CHAPITRE III
De l'ancien régime.
La société française de l'ancien régime, c'est-à-dire des règnes de Louis XIII , de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI, était divisée en castes, comme toutes les sociétés soumises au pouvoir absolu. Il y avait la caste noble qui exerçait les fonctions administratives, et la caste roturière qui exer-
DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. ï\
çait les fonctions industrielles et agricoles. Ces deux castes se subdivisaient elles-mêmes en plusieurs autres. Ainsi, pour parler de la première, on y distinguait la royauté, l'Église et la noblesse, dont les fonctions différaient entièrement, bien -que revêtues en apparence du même nom.
Le roi de France aimait à se dire le premier gentilhomme du royaume. Louis XIV ne passait jamais devant un carrosse à six chevaux sans baisser la glace de sa voiture et saluer. Cependant entre la noblesse et le roi il y avait un intervalle infranchissable; le roi avait ramené dans ses mains toul le pouvoir politique, et la noblesse n'était plus un rouage nécessaire à la vie de l'État. L'Église avait résisté plus qu'elle à ces empiétements successifs; et enfin, de guerre lasse, elle s'était réfugiée dans les fonctions de l'enseignement et du gouvernement des consciences. Mais où pouvait se réfugier la
noblesse? Humiliée à Versailles par Colbert,
humiliée aux armées par Louvois, ces deux mains de la volonté royale, elle se vengeait en humiliant à son tour et en vexant les roturiers.
Il s'ensuit que le roi de France, en annihilant le contrôle de la noblesse et celui de l'Église sur la gestion de son administration, créa le pouvoir absolu, et entre toutes les classes une sorte d'égalité politique, que des historiens ont eu la naïveté d'admirer sous le nom d'unité, comme si cette égalité n'était pas le synonyme de nullité. Hormis le roi et ses ministres, chacun était habitué à vivre loin des affaires de l'État et dans l'insouciance complète des intérêts publics.
Or la démocratie, née de la révolution et héritière à tant de titres de la politique des rois de France , a continué cette négation de l'esprit aristocratique et est arrivée aux limites de l'égalité; mais, si elle a nié absolument toutes les tendances aristocratiques,
elle n'a jamais nié l'esprit de la centralisalion. C'est pourquoi elle n'a pas encore pu être une démocratie libre.