‹ De la liberté du travail; ou, Simple exposé des conditions dans lesquelles les forces humaines s'exercent avec le plus de puissance;Chapitre 21 sur 80 · LIVRE IX, CH. IV. DE LA LIBERTÉ DES ARTS · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CH. IV. DE LA LIBERTÉ DES ARTS

ont été traduits dans les langues que nous [tarions; deux langues que k plupart de ceux qui les éludieui apprennent d'ail' leors fort mal ; que presque toat le monde se hâte d*oa'> blier sitôt après les avoir apprises, et dont Tétude, que soa défiiut d'objet, sa durée et probablonent aossi le vice des méthodes empiovees tendent a rendre si rebutante, n'a souvent d'autre résultat que de iaire prendre en aversion toute espèce de travail intellecUieL Quelle extravagance n^estrce point de donner k Tétude de ces langues une imporiauce si follement exagérée I d*en fiiire, sinon Tobjet unique, du moins Tobjel le plus fondamental et de beaucoup le plus considérable de toute Téducation! de vouloir non- seulement qu'on entende le latin, mais qu'on soit en état de le parler, de récrire, de l'écrire en vers aussi bien qu'en prose! Uuoi de plus bizarre encore que de préparer les hommes aux professions les plus diverses par un seul genre de travail, et par un tra- Tail qui n'a de rapport bien direct avec aucune de ces proies* sions ! Nous avons dans l'Inde, observe un écrivain anglaîs« cent mille de nos compatriotes qui s'étaient préparcs à ce voyage en faisant des vers barbares sur Apollon, Mars, Mercure, et qui do reste n'avaient appris aucune des langues que parlent les cent millions d'individus sur lesquels s'exerce leur domination ( ' ). A notre tour, nous pourrions dire : Nous avons dans nos champs, dans nos ateliers, dans nos comptoirs, dans nos études, dans nos laboratoires, des milliers d'individus qui se sont préparés li la pratique de l'agricultare, de la fabrication, du commerce et d'une multitude de professions, en employant leur jeunesse à faire des versions et des tbémes, ou a enliler dans un cerlaiiiordre des dactyles et des spondées.

(*) F., dans la tUvut BritawUquê, Tart. cité plus haut.

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Des exercices liltéranres en grec et en latin ne sont une préparation convenable à aucune sorte d'art, peut-être pas même aux arts littéraires, auxquels pourtant ces exercices semblent servir plus uaiurellemcnt de préparation. Je n'examine point si la connaissance des littératures de Tantiquité a été tavorable ou contraire aux littératures modernes. C'est une question sur laquelle il pourrait y avoir iniini ment à dire et il contester. Mais ce qui semble moins contestable, c'est que nous n'apprenons pas à écrire notre langue en faisant des vers latins ou des thèmes grecs.

Ce i\m est aussi moins contestable, c'est que les longues années que nous passons à nous occuper de grammaire, de syntaxe, de discours, de vers, de formes de style et de figures de rhétorique, sont des années perdues pour l'étude pratique de presque tous les arts, comme pour Tacquisition des connaissances de toute espèce que leur exercice réclame, et qu'en sortant k dix-huit ou vingt ans du collège nous ne sommes guère préparés encore qu'à faire de la littérature pure, c'est-à-dire de la littérature sans idées.

Il arrive ainsi qu'il n'y a presque aucun rapport entre ce que nous apprenons étant enfants et ce qu'il nous faudra faire étant hommes, entre les études de Tadolescence et les professions de l'âge viril. Nous sommes destinés aux professions les plus diverses, et Téducalion commune ne tend à faire d'abord de nous que des lettrés ; et encore des lettrés dans desliitéralures mortes depuis quinze ou vingt siècles, et qui ont absolument cessé d'être l'expression de ia société; de sorte que cette éducation toute littéraire ne semble pas même propre à former des littérateurs, du moins à prendre ce mot dans son acception véritable, et si nous voulons entendre par là des hommes véritablement habiles il rendre par la parole écrite les idées et les impressions de leur temps.

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Remarquons d^afllenre qa*au tort d^étre trop exelnsivement

littéraire, et de ne pas Tétre aussi heureusement peut-être quii serait permis de le souhaiter, le s^rstème d^édocatioii en vigueur ajoute celui d'élre infiniment trop spéculatil et de fomenter le goût des théories autant au moins qu'il excite la passion et fait contracter la déplorable habitude des phrases.

Qui ne sait en ellet que, dans ce système, Tétude ne se lie jamais à aucun travail pratique, que tout se passe en spéculalions, que les générations nouvelles qui reçoivent renseignement poursuivent lougueineut dans les facultés, et plus tard dans les écoles assez improprement dites d^applleation, les exercices intellectuels cumuiencés dans les collèges, et passent ainsi, loin de toute action, loin de toute participation directe on même indirecte h aucun ordre d'affaires , k aucune sorte de travaux, hormis leur travail littéraire ou sci^ tifique, tout le temps qui s'écoule avant qu'arrive pour elles le moment de commencer l'exercice d'un état, d'entrer réellement dans la vie commune et de s'initier enfin à ses procédés.

Qui ne comprend, d'une autre part, k quel point toute leur existence doit se ressentir de ces longues années, précisé» meut les plus jeunes ei les plus actives, données à la spéculation, passées loin de la vie réelle, et combien leur puissance pratique en doit être amoindrie. léserais, quant it moi, fort enclin k croire que cette direction donnée chez nous à Téducation intellectuelle des nonvelles générations est une des principales causes du désavantage que nous pouvons avoir dans la lutte soutenue avec nos rivaux d'industrie les plus puissants. Il est difficile de ne pas reconnaître qtt*ils sont plus que nous gens d aiiaires et hommes d^action. Ils se moquent volontiers, et non sans quelque raison vraiment, de notre tournure d'esprit spéculative. Les Français, observent*

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ite, sont d'habiles argumentateurs, des logiciens sagaces, des raisonneurs à perte de vue; mais attendez-les à Tœavre, \om conrez risque de les attendre longtemps : quand il en faui venir à rexéculion, il n'y a plus personne, et ces hommes, d'un esprit si vif et si ingénieux, sont souvent les derniers à savoir faire l'application de leurs propres découvertes. Il u'est pas rare, en effet, il laul bien lavouer, que, faute d'habitude du travail, d'expérience pratique et de confiance dans les pouvoirs de l'iiitiuslrie, nous perdions le fruit de nos inventionîi les plus heureuses. Ce n'est pas d'hier qu'on a dit que nos découvertes faisaient ordinairement le tour de l'Europe avant que nous consentissions à essayer d'en tirer parti. Le nombre des inventeurs que nous avons repotissés et dé* courages est considérable. On en pourrait désigner de fort éinineuts qui, rebutés par nous, ont été forcés d'aller ofDrir à des nations étrangères les prémices d'inventions puissantes que nous avions follement dédaignés. C'est là l'eilet, le triste effet des habitudes spéculatives de notre nation, qui, commençant toujours pai les livres, parla theoiie, et n arrivant que tard , fort tard, el souvent pas du tout à la pratique, est assez mauvais juge de ce qui pourrait seconder heureusement son activité et n'y attache qu'un prix médiocre.

L'expérience, au surplus, montre assez clairement, chez nous, combien l'enseignement, même le meilleur, séparé de tout travail d'application est peu propre k former des hommes pratiques* Si la bonne manière de se préparer à l'exercice des arts était de débuter par Télude spéculative des sciences, il n'est pas de pays, ce semble , qui dût être plus industrieux que le nôtre et plus éminemment propre à l'action; car il n'en est pas où l'instruction scientifique ait été aussi largement et aussi abondamment répandue qu'elle l'a été en France depuis cinquante ans, d'abord par les écoles cen-

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traies, où renseignement en était public et grsitoît, et puis par les collèges^ par ie& iacuités, par les écoles spéciales et par une moltitode d'établissements publics, onyerts h font le monde, et où ii pouvait être obtenu presque sans frais. £t quel a été néanmoins Teffet de cet enseignement scientifique, si libéralement ilisiribué? La France, quelques progrès qu'elle . ait faits, est-^lle un pays où Tindustrie soit plus exercée, plas forte, plus liardle, pius entreprenante que partout ailleurs? Loin de pouvoir le dire, on est forcé de reconnaître qu'elle y est plus inexpérimentée, plus faible, plus timide qu'en d'autres lieux où rinstruction théorique a été moins répandue, mais où la tendance à Faction est plus ancienne, plus décidée, et où la pratique a acquis une énergie et pris ua développement infiniment plus prononcés qu'en Franee.

Il y a donc visiblement, dans ie caractère spéculatil'de notre éducation, quelque chose qui cloche, qui neva pas an bal proposé, et qui nous prépare mal à cetle vie d'action qui ewt la fin de toutes les études; et la preuve c'est que toute notre science ne nous sert souvent h rien, et qu'après avoir longuement débuté par la spéculation, nous finissons presque toujours par nous en tenir à la routine. Purs théoriciens dans nos études, nous sommes ensuite opiniàtrément stationnaires, sinon rétrogrades, dans nos travaux. Ces effets, en apparence opposes, tiennent à la même cause, c'esl-a-dire,k la direction beaucoup trop spéculative de notre éducation, et c'est précisément là ce qui lait que nous sommes, tout à la fois, les théoriciens les plus téméraires et les praticiens les plus ennemis de toute nouveauté. Notons, en effet puisque le sujet nous y pousse, qu'il n'est pas de pays où, d'une part, tant d*esprits jeunes on vieux courent les aventures; ou, depuis un demi-siècle, on ait enfanté un nombre de systèmes si effrayant, €l où, d'un autre c6té, les gens d'affaires soient aussi ser-

QUI FONT l'éducation DB l'iNTELLIOBNCB. 181

vilement attachés aux pratiques en usage, où ils oppoeeal une forée d'inertie aussi tenace à toute idée d'amélioration.

