‹ De la liberté et du gouvernementChapitre 46 sur 59 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Qu'il y a deux manières d'écrire l'histoire*

De la presse à l'histoire il n'y a qu'un pas; et, comme la presse est le détail quotidien de l'histoire, ce livre a également trait à l'une et à l'autre.

Or il v a deux manières d'écrire l'histoire, entièrement opposées : l'une favorable à l'omnipotence du gouvernement , parce

qu'elle tend sans cesse à substituer une sorte d'aveugle fatalité à l'exercice de la volonté, artistique, idéalisant faits et acteurs, dénaturant la réalité et la fardant des plus riches couleurs de la palette de l'imagination , et l'autre favorable au contraire à l'établissement de la liberté, parce qu'elle tend sans cesse à mettre en jeu tous les ressorts de l'activité personnelle, simple de style, reproduisant avec fidélité les personnages et les événements, véritable école du gouvernement de soi.

La première manière nous est malheureusement beaucoup plus familière que la seconde, et la plupart de nos histoires de la révolution française ont été écrites dans cet esprit. Celte poésie de l'histoire n'offrait pas chez les anciens les mêmes dangers que chez nous, parce que les livres, étant manuscrits, ne passaient que dans des mains choisies et étaient considérés comme des œuvres d'art, ainsi que des statues et des

peintures. C'était alors l'éloquence qui dirigeait l'opinion, car les anciens ne connaissaient pas l'art sublime de l'imprimerie, et ils avaient la toge aux plis sculpturaux, les chauds rayons du soleil qui nourrissaient leurs voix , un idiome musical sans muettes, le ciel bleu au-dessus de la tête de leurs orateurs, les arbres, l'eau, la campagne à l'entour, et le peuple au forum avec ses mille voix, allant, venant, criant, battant de ses flots le marbre de la tribune.

La plupart de nos historiens ont donc importé dans leurs récits de la révolution le système de la fatalité, contre lequel l'esprit de la liberté ne saurait protester trop haut. La Terreur, à les entendre, est une fatalité; le 18 brumaire, une fatalité. Napoléon est l'homme du deslin ; la révolution est une espèce de sphinx , et le peuple est l'Œdipe du drame.

L'histoire qui enseigne de semblables erreurs met un bandeau sur les veux des e;éné-

rations ; elle est la glorification du succès au lieu d'être la glorification du bien ; elle abdique devant la force ; elle endort les volontés.

L'histoire, au contraire, qui enseigne aux nations la liberté, leur dit que ce qui est arrivé a eu sans contredit une raison d'être, mais n'était pas inévitable, et qu'une volonté peut toujours prévenir ce qu'une autre volonté a accompli. C'est ainsi qu'il fallait parler à notre nation après le 18 brumaire, et non pas écrire :« Le 18 brumaire était néces-

« saire Ce n'était pas la liberté qu'il ve-

« nait continuer, car elle ne pouvait pas « exister encore (1). »

Voyez les historiens et les publicistes de l'Angleterre et des États-Unis, comme ils sont pénétrés du sentiment du libre arbitre, comme Macauley juge Charles II et Jacques II , comme Burke tourne et retourne en

(1) M. Thiers, Histoire de la révolution française.

tous sens notre révolution, comme Washington et Jefferson , dans leurs admirables lettres au général Lafayette sur la révolution française , cherchent les courants et côtoient les écueils!

Chez nous, à nos côtés, n'avons-nous pas des modèles de ce genre: les Considérations sur la révolution, de madame de Staël ; les traités de F Usurpation et de F Esprit de conquête , de Benjamin Constant? Mais nous aimons mieux lire les légendes dorées de l'empire et de la révolution.

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