CHAPITRE III
Second point de vue.
Il y a un autre point de vue général de l'industrie : c'est que, dans une société démocratique, la pensée, qui veut être intelligible à tous, doit se revêtir d'une forme saisissable , palpable, corporelle, en d'autres termes d'une forme industrielle ; d'où il résulte que ceux qui n'ont pas le sens de
celte métamorphose disent que nous vivons dans un siècle matériel.
Ainsi de nos jours la pensée se plaira sur les planches d'un théâtre, incarnée dans un acteur ; elle se plaira sur la feuille d'un journal, incorporée aux événements de la journée, sur ies rails d'un chemin de fer ou sur les fils du télégraphe électrique.
Jadis elle se servait de la voix du prêtre pour dire au riche de faire l'aumône au pauvre, et le riche nourrissait le pauvre des miettes de sa table. Aujourd'hui elle bâtit une usine ; le riche est chef de fabrique et le pauvre est ouvrier.
Jadis elle disait à l'homme : « Tu es con- « damné au travail de tes bras. » Aujourd'hui elle ordonne ce travail aux machines, afin que ce ne soit plus des mains que tombe la sueur, mais du front ; et elle ne dit plus : «Prie! le Christ t'a racheté.» Elle dit : « Pense! la raison t'a délivré. »
Alors, guidé par ce flambeau de la raison
allumé sous son front, comme le mineur qui s'engloutit tout vivant dans les entrailles de la terre , sa lampe à la main , l'homme descend sous les magnifiques voûtes de la pensée, et de siècle en siècle il en suit successivement les transformations diverses. Il reconnaît que les véritables conquêtes sont maintenant celles de l'instruction et du commerce, que les conquêtes militaires sont les entreprises de ces héros qui n'aspirent qu'à gouverner l'humanité, comme si elle était une bête de somme que la Providence leur a donnée à monter; il reconnaît que c'est en exaltant l'imagination au nom de la gloire militaire ou de la gloire des religions qu'on conduit les peuples, mais que c'est en trempant leur intelligence dans les eaux de la pratique des affaires que les peuples se conduisent eux-mêmes.
Il admire ces chemins de fer, cette électricité, qui, vous transportant en quelques heures de Paris à Londres, à Bruxelles, au
DE LA LIBERTE DANS L'INDUSTRIE. 237 Rhin, transmettant en quelques secondes les nouvelles d'un bout de l'Europe à l'autre, ont modifié toutes les conditions de la vie privée, de la presse et do la politique : car l'espace s'est rétréci et le temps s'est allongé. La publicité éclaire aujourd'hui tous les actes des gouvernements; et nous ne sommes plus au temps où une Nanôn, un d'An tin, un valet de chambre, étaient des personnages.
Ce n'est plus madame de Maintenon qui donne des conseils à la politique, c'est l'industrie. Eile lui enseigne que les ressorts s'usent a la longue, qu'il faut sans cesse veiller à leur entretien et les remplacer par des ressorts neufs, c'est-à-dire réformer les rouages usés de nos institutions; et elle lui rappelle le mot de Fulion : « Que la liberté a est comme la vapeur, qui exige une vigile lance de chaque instant. »
Elle lui enseigne qu'il faut se tenir au courant des nouveaux procèdes et diminuer ses frais généraux, ou voir rapidement déchoir
ses bénéfices, c'est-à-dire éteindre ses dettes publiques et étendre son commerce; et elle lui rappelle cette parole de Canninp; : « Que « la meilleure constitution, c'est la machine « à vapeur. »
Un jour Napoléon, du haut de son rocher, vit passer au loin sur l'Océan un vaisseau de forme nouvelle avec une aigrette de fumée blanche au front et deux roues au flanc battant la vague écumante; et il demanda ce que c'était que cela. On lui dit que c'était un vaisseau mû par la vapeur. Il baissa la tête et tourna le dos, rêvant sans doute à ses batailles et à son empire inachevé.
Ne rêvons-nous pas toujours, nous aussi, à un passé de fantastiques légendes, tandis que la liberté passe au loin, comme le vapeur de Fulton, et verse sur d'autres fronts les clartés de son génie?