Je disque tout cela vientde la même cause. Ët, en effet,quoide plossimplequede voir des gënërationsquiontpasséleorsyingl* cinq premières aouées dans un monde idéal, avoir de la peine ensuite à le quitter pour arriver k la vie réelle^ continuer à it livrer à des spcculalious sans rapport avec les faits, enfanter toute sorte de systèmes, les défendre avec obstination, dmmds pour eux-mêmes que pour le plaisir assez naturel irexercer les seules forces qu'elles aient cultivées, de montrer Téoeigie 00 l'éelat de leur intelligence, et sans se soucier d'ailleurs le moius du monde de Tapplicatiou de leurs idées; se dégoû» ter, en effet, dès qu'elles ont cessé d'étrecombattoes, de celles quHs défendaient d'abord avec le plus de véhémence; réduire enfin la vie il un frivole enchaln^ent dejoûles d'esprit, de passes d'armes oratoires, littéraires, philosophiques ?••• Et, d'un autre coté, quoi de plus simple aussi que de voir das hommes engagés dans la pratique sérieuse des affaires se défier des conseils que pourraient leur donner des gens dont f éducation a été exclusivement théorique, et préférer les di* rections d'une routine aveugle à celles d'une science inexpé> rimentée? Encore une fois, ces dispositions, en apparenceopposées, viennent, delà même cause, du caractère trop spéculatif de nos études, et c'est précisément parce que les études classiques sont trop tournées vers la spéculation quMl arrive après que nos philosophes manquent de pratique et nos praticiens de philosophie.

On voitpar cet ensemble deremarques combien rédueation de Tentendement est loin, dans son état actuel, de répondre a sa destination véritable, et de nous préparer convenaUo* Oient k la pratique des professions de toute espèce qu*em«-

brasse Téconomie de la société. Il ne fondrait pas, sans doute^ m. * 11

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qu'elle fomeiitftt en mmB ka pifisioDS sofdides. Il est UmI^

laii désirable qu'en nous préparant k exercer les arts avec plus de vigueur et dliiiaiiigeoce, elle nous prépare aussi à les exeioer avec plus d'élévatioo. Mais comme, après toot, le del ne nous a pas desUues a la vie contemplative; comme nous sommes évidemment nës pour raction, ressentie! est qu'elle ne s'isole pas de la vie active, et qu'au lieu de faire abslracdes travaux de la société, elle nous élève directement pour ces travaux et ne se borne pas h faire de nous, en dehors de toute participation à la vie réelle, des rbéleursetdes théoriciens* Elle a infiniment trop cette tendance.

îl ne faut pas, du reste, juger par ce que font Tes arts chargés de la culture de rentendement de ce qu'ils seraient en état de fiiire ; et si les systèmes d'éducation en vigueur paraissent, sous plusieurs rapports essentiels, médiocrement pfopresà former rintelligence, il n'est pas douteux que ces systèmes sagement modifiés ne pussent mieux développer ses forces en général et surtout les développer dans une direc* tkm phis conforme aux besoins de la société actnelle. - (^e (|ui paraît à reprendre en effet dans ces systèmes, ce -n'est pas tant la matière de renseignement que la maniète dont il est'dirigé. Le vice le plus fondamental de cet enseignement est de ne pas être snfiisammeut approprié aux fins véritables de l'éducation, de ne pas se trouver assez mêlé aux arts ({lie la société Cultive, de ne pas tendre d'une manière assez directe à ea éclairer, à en fortifier l'action.

" Je dis qu'il offre k reprendre par la direction qui lui est donnée, plus encore que par les matières qu'il embrasse. Et, en eifet, il est peu de ces matières , si Ton en excepte les langues uioites, qui y tiennent évidemment trop de place; il est, dis^e, peu de ces matières qui n'en pussent faire très eonveouMement partie. Pour ne parler que des langues, par

QUI lO^T L EDUCATION DE l'iNTELLIGëNCE. 163

exemple, qui ne sent qnMI est impossible de ne pas considérer comme indispensâble tout ce qui a pour objet de tamiliariser les noinrelles générations avec la connaissance pratique da langage, avec Fart usuel de la parole, avec Thabitude de parler, d'écrire et de rendre par écrit leur pensée? ifiMupies ne sont pas seulement le moyen de eommnini atiou, mais encore le moyen d'acquérir des idées. Elles mmé» iBStruments indispensables pour la formation de ^ffielligenee. Il n^est pas plus possible de penser sans le secours des mots, que de calculer saus ie secours des chifllm.-llos idées, tant qu'elles ne sont pas revêtues des formes du langage, sont confuses ci lu^ilivcs. Auus a\uiib besoitti- pour les saisir, pour nous en rendre maîtres, de leur donner corps, de leur imprimer une forme. Plus nous sommes rompus à ce travail, plus nous avons contracté i iia- UtiJu^'feimDler nos idées acquises, et plus il nous est aisé il'acquerii de nouvelles idées.

-'*MtA doute donc que Tua des besoins les plus fondamentauiL éiiPMv^a^ de Tesprit ne soit de nous former k Tusage éeii|>^€l parle de la parole. Mais, par cela même que nous Kmirtlwuitii lin langage pour penser, il est clair que la laflflie qu'il faudrait surtout nous apprendre, c'est celle dans laquelle MiP'P^BSonSiet^ par complément, celles dans lesquelles peulilMbir lieiiplés voisins avec qui nous avons des relations plus ou moilis actives, et non des langues doiil nous n au i ons jplÉhNieaariofi de nous servir. Fuis, par cela même que ie langage ne nous sert à acquérir de nouvelles idées qu'en exfisi idées aequises, il semble que l'élude des langues lit pasdeivaneefffracqaisition des idées, mais la suivre, W,jttiieux encore, raiiconipa^ner. La lionne iua relie serait 4Milâmii«i et, h mesure qu'on acquerrait des idées, de slexerccr à les exprimer, de les rendre plus sûres, plus pré-

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cises, plus disponibles en les fonnnhnt, et par lii de se don*

ner le moyen d'étencire eacore aes couoaissauces.

L'essentiel, s'il est vrai que nous ne soyons pas nés pour une coiiieuiplaiion oiseuse et des spéculations stériles, à Té» dncaticm n'a pas seulement pour objet de &ire de nous des sophistes et des rliéteurs, si nous avons tous devant nous une tâcbe k remplir et quelque chose de sérieux à faire; Tesseatiel , dis-je, est de nous placer, d'aussi bonne heure que possible, au milieu des iaits de Tart auquel nous nons sentons destinés, de croître et de grandir au miKen de ses oeuYres, d'acquérir les notions scientiliques qu'il requiert, et tout à la fois les instruments , les moyens d'expression que réclament racquisilion el le progrès de ces notions*

Tout art en efiet n'est que Tappiication k un certain travail d'un certain ensemble de connaissances. Pour être en état de Texercer, la première chose dont nous ayons besoin est de nous former k ce travail, la seconde d'acquérir ces connaissances.

De quelle puissance d'action ne serait pas doué un peupfe

chez qui les hommes, au lieu d'employer sans fruit tout lem jeune âge k des études sans rapport avec les arts que pratique la société, se mettraient de bonne heure a voir faire et k faire eux-mêmes la chose pour laquelle ils se sentirsieDi le plus d'attrait; où k ces exercices pratiques se joindraient bientôt des études de théorie propres k la fois k les éclairer, k les élever et k les rendre plus faciles; où on leur ensMgnerait, avec les règles du langage et avec les divers arts qui sont comme la langue des moyens d'expression, les éléments des sci encesqui se ratlaclieraient le plus directement k la pratique de leur art; où ils seraient surtout exercés k faire k leur travail des applications étendues et variées de leurs connaissances; où Ton aurait soin de les former en même temps aax habitudes

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morales que léelamerait Texeieice de lear profession; où ,

finalement, et après les avoir instruits de tout ce qui pourrait en rendre la pratique à la fois plus aisée, plus tru(^tueuse et plas distinguée, on leur montrerait la place qu'elle occupe dans i*économie sociale , les autres travaux auxquels elle se lie, la manière dont tous les travaux s'enchainent, et les conditions générales de leur eommune prospérité!

Malheureusement, il s'en iaut que les choses soient arrangées dans la société pour préparer ainsi les hommes aux aftaires de la vie, pour développer leur intelligence dans le sens des fonctions qu'ils auront à remplir ou des travaux qu'ils au* font il fiôre. La société n'ayant pas encore un caractère nettement déterminé et n'étant que très imparfaitement organisée dans rintérêt des professions utiles^ il est difficile que Téducalion soil bien appropriée à ces professions. Mais, plus Tavenir de la société se découvrira à elle, plus elle comprendra sa vraie vocation, plus elle verra (pie sa destinée est de prospérer par une pratique forte et savante de tous les arts paisiUes, et plus elle sentira le besoin de donner k ceux qui ont pour objet spécial la culture de rentendemeul une direction mieux accommodée aux besoins de tous les autres, plus elle sentira qu'une éducation éclairée de rintelligence est la condition la plus fondamentale du succès de tous les arts.

'Les arts qui s'occupent de l'éducation de Tesprit sont indispensables au succès des autres, non-seulement parce qu'ils en éclairent la pratique , mais encore parce qu'ils mettent dans des dispositions morales plus favorables k leurs progrès. Plus il9e4néle d'instruction à la pratique d'un art (}uelcouque, et pioe on l'exerce avec élévation, avec désintéressement, avec affection : plus on le cultive pour lui-même , plus on est occupé de ses progrès; on est moins sensible aux héuéiices qu'on fait comme spéculateur; on l'est davantage aaiL succès

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obtenus comme artiste; ob est touché de .gains , moios parce qu'ils sont un moyen de Uen-étre , que parée qn'Us rendeiu témoignage du pouvoir qu'on exerce, parce qu'ils sont un moyen d'acquérir un pouvoir plus grand; et, an lieu de dissiper ses profits dans les jonissanees du loxe, ainsi que le font d'ordiuaire les industrieux dont 1 esprit est peu cultivé, on en emploie la meilleure partie à étendre ntUemeat ses entreprises, à perfectionner ses procédés, et en général a devenir plus puissant dans sa profession, à y obtenir des résultats plus considérables.

La culture éclairée de Fintelligence , au surplus, n'aurait pas la vertu de nous rendre plus propres, sous «ne nialtilude de rapports, a Texercice de tous les arts, qu'elle serait encore, pour elle-même et pour les avantages immédiats qn^elle procure, digne de nous insfrirer la pins haute cmsidération. Nous trouvons à nous instruire un plaisir dégagé de toutautre intérêt que le plaisir même de nous instraire. Une découverte nous charme avant que nous sachions à quoi elle pourra nous servir, et par cela seul qu'elle satisfait notre désir de connaître, qu'elle fait agir notre esprit, qu'elle loidowie le sentiment de sa force, qu'elle contribue plus ou moins à Taugmenter.

