‹ De la liberté et du gouvernementChapitre 18 sur 59 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La maison à Londres et à Paris.

Il résulte du livre précédent que l'esprit de personnalité est le principe actif de la liberté, comme l'esprit d'impersonnalité est celui du gouvernement. En effet, la liberté ne reçoit pas l'impulsion d'autrui : elle se la donne. Dans les pays libres l'homme se gouverne, la famille se gouverne, la nation se

gouverne, tandis qu'ailleurs le gouvernement gouverne l'homme, la famille et la nation. Observons maintenant ce jeu des organes de la personnalité dans la famille, selon Tordre que nous nous sommes imposé : nous retrouverons ici la même lutte entre la liberté et le gouvernement.

Lorsque je me promène à Londres dans Piccadilly, dans le West-End, et à Paris sur les boulevards et dans les quartiers aisés, il y a un double spectacle qui me frappe toujours : c'est l'aspect des maisons.

A Londres, ville aristocratique, mais libre, la maison, c'est la familie. Le père, la mère, les enfants v vivent seuls. C'est la citadelle de la personnalité, le sanctuaire de la vie du ménage, l'asile inviolable où nul agent de l'administration ne peut pénétrer qu'en vertu d'une loi spéciale du parlement, si ce n'est dans les cas de flagrant délit.

Lorsqu'on entre dans cette maison, ce sont des mœurs graves ; on sent à l'accueil et aux

manières que ce père de famille est citoyen, que cette mère a charge d'àmes ; on comprend mieux l'histoire de l'Angleterre et son magnifique développement des libertés publiques; on voit que chaque maison est un morceau du parlement.

A Paris, ville démocratique, qui aspire a la liberté , la classe aisée n'habite pas sa maison; elle loge dans une maison; elle a son étage. La maison y est une espèce d'hôtellerie, où les murs sont de verre, où chacun se voit, avec un espion à la porte qui compte vos pas, connaît vos visites et sait vos affaires. On s'aperçoit qu'on est dans un autre monde, où la vie est, comme l'habitation, une sorte de caravanserai. et l'habitant un voyageur en route: et on se rappelle involontairement ces paroles mélancoliques de Benjamin Constant : « Nous sommes une géné- « ration de passage ; nous combattons pour « que d'autres triomphent. »

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