédie taiHéesuiÉ^ptiW dei anciennes. Cestàce point que les meilleurs ouvrageii de nos grauds auteur» tragiques, s- ils étaîoÉt représenHés aujooi^ d'hoi pour la première fois tels qu'ils ont été composes, se* mieal peut-être, sous quelques rapports, froidement accueillis; et Ton a observé, non sans justesse, que si Corneille, Ite* cino, Voltaire isé(arivjnent de noti^ temps, ils modifieraient waisenUaMemem; le earaelère de leur théâtre , ils %siait moins d'mnprunts à la nature antique, ils prendraient lenrs sujets plus près- de nous, iln les tindtefuieut peut-être wi d'une autre manière , et se mettraient, à divers égards, plu^ en rapport' avee la dispeaition présente des esprits.

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Mais une chose qu*OD peut aflirmer avec non moins da certitude, c'est que, dans leur respect pour le sentiment public et avec ce besoin que leur habileté leur ferait éprouver de se rapprocher dans leurs compositions de ce qu'il y a de vrai dans les tendances actuelles, ils éviteraient, sous plus d'un rapport, d'innover à la manière des novateurs contemporains. Il y a tout lieu de croire, par exemple, qu'on ne les verrait accumuler dans un même drame ni tous les faits d'une époque, ni tous les événements d'une vie, ni même plusieurs actions simultanées qui ne permissent au specta* leur de fixer son attention sur aucune. Il est présumable qu'ils ne voudraient renoncer à aucun des moyens que l'art possède d'augmenter l'intérêt en concentrant l'action. Si, pour rompre la monotonie de nos alexandrins et mieux approprier leur langage poétique à la nature du drame, ils consentaient à s'écarter un peu des règles ordinaires de la versification, il y a apparence qu'ils mellraient quelque art et quelque goût dans ce désordre, qu'ils ne briseraient pas leurs vers au hasard et ne leur donneraient pas le caractère d'une prose péniblement et bizarrement agencée. Surtout ils respecteraient la langue : ils écarteraient avec grand soin, il n'en faut pas douter, ces rédactions louches, ces locutions pleines d'équivoques, cette multitude d'expressions impropres ou triviales qu'on a vu fourmiller dans une certaine poésie. Il a sutfi de voir par où réussissaient et par où échouaient les productions de la nouvelle école pour acquérir la certitude qu'il n'y avait pas de public, quoi qu'on en dît, pour une bonne partie des nouveautés qu'elle étalait sur nos théâtres, pour les récits au lieu d'action, pour les défauts d'unité et de vraisemblance, pour les platitudes étudiées, pour des bizarreries remplies d'effort et de fatigue. Il est une foule de vers et de locutions de nouvelle fabrique qu'aucune

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