Nous aimons tout ce qui a pour effet d'accroître nos facul* tés, quelles qu'elles soient, mais surtout nos fa^culiés mentales. Si nous sommes heureux quand nous ajoutons à la vi« gueur ou k l'adresse de noire corps, nous le &oniuueâ bien plus encore lorsque nousdévelopponsles pouvoirs de notreesprit* La eulturede rintelligence a toujours été regardée commeune des plus nobles et des plus douces occupations de rhomine. Quel est le voluptueux dont les jonissanees approchent de celles de l'homme studieux qui culiive avec fruit son enitiidément, qui sent ses forces intelleetuelies s'accroître, qui pé*

Wl FONT l'ÉUIM^ATION DE i.'lNTBLUG£NCB. 167

aèire chaque jour uq peu plus avaul daus la eoiiDaissancc du mm^e semUeoa dans oeJle du monde moral? Quel le

plaisir sensuel qui aurait pour lui le cliurme divm de ces décxHivertee? Qui n'aimerait mieux être à la place de ^ewloa, an momeni où sa paissante intelligence s'élève 4e te chute d^une pomme à la connaissance de lagmvitatiou universelle, qii*k celle de Tépiearien qui savoure on mets délicat, on qui découvre le moyen de se donner quelque sensation nouvelle?

En même tempe que les plaisirs de 1 Biprit sont plus pui« et plus relevés que ceux des sens, ils paraissent aussi pli* durcies et sont surtout moins dispendieux. L'intelligence ne se blase pas aussi vite que les sens sur les jottissanees qu elle é[)roiiYe : pai suite, elle n'a pas aussi souvent besoin de les renouveler. Nos sens sont naturellement insatiables. A peine ib ontgoâté d^un plaisir qu'ils s'en lassent et qu'ils sollicitent un plaisir nouveau. Pour peu qu'on cède à leurs importunîtés, elles s'accroisseDi, ei la fortune la plus considérable est bientôt trop petite pour sutTire à toutes leurs fantaisies. Ils sont ruineux k la fois, parce qu'ils détruisent une multitude de choses qu'il fiiot renouveler sans cesse, et parce qu'ils demandent que ces choses soient toujoui s plus recherchées et plus variées. Sans doute, la curiosité de l'esprit n'est pas aisée à satisfaire. L'esprit aspire aussi, comme les sens, à moiiiplier, à étendre, à varier ses plaisirs. Mais, outre qu'il jouit plus longtemps de ses impressions, il est plus aisé de lui en procurer de nouvelles; il faut peu de chose pour le mettre e» action; les matériaux et les instruments de son travail et de ses jouissances sont comparativement peu chers, et il est rare de voir des hommes ruinés pour avoir trop accordé à leur ûitellîgence, tandis que le monde est plein de gens qui sont tombés dans la misère pour n'avoir pas su ré^ «Bter aux demandes de leurs sens.

468 LiVRË IX, en. iv. la liberté dss arts |

J'ajoute qu'en accordaui beaucoup k ses sens, on ne compfomet pas moins sa santé que sa fortune ; on court le risque de s'abrutir, de se dégrader, et il n'y a pas, k beaucoup près, les mêmes ioconvéments à eéder aux soilicitaLions de ses Ciediés ittteUeetuelles. Sftranent ces exaltés veulent être aussi ménagées : il ne faut abuser d'aucunes. Si l'on doit se garder de dire avec Rousseau que Thomme qui médite est uu aniiiial dépravé, il est certain que Thomme qui ne ferait que méditer nuinût, sous plusieurs rapports, à la perfection de sa nature. Un exercice immodéré de nos fiicultés pensantes peut nuire à la fois k toutes nos tacultés, à celles du corps et h celles de Ttoe. 11 est difficile notamment d'exercer beaucoup sa faculté deconiiailre, sans diminuer un peu sa l'acuité d'imaginer et de sentir. S'il arrive rarement que les poètes se distinguent par une grande force de raison et de logique» il n'est pas ordinaire que les philosophes pèchent par un excès d'imagination et de sensibilité. Mais, en reconnaissant que les plaisirs de l'intelligence peuvent avoir aussi leurs inconnients, il faut convenir qu'il est moins fecile et moins commua d*en abuser que des jouissances physiques, et que Tabus d'ailleurs n'en parait pas à beaucoup près aussi fâcheux.

Enfin, ces plaiws ont encore cet avantage qu'ils peuvent tenir lieu, jusqu'à un certain point, de ceux que donne la fortune. Chaque homme jouit surtout par celles de ses facultés qu'il a particulièrement exercées. Plus on a cultivé son esprit, et moins on cherche à être heureux par ses sens. La culture de l'intelligence simplitie les besoms, diminue l'âprêté pour le gain, ôte k la richesse matérielle une partie de son importance.

Elle est, d'ailleurs, quand elle devient un peu générale, ettrémement favorable à régaliié; elle détruit dans les basses classes ce qui les fait le plus inviciblement repousser parte

QUI FÛ.M L^ÉDUCATION DE L INTELLItiEiNCE. 100

chines élevées, k savoir, h grosuèreté, la rudesse; elle élève

les hommes en les polissant; elle les élève encore en ajoutant k leoTS forces; car, si la fortune est une puissance, qui ne sent que l'esprit en est une aussi? Rien, en un mot, ne paraît si propre que la culture de Tesprit à iaire disparaître Tinégalité d^enlre les hommes.

En même temps qu'elle polit leurs mœurs, elle les adoucit. Ils ^rivaient d*abord sons Tempire de rimagination et des passions ardeiUes : Tétudc a graduellement tcuipérc celle chaleur de sang; elle a dissipé les illusions, refroidi Tentlioumme, éteint le fanatisme, et mis fin, par cela seal, à une imiltitude de désordres hideux et de crimes plus atroces les uns qae les antres. Quand la cnltnre patiente de Tentendement n'aurait fait autre chose qu'amortir cette chaleur âcre de rimagination et des passions qui les rendit pendant long^ traips si destructives, on pourrait dire qu^elle a puissamment contribué à la civilisation et au salut du genre humain.

On Toit donc que les arts qni s'occupent de l'éducation de riûtelligence, déjà très impoi lants, en ce sens qu'ils développent un ordre de moyens indispensable k Texerdce de tous les autres, le sont encore sous ce rapport que les moyens qu'ils créent sont par eux-mêmes des produits infiniment précieux, des produits destinés k satisfaire Tun des besoins les plus impérieux de notre nature, et qui sont pour nous une source inépuisable d'avantages et de plaisirs.

Mais, comment ces nobles industries deviennent-elles puissantes, et quelle application y a-t-il à làire ici des prin* dpes généraux que nous n*avons cessé de présenter, dans le cours de cet ouvrage, comme la source de toute force et de toute liberté ? C'est ce qu'il me reste k &ire connaître.

Je prie qu'on ne s'étonne point si je considère encore ici

470 LIARE IX, CB. IV. DE Lk LIBEIITÉ DBS ARTS

le talent des aûaires, c est-^dke le talent de juger ce qu'il convient d^entreprendre et de eondaire ses entreprises avee

habileté, comme le pieinier élément de puissance» il ne suiUi point de se proposer nn but lonaMe, de songer k propager de bonnes idées ; il faut encore pouvoir se promettre que ces idées trouveront des esprits disposés k les recevoir, qu'il j aura des cansommateiirs da prodnit intdleetuel qa*on se propose de répandre*

Avant de fonder une éeole, avant d*entreprendre un journal, avant de publier un ouvrage quelconque, il y a toujours k se demander si Tactioa qu*on vent exereer sur les intelligences répond k un besoin senti, et lorsqu'on a la preove que ce besoin existe, s'il n'est pas déjà satisfait, ou si l'on a les moyens de le mieux satis&ire. Alors même qu'on ne eompterait son intérêt pour rien, qu'on aurait d'autre but que d'élre utile, il faut réussir; il faut foire une école où l'on vienne, un journal qui ail des abonnés, un ouviage que le public veuiffe lire, et pour cela il faut entrer dans les goûts, dans les besoins du publie*

Je ne dis sûrement pas qu'il faut prendre conseil de ses erreurs et spéculer sur les travers de son intelligence : quand on ne serait pas porté par bonneur à no répandre qu'une instruction saine, on devrait l'être encore dans Tintérét bieo entendu de son art; mais je dis que , pour trouver le débit d'une telle instruction, il faut l'assortir avec soin au goût du publie k qui on en fait Toffire ; je dis que, pour condnire ce public à des idées meilleures, il faut partir des bonnes idées qu'il a , et que l'instituteur qui sait s'accommoder k l'état de son intelligence, et éviter également de la beurter et de h trop dépasser, est k la Ibis celui qui la sert le mieux et celui qui fait les meilleures affaires.

Je conçois fort bien qu'uu Uomme qui est très eu avant des

QVI PONT L ÉDUCATION DE L'iNTEWOENGE. 174

idées commiiiies n'ait pas ioujoan la patience d*aClendre,

pour publier ses découvertes, que le grand nombre suit en élat d'en profiter ; maie, par cela même qu'il ne travaiUe paa f(m le grand nombre , il ne peut raisonnaUement espérer que ie grand iioinl)re recherche ses écrits, et ii doit nécessairement se contenter des suffrages des esprits cnltivés et des intelligences d'élite k qui s'adressent plus particulièrement ses productions. Aussi , tout en reconnaissant qa*un instituteur, un écrivain, un journaliste, même k Déconsidérer que l'intérêt de ieui* industrie , doiv^t travailler de toutes leurs forées h perfectionner la raison do publie, k étendre, k agrandir son intelligence, il laui se bien pénétrer de cette idée, que eehii qui veut répandre une certaine instruction, comme celui qui se propose de mettre dans la circulation un antre produit quelconque, doit, avant tout, avoir égard aux besoinséprouvés,et prend reenconsidéralionrélatdelademande.

Il n'est pas moins essentiel qu'il connaisse Tétat de Folire, e*e6t-Mire, la nature et l'étendne des moyens employés k satisfaire le besoin d'instruction existant. Quel est le nombre des établissements déjà consacrés à la propagation des idées qti'il s'agit de répandre? Quels sont leurs procédés? Quelle est leur dépense? Le service qu'ils font peut-il être mieux bit ou k moins de frais? Voilà des questions qu'il faut d'abord résoudre. C'est un coniplc préliminaire h dresser. Il serait insensé de rien entreprendre avant d'avoir réuni les éléments de ce compte, de les avoir attentivement examinés, et de b être assuic, autant que possible, qu il y a, en eflét, qnelqne chose d'utile à tenter, et qu'on ne va pas gaspiller sou temps, ses capitaux, son intelligence, sans l'ruit pour le paUic et avec grand dommage pour les gens k qui on va faire concurrence, et surtout pour sot.

