CHAPITRE II
Le docteur IMarlin Luther.
Dès l'origine, la lutte prend le caractère indélébile qu'elle a conservé de nos jours. Le pape est à Rome, au centre du gouvernement; le docteur Martin Luther est dans une imprimerie. Le pape l'excommunie : le docteur répond en inondant l'Allemagne de brochures imprimées contre l'autorité du
pape; et ce sera l'éternelle gloire de Luther d'avoir le premier compris toute la puissance nouvelle de la presse.
Cet homme, dont il faut étudier la pensée, car il fut homme à la plus haute puissance du mot, a donné une âme à ces caractères de bois inventés par Gutenberg; il a révélé h l'Europe un monde autrement vaste que F Amérique, découverte alors par Christophe Colomb,, car c'était le temps des grandes choses ; et, à dater de cette époque, l'esprit de la liberté est né. Si la crèche de Jésus- Christ a été une étable, la crèche de la liberté a été une imprimerie, ne l'oublions pas.
Luther lui-même fut émerveillé du succès, et, s'enhardissant, il écrivit que l'Église avait usurpé la souveraineté des consciences ; que ni témoignages des Pères, ni Écritures, ni traditions, ni conciles, ni papes, que rien ne pouvait lui concéder cette autorité, et que les consciences ne relevaient que d'elles ; que toute hiérarchie ecclésiastique
était une offense à la dignité de l'homme, et tous sacrements une œuvre impie et inefficace sans l'inspiration intérieure ; et tout cela dans je ne sais combien de sermons et de brochures écrites avec cette fougue, cette impétuosité, cette science de la langue allemande, qui font encore l'admiration. D'un coup il renversait l'édifice du moyen âge. La presse substituait l'examen à la tradition et le contrôle à l'autorité ; et comme le vent de l'orage soufflait déjà sur l'Allemagne , il donna à l'esprit de la liberté son mot d'ordre, et il dit : Tout homme est prêtre (i).
Dès que tout homme est prêtre, César n'est plus le symbole du grand homme; son nom ne rappelle plus qu'un viol. Rome n'est plus la ville éternelle ; Rome est la cité des morts, car ses enseignements n'ont plus de sens. Dès que tout homme est libre, il n'y a plus d'omnipotence gouvernementale, la cen-
(1) Lutheri opéra, t. II, p. 20.
tralisation est une lisière, le pape et l'empereur ne sont que des mots ; et dès que tout homme est prêtre étant libre , la liberté est une religion qui a ses préceptes, ses devoirs non moins sacrés que ses droits ; et c'est ainsi que l'Angleterre et les États-Unis ont toujours compris le sens attaché au mot liberté.
Luther n'est connu en France que par des pamphlets , tels que Y Histoire des variations de Bossuet (1). Nous regrettons que le plan général de ce livre ne nous permette pas de mieux dessiner les traits de ce grand homme, de le peindre dans sa maison de AVittembers, dans l'intérieur de son ménage avec sa chère Catherine, son petit Hans et sa petite Madeleine sur ses
(i) Cet ouvrage, prôné par l'esprit de parti, repose sur
cet argument : « La véritable simplicité de la doctrine chré-
« tienne, dit Bossuet, consiste essentiellement à toujours se
« déterminer, en ce qui regarde la foi, par ce fait certain :
a Hier on croyoit ainsi; donc aujourd'hui il fuit croire de
« même. »
genoux; ou le verre à la main, à l'auberge de F Aigle-Noire, discutant avec Mélanchton, Jonas, Amsdorf et ses disciples chéris ; ou à la Diète de YVorms, seul devant Charles- Quint ; ou dans le temple de YVittemberg, vêtu de sa robe noire de docteur et prêchant en allemand devant ses chers compatriotes contre la messe ou le célibat.
Les temps de l'esprit de la liberté étaient en effet arrivés, car l'Europe avait passé de l'enfance à la virilité, et l'âge des passions faisait insensiblement place à l'âge de raison. La capacité, jadis apanage exclusif du clergé, appartenait maintenant aux laïques; et c'était à l'Église d'entrer à son tour en tutelle, après y avoir si longtemps tenu l'Europe. La tradition romaine , source de sa puissance et de ses enseignements, pâlissait devant les rayons naissants de l'esprit nouveau. L'Église continua de professer les mêmes doctrines ; et alors , spectacle digne d'être considéré ! les nations qui lui restent
fidèles et qui sont imprégnées de son esprit, autrefois glorieuses et couronnes de l'Europe, tombent peu à peu dans la torpeur et dans la servitude. Celles qui la renient et embrassent les doctrines nouvelles sortent du silence, s'animent et dominent le monde où nous vivons. L'Espagne catholique, qui a eu les Amériques et Charles-Quint, s'éteint dans les bras des jésuites et des inquisiteurs, tandis que la Hollande, jadis une de ses provinces, se réveille au souffle de l'esprit moderne, couvre la mer de ses vaisseaux, étend son commerce jusqu'aux Indes et lègue à l'Angleterre Guillaume III. L'Italie s'en va. la campagne devient inculte. Rome est un désert : et l'Angleterre grandit toujours depuis deux siècles.
Nous n'avons pas encore prononcé le nom de la France. Son œuvre dans cette lutte a un cachet particulier dont nous allons parler,