‹ De la liberté et du gouvernementChapitre 50 sur 59 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

D'une maladie iutcllecluelle.

Observons maintenant un autre côté de la question, où il s'agit à l'inverse d'une maladie intellectuelle qui prit des développements extrêmes sous le règne du roi Louis- Philippe, et à laquelle, par une confusion de mots regrettable, on appliqua la même dénomination de romantisme.

Or cette maladie se caractérisait par une exubérance des facultés de l'imagination qui tournait les meilleures tèles à la folie. C'est alors qu'on vit la presse envahie par le feuilleton-roman, cet ulcère qui ronge les pieds de nos journaux. L'histoire et l'économie politique se prostituèrent au roman, et, comme deux filles de joie couvrirent de fard leur visage sévère.

On prit ia vie pour une légende, la rue pour un théâtre et le public pour un parterre qu'il fallait amuser sous peine d'être sifflé.

C'était à qui rêverait l'organisation complète d'une société, celui-ci avec un pape, celui-là avec un omniarque à Constanlinople, cet autre transportant son paradis en Icarie ; celui-ci avec une hiérarchie de prêtres , d'industriels et d'artistes, celui-là avec des séries et une mécanique des passions, tous donnant pour chef à leurs ombres une espèce

d'État maître et régulateur, clef du système,

distributeur des salaires et des richesses , auprès duquel César pâlirait avec tout son despotisme impérial.

Ces diverses utopies, si elles eussent pris forme et figure, auraient en effet organisé en France la plus monstrueuse dictature ; et lorsqu'on lit ces romans de sang-froid, lorsqu'on voit l'un de ces rêveurs s'écrier : « La « nature m'a livré tous ses trésors. Posses- « seur du livre des destins, je viens dissiper « les ténèbres; » et un autre se donner pour un nouveau Messie, on croit lire des livres d'alchimie et se trouver dans la compagnie des chercheurs d'or.

Qui ne se rappelle, à propos de ces rêveurs, l'épisode des tailleurs de Laputa> dont parle si ingénieusement Swift dans Gulliver? Ces messieurs dédaignaient de prendre mesure à leurs clients, et taillaient leurs habits d'après des calculs mathématiques sur l'épaisseur et la hauteur de l'homme. Ainsi font ceux qui transportent l'imagination

des œuvres d'art dans les œuvres de raison.

Cette exubérance des facultés de l'imagination n'est-elle pas d'ailleurs une maladie chronique de notre race? Ainsi en 93, jamais plus profonde horreur du despotisme dans le langage, et gouvernement plus semblable à celui des despotes ; jamais amour plus vanté de l'humanité, quand l'échafaud coupait chaque jour des tètes ; et c'est au nom de la vertu que fut proclamé le régime de la Terreur !

En 1830, au nom de la liberté, chacun se mit à l'étude des corporations du moyen âge !

Dans tout le cours de nos révolutions on lit : Loîs organiques } Constitutions organiques. C'est un panorama d'illusions.

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