EaUn, à cette capacité de juger ainsi, par anticipation, de

1711 LIVRE IXy GB. IV. DE LA LIBEBTÉ DES ARTS

la bonté de i'eatreprise qu'on iie propose de iaire, il esl ugameni iiidiflpeiHnble de joindre le talent de la bien admiDistrer. Un journal, une librairie, une école, sont des entreprises industrielles qni ont un besoin tout anssi grand d*étre bien conduites que tout autre geni c d'établissement industriel.

Il faut donc ici, avant tout, les divers talents qui coostituent rhomme d'affaires, c'est-k'-dire, les talents de spéculer, d'administrer, de compter ; et plus un écrivain, un libraire, un instituteur ont la passion d'être utiles, plus il importe, par cela même, qu'ils sachent ce qui peut réussir, quel genre d'enseignement peut être reçu , quel ordre d'idées raisonnables on peut essayer de répandre, et par quels moyens le succès d'une telle entreprise sera le mieux assure, il n'y a, en aneon genre, de bien à attendre d'un étabiissemant mal conçu et mal conduit, et i ou sert toujours mal les intérêts éa public lorsqu'on ruine ses propres affaires.

Ainsi , le talent des affaires a sa place marquée à la téte des industries qui agissent sur l'intelligence comme à la tête des antres industries. Il est dans ces arts, comme dans tons, la condition de succès la plus loudameutale.

A leur tour, la coniKussauce du raéûcf, les notions théoriques, le talent des applications et de l'exécution, et, en général, les divers genres de capacité qui constituent le génie de l'artiste plutôt que celui du spéculateur, et qui se rapportent a Teiécution plutôt qu'à la conception et k la direc* tion des entreprises, y sont pareillement de nécessité.

Parmi les moyens de ce second ordre, la connaissance pratique du métier est, ici comme partout, celui qu'il faut placer en première ligue; c'est-^-dire que, pour former les intelligences k quelque genre d'exercice que ce soit, l'babitude de l'enseignemcut est le genre de capacité qui me parait

QUI FONT l'éducation DE L'iNTELUGENGB. i7S

le plus nécessaire ou le premier nécessaire. Il est très possible, en effet, qu^nn homme ayant snr une science des connaissances plus étendues ou plus approfondies qu'un autre, soii pourtant moias en état de la professer.

Il y a (iaiis le fait, de transmettre un ordre quelconque de naissances, un talent particulier différent de ces connaissances mêmes, et qnî constitue Tart de renseignement. Cet arty comme tous, s'est formé par une suite de tâtonnements et d'expériences. 11 faut, pour le posséder, avoir agi soi-même snr les espiiu et sur beaucoup d'esprits, s'être habitué à en distinguer les diverses trempes, avoir observé les difficultés qu'on éprouve conimiinénient à les faire passer par une certaine liiiation d'idées, savoir celles de ces idées qu'il fiiut leur incttkpier les premières, celles qui doivent venir ensuite , et Tordre dans lequel elles doivent toutes leur être présentées. U faut avoir noté surtout les points devant lesquels la plupart des esprits s'arrêtent, les intervalles qu'ils ont le plus de peine à franchir, et les moyens par lesquels on réussit le mieux k leur faire surmonter ces obstacles. Or, la pratique, et une longue pratique, est nécessaire pour tout cela, et les meilleures théories sur la nature de l'esprit humain, sur Tordre dans lequel ses connaissances s^enchalnent, ne sauraient tenir lieu des moyens que procurent l'habitude et l'ex* périence de l'enseignement.

Cependant, dans une classe d'arts dont le principal objet est de mettre les esprits en possession des connaissances ao quises, il n'est pas douteux que la perfection de ces connaissances ne soit un grand moyen de puissance ei de liberté d'action. La perfection des sciences, en effet, dépend beaU'coup de celle de leurs méthodes, c'est-h-dire de la bonté des procédés, suivant lesquels elles se sont formées et suivant lesquels elles continuent à s'accroître. Or, il est ai^é de conce-

il A LIYftE IXy cm. IV. DE LA LIBERTÏ M8 ARTS

voir <pie plus elle» se soat formées d'après de Inmaes Hiédiodes, et plus il doit être aisé de les enseigner. Les idées se

transmettent en eiiet par les mêmes moyens qu'elles s'acquièrent, et plus les moyens «nployés pour les acquérir sont de uature à en rendre Tacquisition facile, plus les mêmes moyens évidemment doivent en faciliter la transmission. U y a, dit-on, besueoup de manières différentes d'enseigner ane même chose : sans doute; parce qu'il y a beaucoup de mauvaises manières de la savoir; mais, comme il n*y a qa'nne lionne manière de la savoir, il semble qu'il ne peut y avoir non plus qu'une bonne manière de 1-apprendre, et que la bonne manière de l'apprendre est absolument la même que la bonne manière de la savoir.

Si donc, pour être en état d'enseigner une science, la pre» mièie chose requise est de s'y être beaucoup exercé; la seamde est que cette science soit bien faite; et la pratique , ici comme ailleurs, reçoit les plus ijrands secours de la pei lection des théories. Avant la rénovation de la chimici il fallait, d'après Lavoisier ( ^ ) , trois ou quatre ans pour fliire un chimiste, ou ce qu'on appelait alors un chimiste : aujourd'hui uu cours de chimie exige à peine une année ; et, dans un espace de temps trois fois moindre, on parcourt, d'un pas facile et ferme , une chaîne de connaissances peutrétie dix fois plus étendue. On peut juger par ce seul fait h quel point l'acquisitiou et la transmission des idées deviennent plus faciles à ihesure que les méthodes sont plus perfectionnées, c'est-i* dire k mesure qu'on est parvenu à mieux classer les objets dans les sciences descriptives, et à découvrir dans les sciences expérimentales le fait qui peut le mieux rendre laisoa de tous les autres.

(^) Tr. élément» de chimie^ dise. prcL, p. IS.

ODi FONT l'Éducation de l'intelligence. 175

li est aisé 4e voir dans la géograj^ie, la botanique, la zoologie et dans d'autres seiences descriptÎTes, quelle puissance les bounes méthodes de ciassidcalion duuiieiit a 1 esprit pour embrasser et retenir un grand nombre d*objets à la fois. Ces • méthodes, k la vérité, ne font pas connaître !a nature des eboses; mais en introduisant un certain ordre dans leur dis- * iribation, en formant des groupes distincts de toutes celles qui se ressemblent, eu observant dans la deDomination de ces groupes la même analogie que dans leur formation, elles empêchent que Tesprit n'en soit accablé, et lui perwiettent d'en saisir, d'une seule vue, des quantités infiniment plus considérables. Combien, par exemple, notre puissance de concevoir des nombres n'est-elle pas accrue par le système de uu. mératioii décimale, et par la manière simple et admirable dont les unités dans ce système se trouvent groupées! Quelle wiitiittde d'objets un naturaliste ne panrient-il pas k caser dans son esprit par des procédés analogues (*).

D'une autre part, il n'est pas moins aisé de voir dans la dûmie, la physique, rastronomie, et dans d'autres sciences eipérimentales, quelle puissance la découverte de certains faits diHiiie à Tesprit pour Texplication de tout un ensemble de phénomènes. Combien, par exemple, la découverte de la loi de la gravitation n'a-t-elie pas donné de facihtés pour l'intelligence et rexplication des phénomènes astronomiques! Il y a uneiorce qui fait graviter tous les corps les uns vers les aufm en raison directe de leur masse, et en raison inverse du carré de leurs distances respectives. C'est cette lorce qui laii tomber ici-bas les corps graves. C'est elle qui fait aller vers

(•) .Fai <()ns les yeux, au moment où je fais cette remarque, les tlém, d Histoire mt, de W. Dunitirii. F. le t. I, p. 1S3 et suiv. de la 3» édition.

i70 LIVRE 1X| CH. lY. DE LA LIBERTÉ DES ARTS

la lene le fruit qui se délache de cel arbre. Elle agirait sorce fruit quand il serait élevé a six oûlie mètres^ quand il le serait k vingt mille. Elledoit done agir de Fendroit où est placé le globe de la luDe. Elle peut donc être la même que celle qui fait graviter la lune vers la terre , que eelle qui fait pew , les satellites de Jupiter sur Jupiter, que celle qui lait rouler les lunes de Saturne autour de Saturne, que celle qui contraint toutes ces planètes secondaires^ roulant aatour de leur planète centrale, à rouler en même temps avec elle autour du soleil. Cette force agit partout de la même manière et suivant les mêmes lois. Il n'y a aucune variation dans le cours de lune, dans ses distances de la terre, dans la iigure de son orbite, tantôt approchant de Tellipse et tantôt du cerde, qui ne soit une suiie de la gravitation en raison de la distance à la terre et de la distance ao soleil. Les moindres vaiiatioiis dans le cours des astres sont un effet nécessaire de la même cause... Voilà comment, à Taide d*un seul fait, on parvient à connaître le plus vaste des systèmes. De proche en proche, on s'élèvera à des connaissances qui semblaient placées pour jamais hors de la portée de l'entendement humain. fiewUm osera calculer, par exemple, quelle doit être la pesanteur des corps dans d'autres sphères que la nôtre; il osera dire ce que doit peser, dans Saturne ou dans le soleil, ce que nous appelons ici une once, une livre; et ces calculs extraordinaires ne seront que des déductions rigoureuses de cette observation générale que les corps pèsent les uns sur les autres en raison directe de la masse et en raison inverse du carré des di^ tances. 11 serait aisé de montrer par beaucoup d'autres eieittpies ce que la bonté des méthodes donne de puissance à l'euseignement, et combien il devient plus aisé d'apprendre et de professer une science à mesure que s'en perfectionne la théorie.

