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CHAPITRE IV

De la démocratie et de la liberté.

A côté de la démocratie on voit poindre en 1789 la liberté. Elle vient de loin. Elle apparaît à cette époque, chétive, tremblante, à côté de sa rivale aux bras puissants et à la marche audacieuse; et, tandis qu'elle ne sait prendre aucune mesure décisive, la démocratie du premier bond touche le but en

s'eraparant du sol et en le divisant entre ses partisans. C'est pourquoi elle a traversé toutes nos révolutions , irrétrograde dans sa marche, invincible dans ses luttes.

Maîtresse alors de la France, tend-elle la main à la liberté ? Nie-t-elle la centralisation administrative de l'ancien régime? Non; comme l'ancien régime, elle a la manie du gouvernement. Gouverner partout, gouverner toujours, c'est son idée fixe. Dès 4 789 chacun des soixante districts de Paris voulait gouverner la capitale; le club des Jacobins gouvernait les clubs de la France ; la commune de Paris gouvernait les communes des départements. C'est qu'au fond de la démocratie, comme au fond de l'ancien régime, il y a un même esprit de domination. Cet esprit perce partout, en 1789, en 1793, en 1799. Entre Sieyès et Napoléon par exemple, il n'y a qu'une différente de surface; au fond ce sont deux mêmes hommes de gouvernement.

Ce n'est pas aux apparences qu'il faut s'arrêter pour voir ainsi les choses; il faut pénétrer plus avant. Au sein des métamorphoses les plus diverses de la démocratie, vous retrouvez toujours l'immuable pensée de la centralisation, tantôt au grand jour, tantôt, comme la taupe, travaillant sous terre. Ainsi, en 1789, elle se cache sous des apparences de liberté; et, à ne voir que l'écorce des événements, on dirait que c'est la liberté qui est tout. Il y a une nation, un roi proclamé le restaurateur de la liberté. Ce ne sont que des mots. Déjà l'Assemblée constituante, en concentrant peu à peu tous les pouvoirs dans son sein, ouvre la voie à la Convention et à l'Empire.

Ce n'est qu'en 1815 que la liberté commence à prendre des forces et à grandir ; et elle est à tel point l'inverse d'un système de gouvernement centralisé que son premier ouvrage fut une charte constitutionnelle, ou en d'autres termes une limitation du pou-

voir. Maîtresse à sqn tour de la France, tend-elle la main à la démocratie? Non. Elle en a peur.

Or la situation que la révolution a créée a la France a ceci de particulier : que la démocratie seule n'a pu la dénouer, car elle a abouti au pouvoir absolu, étant organisée à cet effet, et que la liberté seule n'a pu la dénouer non plus, car elle a abouti à l'exclusion de la démocratie.

Donc, si la liberté admettait que toute alliance entre elle et une aristocratie quelconque est impossible en France , qu'adviendrait-il de là? — Que la liberté, qui, dans les conditions de l'ancien gouvernement constitutionnel, était une négation de la démocratie, en deviendrait une affirmation.

Si de son côté la démocratie admettait que toute alliance entre elle et la centralisation est une négation de la liberté, qu'adviendrait-il aussi de là? — Que la démocratie

deviendrait une affirmation de la liberté : d'où il suivrait que cette alliance donnerait le jour à la liberté démocratique.

En effet, l'œuvre de la liberté est de former en chaque citoyen une personnalité capable de se gouverner, si elle ne veut être gouvernée ; et la liberté démocratique n'est que la multiplication de ces personnalités : ce que le zéro est à l'unité.

Ne vivons-nous pas dans un temps de recueillement propice aux travaux de cette conciliation? Pourquoi de jeunes écrivains de l'ancien parti constitutionnel ne publieraient-ils pas les œuvres fécondes de la démocratie française, l'égalité civile, l'accession insensible de tous à la propriété? Pour nous, qui sommes du parti démocratique, nous allons essayer, dans la mesure de nos forces, de publier les œuvres de la liberté : car nous pensons que l'esprit de centralisation , d'organisation ou de gouvernement fpeu importe le nom), est une des maladies

de notre parti, et peut-être de notre nation. Il nous semble que c'est en se faisant ainsi de ces concessions mutuelles, qui sont toujours les preuves d'une estime réciproque, que la liberté des partis succédera au gouvernement des partis.

Il est temps maintenant de bien préciser le sens que nous attacherons au mot gouvernement. En Angleterre, en Suisse, aux États-Unis, on se sert du même mot ; mais on y attache un tout autre sens que chez nous. Il signifie chez ces nations libres l'administration supérieure. En France, le mot gouvernement entraine des idées d'omnipotence qui trahissent la puissance réelle.

Chez nous, le gouvernement, c'est le maître. Le gouvernement doit voir pour nous, marcher pour nous, vivre pour nous, penser pour nous, travailler pour nous. Il sait tout, il veut tout, il peut tout, il fait tout, il est tout enfin dans notre pays.

Dans son Histoire, des variations, Bossuet

dit en parlant de Luther : « Il s'étudiait en « toutes choses à prendre le contre-pied de « l'Église. » Or la liberté s'étudie en toutes choses à prendre le contre-pied d'un tel gouvernement.

Nous commencerons par dire les origines de la vieille liberté française, car la liberté ne date pas de 1789 : elle a ses racines dans notre propre sol, aussi bien que la démocratie ; elle est au même titre entièrement nationale (1), Nous attirons l'attention du lecteur sur ce premier point que nous allons examiner. Nous passerons dans les livres suivants à d'autres ordres de considérations diverses.

(1) En 1789, la France a repris possession d'elle-même. C'est un des résultats les plus précieux de la révolution; mais l'indépendance n'est pas la liberté.

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