CHAPITRE III
Les peintres hollandais,
Aux tableaux de Molière opposons d'autres tableaux , et de son théâtre passons à cette galerie unique des grands peintres hollandais, ces poètes de la vie dé famille.
La Hollande, hélas! n'est plus qu'un souvenir, mais un souvenir sublime. Aucun pays ne m'a plus vivement impressionné.
C'est un calme, un silence, une immobilité qui frappent. On dirait que, comme dans la légende du moyen âge, une fée a passé là, et a touché de sa baguette magique tous ces hommes, qu'ils se sont endormis au départ de leur stathouder Guillaume , et qu'ils attendent son retour d'Angleterre pour se réveiller.
L'a campagne est triste. Des moulins, peu d'arbres, des animaux qui broutent l'herbe et dorment. Partout un immense tapis de verdure entrecoupé de petits ruisseaux , et au-dessus une nappe blanchâtre de nuages. Beaucoup de canaux , et sur ces canaux des bateaux au ventre enflé avec des espèces de soufflets aux côtés, comme Backhuysen les a peints; et, sur ces bateaux, des femmes, des enfants, des mariniers avec leur casaque rouge à gros boutons blancs, qui vont et viennent lentement. A l'horizon les digues avec leurs éperons qui déchirent le flanc de la vague, et à l'entour l'Océan,
l'antique splendeur de ce pays, qui mugit toujours et roule autour des digues ses colères impuissantes, comme au temps des Ruyter et des Yan-Tromp , tandis que Ruyter dort dans son lit de marbre à Sainte-Catherine d'Amsterdam, et la grandeur de son pays avec lui.
Les villes sont tristes. iVmsterdam, la Venise de la liberté , semble rêver sur sa plage au temps où ses banquiers escomptaient à Guillaume le trône de Jacques II, et où ses marins, remontant les eaux de la Tamise, brûlaient à Châtain la flotte anglaise; Leyde , au temps où les Luzac répandaient en Europe la première feuille politique, celte fameuse gazette que Louis XIV lisait souvent seul en France , et où ses imprimeries portaient aux frontons de leurs ateliers cette enseigne : « C'est ici l'asile de « la pensée. »
Mais tout renaît, tout revit, tout se J'anime , dès que vous pénétrez dans un des
merveilleux musées de ce pays; et c'est alors qu'on salue dans l'art l'éternité de la vie. A peine avez-vous contemplé ces toiles admirables de Rembrandt, de Yan der Helst , de Van Ostade, de Téniers, de Gérard Dow, de Ruysdaël, de Paul Potier, de Wouwermans , que tout ce passé si glorieux de la liberté des Provinces-Unies se réveille avec ses villages, ses marchés, ses tabagies, ses intérieurs, ses temples, ses jeux d'arc, ses repas de corps, ses vaisseaux, ses bourgmestres, ses stathouders et ses états généraux, et que, involontairement transporté par la magie du pinceau , vous regardez aux fenêtres si le capitaine Wits ne passe pas avec les officiers de la garde civique d'Amsterdam pour se rendre au banquet donné en commémoration de la paix de Munster (1), ou si Coppenol ne traverse pas la rue au bras de Rembrandt.
(\) Fameux tableau de Van der Helst à Amsterdam.
Ce qui arrête le regard , c'est le caractère de la liberté empreint sur toutes ces toiles; et c'est toujours le même caractère, malgré le changement de langue, la diversité des habitudes et Féloignement des distances ou des siècles.
Ainsi c'est l'amour de la vie intime et de la famille; c'est Adrien Van Ostade avec sa femme, entouré de ses enfants et de ses petits -enfants. Comme, à voir ce grand peintre, on sent le chef de famille! Tous ses enfants sont debout et découverts, et seul il a le chapeau sur la tête, la main dans la main de sa femme assise à ses côtés. Quelle différence entre cet intérieur et l'intérieur d'Orgon ! Elmire dédaigne son mari ; l'épouse de Yan Ostade le respecte. Damis fait la leçon à son père; les enfants du peintre semblent attendre ses ordres. Orgon est le valet; Yan Ostade est le maître. Les figures du tableau de ce dernier ne sont pas jolies , mais elles ont la beauté du cœur.
Les figures du tableau de Molière sont beaucoup plus belles, mais au cœur elles ont un ver, Tartufe.
C'est le caractère religieux , non pas servile et superstitieux, comme on le trouve dans toutes les peintures de l'Italie, avec son cortège d'adorations et de prostrations, mais libre et éclairé , tel qu'il convient au devoir et au respect de soi. Voyez ce petit tableau de Gérard Dow : il n'y a ici ni autel, ni prêtre; il y a un vieillard qui écoute, une femme âgée qui lit la Bible; dans le coin un rouet qui file; dans une cage un oiseau , l'ami de la maison , qui chante; sur ce vieux meuble un Christ en croix. Ces bonnes gens ont vécu bien des années ensemble , et le bonheur habite avec eux : c'est ce cep de vigne qui rampe sur la fenêtre. Demain peut-être la mort frappera à leur porte; mais on voit au soleil qui éclaire cette chaumière qu'elle ne sera pour eux que le soir d'une longue et honorable vie.
Qui ne se rappelle toutes ces scènes d'intérieur de Metzu , de Miéris, de Nelscher, de Rembrandt , de Téniers, si simples et si vraies? Ah! ce n'est pas la pompe, la magnificence des peintres italiens; ce ne sont pas des flots de couleur et de chair ; ce n'est pas la déification des superstitions; 'ce n'est pas l'éternelle procession des morts et des martyrs : c'est la vie de chaque jour, c'est le foyer que j'habite, c'est la femme que j'aime, c'est l'enfant que je connais.
Le despotisme a la taille haute, car c'est un homme qui monte sur les épaules d'une nation; la superstition a la taille haute aussi, car c'est à genoux que les fidèles la mesurent.' La liberté a la taille petite : c'est moi, c'est toi, c'est la maison, c'est la famille. Xe la jugez pas à la taille; il n'est rien de si petit que l'étincelle!