QUI FONT L'ÉDUGATlOjf DE JL'iMT£LLIG£NG£. 177

Si le perfectionnement des théories est d'une grande importance, le talent des applications ne peut pas être indiié^ rent A quoi servirait en effet qu'une science fût mieux faite si Ton continuait à l'enseigner par les anciens procédés? Qu'importerait que Bacon eût découvert, il y a deux siècles, uoe meilleure méthode de philosopher, si la logique, dans nos écoles, se réduisait encore à Tart du syllogisme, et si Ton bornait Télude delà nature à celle d'Àristote et de ses catégories ? il est évident que les arts élevés qui s'occupent de Téducation de l'intelligence ne peuvent tirer quelque profit du progrès des méthodes et de la réfoimation des sciences, qu'à mesure que ces utiles perfectionnements se font sentir dans la pratique, et qu'ils servent à améliorer les loimes de renseignement.

Enfin il y a ici , comme dans tous les arts, un talent de

main-d'œuvre diiléieui de la connaissance du métier, des notions théoriques, du génie des applications, et qui n'est pas moins néc essaire que ces divers genres de capacités à la liberté des industries qui agissent sur l'intelligence. Ce talent n*est ni celui du savant qui trouve de nouvelles méthodes, ni celui de Finstituteur qui entreprend de les appliquer : il est celui des professeurs que cet instituteur attache à son entreprise. Ces professeurs sont les ouvriers^le son établissement Ce sont eux qui agissent immédiatement sur les intelligences et qui leur donnent les diverses fiiçons qu^elles sont destinées k recevoir.

J'observe pourtant une différence notable entre ces ouvriers-ci et ceux des établissements industriels ordinaires : c'est qu'ici un seul ouvrier crée à la lois uu grand nombre de produits, tandis qu'ailleurs un seul produit est ordinairement l'ouvrage d'un grand nombre de personnes. Dans une fabrique d'épingles, par exemple, dix-huit ou vingtpersonnes con-

i78 LiVBE IX, CH. iV.. D£ LA LIBERTÉ D£S ARTS

courent à la confection de chaque épingle, tandis qu'il arrive scaveDi dans ane école qa*iiii professeur donne la même fii-

çon h plusieurs centaines d'inlelligences à la fois. Je pourrais observer également qu'il est beaucoup plus malaisé de iaçonner l'esprit que la matière, el qu'il font infiniment plus de temps pour plier notre intelligence ou nos organes inteUectiieb à de certains exercices que pour imprimer à nn corps brut telle forme déterminée. iMais je ne sais si ces remarques nous mèneraient à quelque chose d'utile et je ne m*y arrête point. La seule chose sur laquelle j'insiste, c'est qn*tl y a ane main-d'œuvre dans les arts qui agissent sur Tintelligence, encore bien que l'intelligence ne se façonne point à la main ,

et que la puissance de ces arts est (rautant plus grande, que les hommes chargés de cette main-d'œuvre sont plus habiles à l'exécuter*

Toutes les facultés qui tiennent k Part, comme celles qui se rapportent aux affaires, trouvent donc naturellement ici leur

application. Voyons l'influence qu'y exercent a leur tour les habitudes morales, et d'abord cherchons comment s'y appliquent celles de ces habitudes qui tendent pins particulièrement à la conservation et au perlecùonnement de Tindividu»

La première chose qui frappe , c'est que les hommes qui font leur profession de la culture des iutelhgences sont appelés, par cela méme,k ftire de leurs fecultés intellectndleft un usage plus habituel, plus soutenu et tout à la fois plus énergique, plus fin, plus délié que la plupart des autres travail* leurs. Parlant, ils semblent avoir plus besoin que les autres d*éviter toute erreur de régime qui tendrait à émousser ces fecuRés délicates on )i les troubler dans leurs fonctions. La gourmandise,riYrognene,rincoutiDencedevraient,ce semble, avoir pour eux des effets particulièiement Ocheox. Plus ils

QUI FOKT l'éducation DE L*INTELLIGENCC* i79

demandent d'efforts à leur intelligence, et moins ils peuvent 60 demander à tel antre ordre de leurs facultés. Pins leur système nerveux est habituellement excité, sollicité, fatigné par le travail de leurs fiicultés mentales, et plus ils doivent s'iaterdire Tabus de tous les plaisirs qui ont particulièrement pour effet d'ébranler, d'user, d'émousser le système nerveux.

n n*est pas sans exemple, il est vrai, que des hommes de génie, très enclins à de certains vices, soient tombés dans des excès de plus d'un genre , sans paraître rien perdre de la vigueur de leur pensée; mais outre qu'ici on a très bien pu être trompé par les apparences , il ne £aiut rien conclure pour le commun des hommes, de ce qui est possible à de cer* taines organisations tout à fait privilégiées. iN 'hésitons donc point k reconnaître qu'un des premiers besoins des artistes qui font profession de cultiver leur esprit et de former celui des autres honunes, est de ne céder aux appétits du corps qu*avec beaucoup de dîscmieiiieiit et de retenue. Plus ils useront de régime, plus ils sauront régler l'exercice de leurs fteultés, de manière it donnw et k conserver k leur enten- (iemeut le degré d'énergie, de netteté, de sensibilité dont il est naturellement susceptible, et plus ils seront forts et libres JttB Texercice de leur art

On sait quel rôle jouent dans l'économie sociale les travaSleufs de cette classe. Ils sont comme l'intelligence de la société; ils la corrigent de ses erreurs; ils la polissent, Fé- <^lairent, la dirigent Plus ces fonctions sont élevées, et plus il est désirable que ceux qui les remplisB^t se trouvent placée d^s une situation qui ne contraste pas trop avec la dignité de leur ministère, qui les préserve de toute lâcheté, de toute bassesse, de toute complaisance contraire aux intérêts de la vérité. Ils ont donc encore plus besoin que d'autres professas de jouir d'une certaine fortune, et plus ils possèdent

180 UVR£ iX. CH. IV. DE Lk LIBERTÉ DLb ARTS

les quaKtés morales nécessaires pour Tacqnérir et la cornerver, plus ils sont apfdiqués, actifs, ordonués, économes sans avarice et sans parcimonie, et pins ils se ménagent, reiatÎTe^ ment à Texercice de leur arl, de liberté et de puissaoce. Un de leurs premiers besoins, dis-je, est de se fiiire «ne

existence indépendante. Et toutefois, s'il serait a souhaiter qu'ils possédassent une certaine fortune, il leur conviendrait moins qu'à d'antres de céder k des goûts dispendieux. Le luxe, qui nous a paru si contraire aux progrès de toutes les f ndostries, est particulièrement funeste li celles qui travaillent pour rintelligence. Plus une nation éprouve d'attrait pour les plaisirs des sens, de la vanité, du faste, et moins elle en a poar ceux de l'esprit, moins elle reclierche les produits destinés à

le satisfiàire , moins les créateurs de ces produits sont cousidérés, moins il leur est aisé de trouver à faire un emploi fructueux et fécond des facultés spéciales qu'ils exercent*

Paris, la ville la plus lettrée de ce royamne, et peut«étre du monde; Paris, qui fait la fortune de plusieurs milliers de marchands de vin et de comestibles, d'environ quinze cents épiciers, de mille sept cent soixante-sept marchaiids de fruits ou de légumes, de sept cent quatre-vingt-sept limonadiers, de six cent quatre-vingt-dix fabricants de bijouterie et joaillerie, Paris n'a de travail que pour quatre-vingts imprimeors, et compte deux ou trois fois plus de restaurateurs que de libraires. Encore les libraires et les imprimeurs de Paris ne travaillent^ils pas seulement pour Paris, mais pour la France entière, et même un peu pour l'étranger. On voit que la ville lettrée est surtout la ville gourmande, la ville fastueuse (

Au reste, il eu est à peu près ainsi de toutes les villes dn

(*) Rech. «tel. sur Parii^ année 1895, tableaux no* 81, BS, 91.-^ Ces chiffres ont sUrement varié depuis 1835; les termes de convtfv*

QUI FONT l'Î;dUGAT10?I Dt l'iNT£LUG£MCE. 181

monde* Parloot encore les hommes les plus sArs de bîre

fortune sont ceux qui travaillent pour les sens et pour la vanité. Parmi les prodaetions de Tesprit, les plus frivoles, celles qui s'adressent a l'imaginalion ou aux passions., trouvent partout iûliniment plus d'acheteurs que celles qui parlent directement à rinteliîgence : h scène française, dans son bon temps, faisait k peiue des recettes aussi considérables que le théâtre de Bmnet; il se lisait dix mille fois pins de romans que de livres de science; M""^ Pasla gagnait k Londres cinq ou six mille guinées en une saison, et le puUiciste le pluj& renommé avait grand*peine à s*y faire par an deux on trois cents livres sterling de rente. II continue à en être ainsi. Ce sont toujours et pins qne jamais les arts qni parlent à Tima- ^inatioii et à la passion qui obtiennent la vogue; et je ne sais ai les faits contemporains continuent encore à justilier la remarque que faisait, dans les dernières années de la Restauration, un membre recommaudable de la Chambre des pairs, k savoir que le caractère des publications s'était sensiblement amélioré depuis la chute de FEmpire, et que c'était surtout le nombre des publications utiles et sérieuses qui tendait à augmenter (')•

8011 ne sont \)\m les roémei»; mais il s'en faut (lue les résultats soient changes et (\vie la ville fastueuse et gourmande soit devenuft surtout la Tille intellecturlU .

(*) C'est ce qu'établissait très clairemeiil un travail plein d'intérêt, cpie publia, en 1827, M. le coiiUe Daru, sur les mouvements (Ju c(»uim* r( (■ de la librairie en Vranee, depuis la restai u'nt ion. On voyait dans ce travail que, de iM-i a iS^B ^ le nombre de loiiîos les publications s'était accru, mais que les rapports avaient sensiblement changé ; que les livres de pur agrément, qui avaient été an premii-r rang sous l'empire, n'étaient plus alors qu'au second, et que des publications plus sérieuses et plus importantes, telles, d'une \r<\rt , que les voyages, rhisloire ancienne et surtout l'histoire contemporaine, et d'un autre côté les livres de jurisprudence et de légistatiou étaient, passés du troisième rang au premier, et du cinquième au quatrième.

182 LIVRE IX, Cfl* IV. LA LIBERTÉ DES ARTS

On sent dooc eombiea il importe aux hommes qui iravaillent pour rinlelltgeiiee, même k ne regarder que rinlérét de leur art , de répandre le goût des jouissances luteilectnelles, de &tre b guerre au faste, à rostenfatioii, à la sensualité, et d'être les premiers à donner l'exemple de celte simpUcilé de mœurs qui n'exclut ni le bien-être, ni les commodités, ni une certaine élégance, mais qui laisse resprit libre pour des plaisirs d'un ordre plus élevé.

