‹ De la liberté et du gouvernementChapitre 17 sur 59 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le roman de Rohfnson Crusoe.

Il y a par le monde un petit ouvrage original au dernier degré, dont l'idée n'aurait jamais pu germer sur notre sol : c'est Rohinson Crusoé. Il fut écrit par un célèbre publiciste, dans un temps où l'Angleterre, fière de sa conquête de 1688, déployait aux

regards ébahis de la vieille Europe le riche écrin de ses libertés publiques.

Jamais plus simple et plus admirable tableau. C'est une île perdue au seiu de l'Océan , la mer tout à l'entour et le ciel audessus , des bois avec des oiseaux, des chèvres et des tortues le long du rivage solitaire : imase de la vie humaine. Et sur cette île un homme seul, jeté là par un naufrage qui ouvre la scène : image de la naissance.

Cet homme est à soi le monde entier, son but et sa fin. Il n'a que ses mains, ses jambes et sa tète; et il se lève, il regarde autour de soi, il n'entend que la voix entrecoupée de sanglots des vagues de l'Océan.

11 a froid, et il n'a pas d'habits pour réchauffer ses membres ; il a faim, et il n'a rien à manger; il a soif, et il n'a rien à boire. Il n'a pas même d'armes pour aller à la chasse ou se défendre contre les bètes féroces; il n'a sur lui qu'un couteau, une pipe

et un peu de tabac dans une boite. C'est l'homme qui arrive nu sur la terre.

Alors commence ce sublime monologue que chacun connaît, cette lutte dans le silence et la solitude d'un homme avec la vie. Nul ne le voit, mais il se voit. Nul ne lui vient en aide, mais il se suffit. Il met en œuvre toutes les facultés que Dieu lui a données, travail, volonté, persévérance, prévoyance. Rien ne l'ébranlé, rien ne l'arrête. Il va toujours en avant : c'est le Go an head des Américains. Si un obstacle barre sa route, il ne songe même pas à appeler à son secours : ce n'est pas un homme de race latine, c'est un homme de race saxonne; ce n'est pas un catholique, c'est un protestant. Aussi il est son gouvernement, il tient conseil avec soi, il délibère assis sur la plage, el tour à tour convoque à son tribunal le courage, la ténacité, la prudence.

H ne sait rien, et il apprend tout. Il était nu, et il se taille des vêtements dans les peaux

de ses chèvres. Il n'avait rien à manger, et il a des provisions, un parc de chèvres, un champ de blé, une maison de campagne où il resserre ses raisins, ses citrons, ses fruits de toute espèce. 11 n'avait pas d'armes , et il a des fusils, des pistolets, des sabres, une hache, une scie; et, comme un jour d'orage l'éclair brillait, il divise ses barils de poudre en paquets et les cache dans les fentes de son rocher.

Toujours une prévoyance de chaque instant, une lutte incessante avec les difficultés, un combat pied à pied avec le péril qui le menace partout et qu'il repousse partout. C'est l'homme debout, dans toute sa virilité, dans toute l'énergie de sa vitalité; c'est l'homme libre, si jamais il en fut un sur cette misérable terre digne de ce nom.

Et, comme la liberté porte toujours un caractère religieux, cet homme songe à l'Éternel, assis sur les rochers de son île, face à face avec l'Océan immense, et le ciel bleu,

et l'oiseau des tempêtes qui jette un cri perçant dans les airs, et la monotone tortue qui rêve le long de l'écume des vagues. Il reconnaît la bonté divine au sein de sa misère; il remercie l'Éternel de lui avoir donné des marques particulières de sa protection, et il dit : « Il n'y a pas de misère si profonde où « Ton ne puisse trouver quelque sujet de re- « connaissance envers Dieu , en voyant au- « dessous de soi des situations encore plus « déplorables. »

On peut donc dire de ce livre qu'il est le livre de la personnalité humaine, comme le Prince de Machiavel est le livre de l'impersonnalité du gouvernement. La légende antique rapporte que le centaure Nessus nourrissait Achille enfant avec de la moelle de lion ; ce serait de la moelle de la liberté que cet ouvrage admirable nourrirait les âmes des enfants qui le lisent, s'ils le comprenaient.

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