‹ De la liberté et du gouvernementChapitre 9 sur 59 · LIVRE DEIXIÈÏE · texte numérisé non relu

LIVRE DEIXIÈÏE

HAPITRE PREMIER

Dn rôle de l'Église.

Examinons les origines de la liberté en Europe d'abord, ensuite en France.

L'Eglise transmit aux barbares un double héiitace : celui de l'abolition de l'esclavage. qu'elle tenait de la Judée, et celui de la science du gouvernement, qu'elle tenait de l'empire romain. Puissance chrétienne au

premier titre, et puissance catholique au second, elle remplit le moyen âge d'elle seule. Droit, politique, langue, littérature, tout dans le domaine des idées s'imprégna de la tradition romaine, qu'elle conservait, comme le feu sacré, dans les plis de son cerveau. Elle enseigna à l'Europe la hiérarchie impériale avec ses ducs, ses comtes et l'empereur au sommet, qui devint la hiérarchie de la' féodalité, la centralisation de l'administration romaine, qui fut le modèle copié par les administrations modernes et la doctrine de l'omnipotence du gouvernement.

L'Europe grandit sous cette tutelle , qui fut d'abord le salut de la civilisation, et s'anima au souffle de ces traditions. César devint un synonyme de grand homme; Rome fut la ville éternelle; le droit romain, la science par excellence; la langue romaine, la mère des langues; et, comme l'Église s'était instituée l'héritière des empereurs, l'Europe s'habitua à ne plus séparer ces sou-

vetiirs et à les confondre dans un même respect.

L'Église, qui avait trouvé les hommes des classes supérieures de l'empire romain énervés par les jouissances matérielles et ceux des classes inférieures par la misère ou l'esclavage, avait essayé de les ranimer en leur soufflant au cœur de nouvelles aspirations ; elle leur avait appris à dédaigner la terre et à ne penser qu'au ciel ; elle avait exalté leurs passions et abaissé leur raison; et elle avait calculé juste : car, où la raison parle, les passions se taisent.

Le moyen âge tout entier a pour clef de voûte la passion. La- cathédrale est la passion humaine elle-même en pierre avec ses ogives sombres, ses arceaux lancés comme des flèches dans les airs, ses tours qui semblent vouloir escalader le ciel, ses vitraux qui arrêtent le jour au passage et ne laissent pénétrer que des apparences de clartés, et ses échos mystérieux où la voix tombe

monotone, comme les jours dans l'éternité. La langue que prononce le pi être ne jette aux oreilles des fidèles que des sons; les cérémonies parlent aux yeux et aux imaginations ; l'orgue et les cloches endorment mélodieusement le croyant. Cette exaltation des passions s'accordait parfaitement avec le" système gouvernemental du moyen âge, car les peuples passionnés ne raisonnent pas et se soumettent naturellement. Rome avait donc conquis l'Europe une seconde fois, lorsque l'invention , bien simple en apparence, de caractères de bois destinés à reproduire les anciens ouvrages manuscrits, devint l'occasion du changement du monde. Il ne serait pas exact de dire que cette invention en fut la cause, car depuis longtemps il s'opérait clans l'Europe des mouvements nouveaux ; déjà des voix illustres s'étaient élevées en Italie même pour annoncer le nouvel esprit. L'Église les avait charitablement étouffées dans les flammes;

et les Arnaud de Brescia, les Giordano Bruno,

les Savonarole, ne parlaient plus au monde que par les cendres de leurs bûchers. C'était au nord, en Allemagne, chez ces races germaniques moins empreintes que les races du midi de l'esprit romain, et par conséquent moins soumises à l'Église, que l'esprit de la liberté allait parler a l'Europe, non plus du haut d'un bûcher, mais du fond d'une imprimerie.

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