Les travailleurs de cette classe sont appdés, par la natiiie même de leurs travaux, à rectifier beaucoup d'idées, à en introduire un grand nombre de nouvelles. Par là, ils préparent sans cesse la réforme d'établissements ou d*institntions fondés sur des erreurs précédeniment accréditées, et par suite ils ne cessent de menacer l'état des individus ou des classes dont Texistence est attachée à celle de ces erreurs. Aussi n'est-il pas de professions qui soulèvent plus de baines el soient exposées k plus de persécutions. Depuis le commencement du monde, la destinée habituelle des hommes qui se sont voués à la culture et k Tavancement de rintelligence a été d'être persécutes. Il est donc peu de protéssions qui requièrent plus de courage ; non pas de Tespèce de courage quMI faut pour enlever une batterie, on pour afflronter une mer orageuse, mais de cette tranquille iérmeté d'esprit qui est nécessaire pour dire, quand il le faut, des vérités ^ blessent, pour attaquer des abus en crédit, pour ne conseotir k affaiblir Texpression de sa pensée qu'autant que l'intérêt de la vérité Texige, pour dévouer hardiment sa vie k la défense de la vérité. De toutes les qualités morales ique demandent les arts dont il s'agit dans ce chapitre, celle-ci est peut-être celle dont il est le moins possible de se passer; et plus un écrivain est exempt k la fois de passion et de faiblesse, plus il a de sang froid et de courage, et plus il exeice

Wl FONT l'éducation DE l'iNTELLIGENCë. 183

8011 arlaTec iNiMsaneeetavec fruit. — Haisceci meeonduiià

parler des habitudes civiles que réclame la même classe d'arU ; car on n'a besoio de courage pour publier la vérité que parce qae celoi qui la dit est exposé h des agressions mjusies, parce qu'à cet égard les droits et les devoirs réei<proqaes ne sont pas assez eonnuset de bonnes rdations suffisamment établies.

Si, pour être forts^ les hommes qui ont mission de former les intelligences ont besoin, comme les autres classes de travailleurs et plus peut-être qu'aucune antre classe, de se sou* meure, dans leur vie particulière, ;i un bon régime moral; si la puissance et la liberté de leur action est plus ou moins accrue par une pratique habituelle et familière de la sobriété, de la tempérance, de l'économie, du courage, de la simplidié, des goûts et des mœurs et par tout un ensemble de bonnes habitudes personnelles, il n'est pas douteux (jue leur liberté ne se lie tout aussi étroitement et peut-être plus étroitement encore k Texistence, relativement h leur art, d'une bonne morale de relation.

Plus les individus, les partis, les autorités constituées, la

société tout entière savent se renfermer dans les limites du droit, relativement k l'action de parler, d'enseigner, d'écrire, d'imprimer» et plus les hommes qui écrivent et qui enseignent peuvent exercer leur ministère avec facilité et avec liberté.

Il y a plusieurs manières générales de sortir à cet égard des règles de justice hors desquelles il ne peut exister de bonnes et faciles relations. Il est possible que les hommes par qui sont exercés les arts dont nous nous occupons en fiusent un pernicieux usage, il est possible que de certains ^or^i> enireprennent de les accaparer. 11 est possible eniiu

184 LITRE IX, CH. tV. DE LA LIBERTÉ DES ARTS

que la eonnninunité au les pouvoirs publics qui la représentent en usurpent Tusage ou le restreignent arbitrairement.

D^une part» dis-je, il peut arriver que les écrivains ou les instituteurs se rendent coupables^ dans Pexercice de leur art, d'actions nuisibles et punissables : il peut arriver que les instituteurs égarent ou corrompent leurs élèves ; il peut ar<rivcr que les écrivains outragent la morale publique, insultent ou diffament des individus, des pouvoirs constitués» des parHs, même des corps de nation, ou lien qn^ils se rendent complices de délits auxquels ils ne participeraient pas d'une manière directe, quiis excitent k commettre ces délits, qu'ils provoquent au vol, au meurtre, à la rébellion, à d'autres crimes.

D'un autre cAté, il est possible que des hommes oi^nisés

en corporations et voués ensemble à Texercice des arts dont il s'agit ici, élèvent la prétention de les exercer à TexciusioD de tout le monde, et de se délivrer k cet égard de toute es^ pèce de concurrents. Ce ne sera pas individuellement sans doute et de leur autorité privée qnlls essaieront de s*arroger de tels privilèges; ils auront besoin pour cela de la complïché des pouvoirs publics; mais ce qu'ils n'oseraient de leur chef, ils le feront sans scrupule et sans peur avec celle assistance. Ai-je besoin de rappeler à cet égard les prétentions des anciens corps ou des anciens établissements enseignants, les privilèges dont ils s'élaient lait investir, l'ardeur inquiète avec laquelle ils défendaient ces privilèges, les querelles des Jé* suites avec TUniversité de Paris, celles qu'avaient avec {es fripiers les confréries de libraires? et ne sait-on pas bien que Tesprit d'accaparement qui avait envahi tous les arts s'était montré dans ceux qui font 1 éducation de Tinteiligence sous des formes aussi âpres, aussi avides, aussi jalouses que dass les industries de Tordre le moins élevé?

QUI FORT l'éwcàtion db l'intelligengs. 185

Enfin, si les personnes privées peuveot très aisément se

servir de ces arts pour nuire, si des corporations ont pu élever louglemps la préteotion d'en avoir i^exercice exclusif, il n^est pas douteux qn*à son tour Tautorité, la personnepn* blique, n'ait pu aussi en taire âbus et manifester à leur sujet des prétentions tout aussi peu légitimes. Il n'en est pas dont elle ait voulu être plus maîtresse et qu'elle ait gouvernés d'une manière plus absolue. On sait assez quelle série d'actes arbitraires les pouvoirs paUîcs ont dirigé, ebez nous, dans le cours des derniers siècles et jusqu'à ces derniers temps, eontre la iaculté d'ouvrir des écoles, de publier des opinions, de répandre des idées, d'agii oralemeut ou par écrit sur ies intelligences.

Ai-je besoin de dire que la liberté des arts voufc k cet important travail est naturellement incompatible avec ces divers ordres d*excès? La chose est de toute évidence et elle

paraît fort généralement sentie. 11 n'est personne qui ne couvi^ne que, dans Tintérét même de ces arts, et pour que Texereiee en soit possible, il est essentiel que Tabus qu*on en peut faire soit sévèrement réprimé. On est également iort disposé à reconnaître que le monopole n'en doit être abandonné à aucune corpoiation. On est fiiialenient assez d'accord k dire, au moins en termes généraux, qu'ils doivent être gouveinés par TÉtat avec justice. Mais les débats animés qu'excite, au moment même où j'écris ces paroles, la question de la liberté de l'enseignement, indiquent assez combien oh est loin de s'entendre sur la manière dont il convient que TÉtat les gouverne et sur la nature et la mesure de l'action qu*il lui appartient d^exercer sur eux.

Il y a pour l'État, je l'ai déjà dit, plusieurs manières de fiiire la police de tous les arts, et partant de ceux qui font Yobjet de ce cliapitre. — il peut les gouverner en s'en empa-

i86 LIVRE IX. Ca. IV. DE LA LIBERTÉ DES ARTS

not, en les iransfoniiaDt ea services publics, et en les faisant exercer par des fonctionnaires de son choix qii^il distribue systématiquement sur la sur&ce du territoire. — Il peat les gouverner sans s*ea emparer, en en livrant le monopole à des corps ou à des établissements privilégiés doûi ii désigne les chefe et à qai il impose des règlements de diverses sortes. — Il peut encore les gouverner sans en aban* donner le monopole à personne, et en se bornant à soumettre ceux qai les exercent k des règlements préTentife, k la eenh sure de certains délégués, à des examens, à des autorisations préalables. — Il peut enfin les gouverner sans prendre mâme ce genre de précautions, en livrani ceux qui les exercent k leur propre responsabilité, et en se contentant de réprimer jadieiairement lés bits nnisibles et punissables qu*ils pou^» raient commettre.

Noos avons en, dans le cours de cet ouvrage, assez d*oc-

casions d'établir que, de ces quatre manières de gouverner OB art, il n*en est qu'une, la dernière, qui soit compatible avec sa liberté. Par la première, TÉtat s'en saisit et rexeree pour sou propre couipte, comme un attribut de sa souveraineté. Par la seconde, il ne s'en empare pas, mais il le livre exclusivement à une ou plusieurs corporations, et il est également soustrait à l'activité générale. Par la troisième, il en permet Texercice à tous , mais en le surbordonnant k la volonté de ses agents, de ses Ibnciionnaires de telle ou telle classe. Par la dernière seule, il le gouverne sans Tenchainer. Il ne se mêle plus en cffel de Tari lui-même : d le laisse à toute 800 activité, et ii ne le gouverne qu'en s'attaquant aux déviations qui le font dégénérer en acte nuisible; il se borne à fiûre la guerre aux mauvaises actions.

11 est k remarquer que de ces quatre manières de iaire la police des arts , TÉtat n'a jamais appliqué les deux première

OUI FONT l'Éducation m l'intelligence. 187

(le gouTeraement direct el le gooYeroemeDt par rinlenné-»

diaire des corporations) à ceux de ces arts qui agissent snr Teatendemeat par la parole écrite, c'est-à-dire par des livres on des joomaax, par des publicatioDs isolées ou périodiques* Il ne paraît pas qu'il ait jamais songé à s'emparer directement de ce mode d'ensagnement, el à le Ëiire exercer, à TexclttsioD de tout le monde, par des fonctionnaires noinincs et létriimés par lui. Il ne parait pas non plus qu'il ait jamais songé k ériger en eorporation les écrivains ou les journalistes par qui il était pratiqué, et à leur conférer le droit exclusif de faire des joamanx et des livres. Il a laissé cette manière d'enseigner ^ dans le domaine de Tactivité générale, en se bornant, pendant longtemps, à soumettre ceux qui la voulaient exercer à la censure directe de certains agents, sans Tapprobation desquels il n'étaitpermis de rien laire paraître. Encore, de nosjours,a-til été contraint, apiès nne lutte longue et violente, de rencmeer kce uîoyen de gouveruemeiU abusif, et a-t-il perdu le pouvoir d'interdire arbitrairement aucune publication. 11 peut exiger encore, il est vrai, que, pour feîre une de ces publications quotidiennes que nous désignons par le nom de jour* nanx , on soit majeur, regnicole, et en mesure de fournir un certain cautionnement; mais ces conditions , qui sont des gènes, ne constituent pas un empêchement dirimant; et, comme il ne dépend de lui, ni d'empêcher qu'on réunisse ces conditions, d'ailleurs peu difficiles à remplir, ni de les contester quand on tes possède, on peut dire qu'il n'est réellement en son pouvoir de s'opposer à aucune espèce de publications, et qu'il ne gouverne plus ce mode d'enseignement

que par le dernier moyeu que j'énumérais tout h l'heure, c'est^ «Hiire par la voie des répressions judiciaires uniquement appliquées aux actes mal&isants.

