‹ De la liberté et du gouvernementChapitre 47 sur 59 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Une équation.

Un spectacle saisissant a frappé tous les regards des hommes de notre temps.

Le 24 février 1848 une seconde république reparaît; le club se rouvre, la feuille à un sou se colporte , la montagne remonte ses gradins. Les journées du 15 mars et du 16 avril rappellent celles du 31 mai et du

9 thermidor; le f$ mai, le 1er prairial, et la Terreur renaît dan? la sanglante hécatombe de juin.

Sur ces entrefaites arrive le 10 décembre; alors se rouvre, aux yeux de l'observateur, la période du Directoire. Les années 1796, 1797, 1798 et 1799 se reproduisent dans les années 1849, 1850 et 1851. Le Directoire siège à l'Elysée, les conseils au Palais-Bourbon, avec les mêmes passions et les mêmes partis; le club de Clichy tient séance au club de la rue de Poitiers, et le rôle de Pichegru est joué par le général Changarnier. Le 13 juin est le 18 fructidor des montagnards, et des deux côtés, après avoir joué au plus fin, la comédie se dénoue de même, par la chute des royalistes et des républicains, et par le triomphe d'un Bonaparte, par un 18 brumaire et un 2 décembre.

Un an plus tard, 1804 revient le 2 décembre 1852, et l'empire qui se reforme

achève le second terme de cette étonnante équation.

Rarement plus belle occasion s'est présentée d'acclamer le destin et de mettre la volonté aux pieds de cette mystérieuse et irrésistible fatalité, qui semble dominer si superbement cette scène et diriger d'une main souveraine les fils des moindres événements; rarement plus belle occasion de construire sur ces données tout un système scientifique qu'on nommera la philosophie de l'histoire, et dont la préface dira : « Quoi ! « rhomme a demandé aux astres leurs feuilles «de -route, a calculé les orbites des place nètes, a osé interroger Dieu, les regards « fixés au ciel dans le silence des nuits, et « il n'a pas demandé à l'histoire ses lois ! « II n'a pas calculé les causes des événe- « ments ! Il n'a pas ambitionné la science de «ses propres destinées! Il a cru que ces « mondes qui traversent les cieux au-dessus «de sa tête suivaient des lignes tracées,

« obéissaient à des lois, n'étaient que les « messagers des ordres de l'Éternel, et il a i cru que les révolutions, la naissance ou « la ruine des empires, l'abaissement ou l'élé- « vation des sociétés, étaient des résultats du « hasard ! ... »

En effet, dans ce système historique la liberté se nomme hasard, et l'ordre est le nom du système. Chaque personnage entre sur le théâtre , suspendu à une cause générale , comme une marionnette à un fil joue son rôle et rentre dans la coulisse pour faire place à d'autres.

La révolution dévore les girondins , les hébertistes, les dantonistes, les robespierristes , d'après une ordonnance signée d'avance par le destin ; et quand l'orage a éclaté, Bonaparte passe sain et sauf à travers les voiles anglaises et aborde à Fréjns. On dirait que tous ces personnages sont des automates.

Louis XVI n'est plus ce roi timide, crain-

tif, livré aux conseils des uns et des autres, sans entourage décidé, sans plan suivi , sans coup d'œil et sans caractère, roulant au hasard, par Timpulsiond'autrui, deTrianon aux Tuileries, des Tuileries au Temple, du Temple à l'échafaud; il est une victime marquée.

Le voyage de Varennes « est le résultat << de cette fatalité qui poursuit la faiblesse au « milieu des crises révolutionnaires , » au lieu d'être le résultat du défaut de précautions et de mesures ; et la mort du roi, celle grande leçon de l'histoire aux indécis couronnés , n'est que l'accomplissement de sa destinée.

Non, cette reproduction des événements de la révolution , véritable équation historique, n'est pas l'inévitable suite d'une fatalité, mais de l'ignorance de la liberté! Faites appel à la personnalité, répandez la connaissance de ses agents ; et devant les rayons de cette science les ombres de la fatalité historique disparaîtront.

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