Mais si TElat n'a longtemps gouverné renseignement écrit

188 UYRE VHy en. IV. de la LIBBHTÉ UES ARTS

que par la censure, et s'il ne le gouverne ,plus que par rintermédiaîre des tribunaux, il a successivement usé, k Tégaid de renseignement oral, de tous ceux des moyens dont j'ai présenté l'analyse qu'on peut regarder comme contraires k la liberté, c'est-a-dire des trois premiers en ordre. Et, en en eflef, il l'a d'abord et pendant fort longtemps livré en mouoi>ole à des corps ou h des établissements privilégiés. Depuis Tabo* lition des corporations et privilèges, il s*en est emparé pour son propre compte et Ta transformé en service public. Dans le même temps, il est vrai, il a admis la concurrence des établissements particuliers d'instruction; mais en en subordonnant la création k sa permission expresse, en leur fitisanC payer tribut et en les retenant sous son inspection directe. Aujourd*bui, par suite d'engagements pris à l'origine do nouveau gouvernement, il s'agirait de rendre rtM lie la concurrence des institutions privées, et, en maintenant l'établissement publie, d'^anciper, ainsi qu'il a été promis , l'activité particulière. Mais les modifications qu'on offre de faire au régime existant n'en présentent qu*une transformation qui serait bien près d'être illusoire, et la liberté de renseignement ne s'accorderait guère avec les pouvoirs qu'on prétend réserver k rÉtaL

Les doctrines pi ofessées à ce sujet sont : que le droit d'easeigner est essentiellement un droit de l'État; qu'il fait partie de ses attributions et de son service; qu'il ne peut être exercé que par lui ou en vertu de sa délégation; que s'il ne le délègue pas, il faut au moins qu'il autorise ceux qui prétendraient en user de leur chef; et s'il ne les autorise pas en termes formels, qu'il les autorise tout an moins d'une manière indirecte; qu'eu conséquence, l'enseignement ne puisse être donné que sous son inspection, sur le vn des choses qu'on se propose d'enseigner et des livres dont les instituteurs le-

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ronl usa^^e ; qu'il ne poisse être donné que par des hommes élevés comme ses professeurs, instniits précisément de ce qn^ils enseignent , reyétos par loi de grades proportionnés aux établissements qu'iîs veulent former, pourvus enfin de certificats délîYrés par tels et tels de ses fonctionnaires, et constatant qu'ils sont dignes par les mœurs, qu'ils sont dignes par les Inmières; qu'ils s'établiront dans des locaux matériellement sains, etc. J'ajoute que les mesures proposées et livrées à la discussion publique, au moment où j'écris, ne sèment que la consécration de ces doctrines.

Que la liberté de renseignement soit naturellement incompalibVe avec de telles dispositions et ayec les principes qd leur servent de base, il est assurément très superflu de s'arrêter k le démontrer. On ne sait trop d'abord s'il peut exister un enseignement privé réellement libre, k cdté d'un enseigna ment public à qui toute sorte d'avantages ont été attribués, qui jouit gratuitement de magnifiques locaux et de tout le matériel nécessaire, qui a des traitements assurés pour ses fonc* tionnaires et ses professeurs, qui peut seul être l'objet des libétaillés de TÉtat et de celles des communes , qui n'est exposé k aucun danger de faillir, enfin,el qui n'a poiDt,commerciaIemettti de mauvaises chances k craindre. Mais si la liberté de l'enseignement privé, fût-elle réellement établie, semble impossible avec la concurrence d'un enseignement public placé dans de telles conditions, k plus forte raison est-elle impos-

^rie avec les restrictions qu on lui fait subir, avec les condi-* nous dont on la surcharge, avec le rang forcément inférieur qu'on assigne aux établissements fondés par des particuliers, avec la série des précautions prises pour qu'ils ne puissent enseigner que ce que TÉtat enseigne, et notamment avec Pcbiigaiiou imposée aux instituteurs de produire des certiûcats tpe VÉtat, après tout, est toujours le maître de refuser, puis-

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qu'il dépend toujours de ses délégués de tronver qu^on n'est pas sufiisamment digne, ou suffisamment capable, ou qu'oo ne remplit pas assez amplement telle on telle antre condition voulue. Il d') a pas de chicanes possibles à faire à l'éditeur responsable d'un journal qui justifie de son âge et de aa qualité par son acte de naissance, qui remet en argent bien compté le cautionnement voulu, et aussi peut-on dire que ia liberté de la presse existe : elle n'est subordonnée, en eflét , an bon plaisir de qui que ce soit. Mais il serait toujours aisé de faire des objectiotts k l'inslituleur qui aurait à justifier de sa monlité et de ses lumières; on pourrait toujours trouver qu'il n'est pas suffisamment moral, ou bien sufiisaounent capable , ou Uen qu'il ne remplit pas suffisamment telle antre eondiliofl d'un caractère naturellement indéterminé : partant il ne dépendrait réellement pas de lui de fonder une école : on n'est pas libre de foire ce qu'on ne peut faire que soos le bon plaisir d'autruL

Aussi, dans les mesures livrées k la diseussiou, et qui sont destinées soi-disaut k assurer aux persouues privées la liberté de renseignement, ne s'agil-il en réalité que d'une chose: maintenir aussi en entier que possible le pouvoir de l'État; garder, accroître, muiliplier, iortiûer ses établissements, et retenir tout le reste sons sa tutelle dans un état indestructible de subordination, de dépendance et d'infériorité; et les raisons qu'on alloue, c'estle droit de l'État d'aboM et puis la nécessité qu'il y a de donner de Tunité ii renseignement, d'en étendre le bienfait à toutes les classes» de rapproprier aux besoins de chacune, et finalement d'empé"

cber qu'il ncn soit tait abus.

Rien de moins solide assurément que de telles allégations. Je conçois qu'il en soit tenu compte au point de vue de Tap* pUeatioo, s'il est vrai qu'elles s'appuient sur le sentiment

QUI FONT l'éducation DE l' INTELLIGENCE. 191

public, sur des idéés accréditées et influentes; mais ces idées accréditées el influentes sont certainement des idées très erronées. Il n'est vrai, à bien voir les choses, ni que renseignement appartienne k rÉtat; ni que le faitd*en concentrer la direction dans ses mains soit une bonne manière d*imprimer de Tunitéaux intelligences; ni qu'on s'assure par là qu'il se répandra et se distribuera conTenablement, qu'il sera mieux appropriée aux besoins des diverses classes, et que les abus en seront plus eiuictement ampécbés. On ne pourrait attendre ces résultats que de la liberté, qui est rainée par ce système. Il les rend impossibles en la détruisant ; et si la sagesse commande de le maintenir tant que dureront les préventions publiques qui le soutiennent, elle commande plus impérieusement encore d'attaquer les erreurs qui l'étayent.

La plus fcmdamentale de ces erreurs est celle qui fait de la faculté d'enseigner une prérogative naturelle etnécessaire de la puissance publique. On ne peut inférer qu'une telle faculté lui appartient ni des principes, ni des faits. Il tombe 80US le sens, en principe, qu'enseigner, faire Toffice de pédagogue, n'est pas un acte de pouvoir souvmin. Il faut sans doute distinguer avec soin, dans une société, ce qui est fonction publique et ce qai est industrie; mais s'il est quelqae chose de certain au monde, c'est qu'enseigner est une profession et non une magistrature. Il peut arriver, en £ait, que le poovoir se livre à renseignement; mais ce n'est ni un devoir, m une nécessité de sa charge. Si l'enseignement était un de M attributs essentiels, il serait impossible qu'il le laissât tomber dans le domaine de l'activité particulière. Il ne pourri, en effet, abandonner aux individus, sans se détruire, les droits qui constituent la souveraineté, les droits de décréter, de juger, de contraindre ; tandis qu'il peut très bien, sans qse sa souveraineté en reçoive la moindre atteinte, aban-*

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donner aux individus le droit de se livrer à tous les travaux

qui coDstiliient des pioiesâioos particiilières, et noUmmeot le droit d'enseigner.

On fait de grands efforts pour établir que ce droit a été très anciennement et est demeuré jusqu'à ce jour une de ses plus constantes prérogatives. Cela serait vrai en fait qo*oa n'en pourrait rien conclure en principe. Mais en fait d'ai>oftl eela est«il vrai? Je serais tenlé de penser que renseigDemeDt a toujours été plus ou moins libre, ou que, du muius,jusqi] ii l*Empire, il n'avait jamais été complètement asservi. Sous l'ancienne monarchie, il est vrai, les puissances spiritudle et temporelle avaient, Tune et l'autre, fait de grands eilorts pour le mettre sous leur influence; mais elles n^avaieat jamais été jusqu'à prétendre que le droit d'enseigner dût appartenir exclusivement à l'Église ou à l'État, et ni l'une m Tautre n^avaient entrepris de le soumettre k une régie mnverselle. Les rois n'avaient pu faire accepter des constitutions aux Universités^ nées de l'exercice du droit individuel, qu'eu consentant à convertir leur droit en privilège, et en leur accordant, k la place de la liberté, des pouvoirs injustes, qu^eux-mémes ensuite étaient forcés de respecter. L'Eglise avait institué une multitude de collèges, mais il en avait été fondé aussi un très grand nombre par des particuliers et des villes, el, au milieu de toutes les conquêtes du pouvoir royal et ecclésiastique, je ne crois pas que ces établissements laïques eussent jamais perdu leur indépendance privée. Qosiid est venue la révolution, la tyrannique manie de tout mener par des règles générales a fait tomber Pexercice de l'enseignement, ainsi que beaucoup d'autres choses, dans le domaine de l'autorité : mais on doit aux gouvernements qui ^ sont succédé jusqu'au Consulat, la justice de reconnaître qu'en l'organisant, ils avaient toujours évité de l'encbain^^»

QUI FONT L*ÉDUCATI(>N L LNTLLUGËNGE. il)3

el qu'à cùté des élablissements publics d'instruction, chacun pouvaitlibremeDtéleverdesécoiesparlicuUère&Jeiiesaisoomment on a pu se laisser entraîner )i dire que^ dans les lois laites depuis un demi-siècle, il n'avait éié jamais rien stipulé en favenr de la liberté de Tenseigneni^. Un projet de^éerel présenté par M. de Talleyrand â TAssemblée constituante portait, article 15 : Il iera libre à tout particulière m se «oy» mHîanîaux lois générales iurl*en$eignefnmt public ^ de former d§s établissements d'imiruction. lis seront tenus d m instruire leurs mumeipeUUéM et de puUier kurêrèglemenis. Un décret delà Convention, daté du 29 frimaire an ii, débutait par cet article : L'erueignemefU est likre^ etc. Une loi du 27 bmmaire an m se terminait par eelui-ci : La loi ne peut porter aucune atteinte au droit quont les citoyens d'ouvrir des écoles par^ Mculièreê, cous la surveillance des autorités consHtuées. Une autre, du 5 brumaire au iv disposait, article 500 : Les par» tieuUers ont le droit de faire des établissements particuliers éducation et d'instruction. Ce droit s'était maintenu sons le Directoire. 11 ne subit une première atteinte que sous le Consnlai, et ne périt complètement qne sons rËmpire..Ge ne fut qu'alors qu'où vit le droit d'enseigner se concentrer exclusiTement dans les mains dn pouvoir, et revêtir le caractère singulier d'uiic administration générale. En vain divers démagogues, notamment Danton , Barrère, Cambon et autres, avaient demandé , dans leur barbare langage, qu*on donnât «ne centralité à l'instruction pour donner de l'unité a la Ré- :;J|Uiqne : aucun gouvernement, jusqu'à l'Empire, n'avait toussé assez loin l'amour de cette feusse unitéqn'on obtient farrintermédiaire abusif des pouvoirs sociaux, jusqu'à détniire toute liberté particulière d'enseigner. Encore une fois, cela ne commença que sous le Consulat el l'Empire. Une loi de la république consulaire posa le principe , et les décrets

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iuipcriaux sechargèi enl de tirer les conséquences. Ce furent des décrets qui organisèreul i'Universiié ; organiaatioo telleraent concentrée , qu'un de ses chefs a pu dire d'elle, plus tard, qu'elle élail le gouvememetU même applique à la dirtt^ îvm unwereelh de FeneeignêmeHi ^ aux collèges de$ miles comme à ceux de l'État^ aux insiUuttons particulièree comme aux eoUègee^ aux éeohe de campagne comme aux faeuUéide théologie^ de droit et de médecine ; et ajouter que le gouver» MncfH /aifail le monopole de l'édueatùm au même iiire q^il

faisait le monopole de la justice cl de la force armée ('). La

Révoiutioa de 1830, qui a trouvé TUaiversité établie, oe pouvait, on le conçoit, en présence d'un fait aussi considérable, agir comme si rien n'eût existé , et détruire du jour au lendemain un vasteeorpsdont les membres couvraient h suriace du territoire , dont l'existeiH^ avait été consacrée par «De durée de trente années , et que rien , alors même que son existence ne devrait pas être éternelle, ne pourrait immédiatement remplacer, qui serait nécessaire, dans tous les cas et pour longtemps encore, comme moyen de transition,! beaucoup d'égards comme modèle, comme stimulant, comme préservatif de beaucoup d'erreurs, comme tempérament I beaucoup d'entreprises folies , comme reiuge pour les milles qu'effraieraient les nouveautés, les incertitudes, las variations de la liberté, comme dépositaire enfin d'un genre d'instruction qu'on ne trouverait nulle part ailleurs aussi perfectionné, et que pourraient rechercher longtemps encore des classes entières et importantes de citoyens* Elle a donc sagement maintenu hi grande instilutioa qu'elle trouvait établie ; mais , en la maintenant en fait, elle a consacré ea

(*) Opinion de M. Royer*Colard sur Part. 4 du titre S de la loi des finances de 1S19.

QUI FONl LbDUCATION DE INTELLIGENCE. 41)5

prineipe la liberté de renseignement, et Ton eonviendra que

celte consécralioQ de la liberté. Tenue après les faits aociens et les déclarations plus récentes s*accorde encore assez mal avec le prétendu droit historique de Taulorité*

Il n'est donc pas aussi certain qn'on a bien voulu le dire que le droit d'enseiguer ait été de temps immémorial et soit demeuré jusqa^à ce jour une prérogative du Iponvoir Mais, cela fut-il vrai, qu'en pourrait-on raisonnablement induire? Serait-il bien étrange qu'une chose injuste ou peu sensée eût pris racine parmi nous, ii une date ancienne, et qu'elles'y fût invariablenient maintenue jusqu'à nos jours? M'en a-t-il pas été ainsi d'une multitude de choses tenues aujourd'hui pour radicalement iniques ou déraisonnables ? Est-ce que dominer les consciences, violenter la pensée, asservir le travail, le permettre aux uns et l'interdire aux autres, n'a pas été, durant des siècles, nne prérogative de la souveraineté? ¥ a-lril longtemps que nous avons aboli la censure? Y a-t-il longtemps qu'il n'existe plus de religion de l'État ? Y a-t-il longtemps qne les corporations sont détruites et que nons avons biffé de notre droit public l edit étrange qui faisait du droit de tra- . lalDer un droit royal ei domanial ?

MoQ-seulement donc la prérogative attribuée à l'État n'a . fte de vraie valeur historique, mais elle aurait été établie et aeserait invariablement maintenue depuis des siècles, qu'on i it*en pourrait encore rien inférer. Le fait et le droit sont denx choses.

ii ailleurs, si le fait était ici l'expression naturelle et vraie dfaa droit essentiel du gouvernement, ce droit serait plus ou lûoius reconnu partout sans doute, et il s'en faut qu'il en soit ^à. Supposez qu'il prit fantaisie au premier ministre de la Grande-Bretagne de dire en plein parlement que le droit R enseigner est une prér^ative de la reine et qu'il ne peut

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être exercé que par délégation de son gonvemement Que

diraieiii les lords? Que diraieiit les comiuunes? Peut-on dou. ter qn^une prétention pareille ne parût la chose du monde la pins insensée? Hais comment donc ce qui serait extravagant k Londres peut-il, théoriquement du moins, être bien raisonnable à Fans ? Faut-il dire avec Pascal : c Vérité aa-deçk des ' P^i'éuées, erreur au-delà? i> Au point de vue pratique, on le pourrait sans doute; mais ne serait-ce pas absurde , Ihéoriquement? Les vérités de la science sociale ne sont pas^ je le sais (et rien, absolument rien ne les distingue eu cela de celles des autres sciences), ces vérités , di&-je, ne sont pas, plus que les autres, susceptibles de recevoir, à t^i moment dwné, la même application partout ; mais , théoriquement, elles sonl, comme les autres, partout les mêmes: il n'y a pas plus, scienUûquemeut parlant, une économie politique ou une morale française, diflërente de la morale de TéconoDHe po- j iitique anglaise, qu'il n'y a une chimie, une phobique, une l astronomie anglaise diCTérentede rastronomie,dela phjfsique et de la chimie que Ton enseigne en France. Si donc, en fait, et dans Tétat des choses que le passé nous a transmises, il est moins choquant à Paris qu*à Londres de dire qu'enseigner | est une prérogative de TLlat , cela est partout également iii- I soutenable en principe.

Ajoutons que s'il n'est pas vrai qu'enseigner soit un droit naturel et nécessaire du pouvoir, il ne l'est pas davantage que la concentration de ce droit dans ses mains soit une bonne manière d'obtenir les résultats dont on a parlé, et par exemple l'unité des intelligences.

L'unité est aujourd'hui la passion des beaux esprits. On veut Tunité en toutes choses. On la préconise comme le chef- ' d*œuvre delà révolution, et nul certes ne niera qu'elle ne soit un grand bien lorsqu'elle nait de l'accord véritable des pensées

QUI FOi\T L ÉDUCATION Dë L IMT£LUGE?ICË. 0)1

el des sentiments. Mais qu'est-ce qu'une uoité que Ton décrète ? En fait (f uDîtës, il n*y en a réeliemeAt qa*aoe qui soit à décréter et qu'on doive rendre obligatoire, celle du ^qhvememenU Ceiie-là doit être décrétée, sans nul doute. U sans dire que, s'il peut y avoir dans un même [>ays concnrl'eace entre les partis politiques qui se disputeot le gouvernement, il ne peut pas y avoir concorrenee de gouvernements, concurrence de législations, de polices, de justices. L'unité, à cet égard, est forcée. Mais elle n'est forcée qu*5 cet égard ; et si la nature des choses prescrit de décider (iii'it n'y aura dans le même pays qu'un seul gonvernement, elle ne prescrit pas de décider qu'il n'y aura qu'une foi, qu'un coite, qu^un enseignement, qu'une vérité, qu'une vérité litpléniire, qu^une vérité scientifique, qu'une même manière de pratiquer l'industrie et les arts, etc. L'unité, sur ces divers objets, peut être désirable, mais elle ne saurait être imposée. Il o'est pas permis d'en faire une loi et de l'établir par voie de contrainte. Aussi, en dehors du gouvernement, dont l'unité légale ne saurait être trop fermement maintenue, a-ton renoncé k l'unité forcée, à l'unité de par la loi prèsque en toutes choses : on y a renoncé dans les arts, (loiit la loi ne se permet plus de régler les procédés ; on y a renoncé dans la foi religieuse , où nulle croyance n'est admise }i invoquer l'appui du bras séculier et n'a d'autorité que celle que cliaeun lui accorde. Gomment serait-il possible de la maintenir toûs renseignement, et, quand le concours est ouvert en tontes choses, même en matière* de religion , que signifieraient, en matière d'enseignement, des aj)pels k l'unité gouvernementale? Gomment serait-il possible notamment de iKiintenir l'unité de par la loi dans l'enseignement oralquand ^lle a été détruite dans l'enseignement écrit, et de perpétuer k privilège universitaire à côté de la censure abolie ? Recon-

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