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DE LA LIBERTE PQLITIQUE

tion des choses et ne parlent plus la même lan^jue. Il n'y a qu'un moyen d'administrer librement la chose commune, c'est de faire contribuer tout le monde aux frais de l'administration. L'égalité nous apparaît encore, à ce point de vue, comme l'auxiliaire de la liberté.

Pourtant ce levier puissant peut être, à son tour, un obstacle, et la liberté peut être détruite par la manie de l'égalité. Le fait essentiel et caractéristique de la société civile contemporaine en France, c'est l'unité de lois, l'égalité de droits, et pourtant il existe, au sein même de cette unité, de cette égalité, selon l'expression de M. Guizot, des « inégalités nécessaires » , que la force ne peut pas supprimer. La politique n'est pas une science de déductions géométriques, et tout est perdu si l'on pousse une idée, bonne en elle-même, à ses dernières conséquences. Il faut savoir distinguer entre ce qui est possible et ce qui est chimérique. A force de vouloir dépasser le but, on parvient à le manquer.

La Constituante et la Convention avaient écrit l'une et l'autre dans leurs actes constitutionnels que tous les citoyens sont également admissibles à tous les emplois « sans autre « distinction que celle des vertus et des talents » . C'est là que se trouve, en effet, « l'inégalité nécessaire » . Mais il eût fallu ne pas se payer de mots. Quand les juges furent élus, conformément à la loi d'octobre 1792, sur l'injonction de la Convention, on ne se soucia ni « des vertus » ni des « talents » . C'est ainsi qu'à Paris même, on vit figurer, sur cinquante et un juges et suppléants, à côté de douze (i hommes de loi » , un peintre, deux graveurs, un ciseleur, deux employés, un commis, un jardinier, etc. En l'an VIII, ainsi qu'une enquête officielle le démontra, beaucoup de maires ne savaient pas lire, beaucoup de juges n'avaient pas la moindre idée des lois. La conception de l'égalité d'après laquelle le corps électoral ou le gouvernement appelle indistinctement aux emplois publics des coquins et des honnêtes gens, des hommes distingués et des imbéciles, est aussi perverse qu'elle est absolue.

Ayons le courage de reconnaître, comme le ^S/èc/e Tavoua lui-même un jour avant la chute du second Empire, qu'une explosion intempestive de la passion égalitaire a compromis, chez nous, le 24 février 1848, la cause de la liberté politique, en jetant prématurément la France dans le suffra{>e universel. La société contemporaine tend, même hors de France, à donner le droit de vote à tous les citoyens qui la composent. Nous croyons, non pas que l'exercice du suffrage universel est incompatible avec cette liberté, mais que son introduction soudaine et violente est un des plus grands écueils auxquels elle puisse se heurter. Ce n'est pas seulement en décembre 1851 que cette brusque invasion a porté ses fruits, mais en 1870 et en 1871.

L'Angleterre n'a pas procédé comme nous. La première réforme électorale qui fut adoptée par les deux Chambres en 1832 avait été demandée douze fois sans résultat depuis 1745. et le pays avait eu la sagesse d'attendre. Il attendit la seconde réforme pendant trente-cinq ans : c'est seulement en 1867 que le nombre des électeurs passa, pour le Royaume-Uni, de 1,366,818 à 2,448,252. Quinze ans s'écoulèrent : les libéraux et les conservateurs s'entendirent une fois de plus avec la couronne pour modifier cette partie de la législation, et l'Acte du 6 décembre 1884 eut pour effet d'augmenter dans la proportion de plus de 75 pour 100 le chiffre des électeurs inscrits. Cependant le corps électoral n'a jamais perdu de vue, dans cet heureux pays, qu'il existait un lien entre sa façon de voter et la façon dont les affaires publiques seraient conduites : le progrès lent, mais continu, de l'égalité politique n'a donc pas fait échec à la liberté.

Le suffrage universel a cet avantage, écrivait en 1868 Prévost-Paradol, qu'on ne peut rien inventer ni proposer au delà pour séduire l'imagination populaire, et que les agitateurs ne peuvent revendiquer aucun moyen plus radical de satisfaire la volonté du plus grand nombre. Le suffrage universel a ses avantages, et nous ne cherchons pas à lui faire

SOU procès , mais révénement prouve qu'il ne réduit pas les agitateurs au silence, et que de nouvelles séductions peuvent être offertes à l'imagination populaire. C'est ainsi que, pour les socialistes allemands, la conquête du droit de vote est une simple étape : que le prolétariat, disent-ils (1), s'approprie d'abord la puissance de l'Etat par le suffrage universel; cela fait, que l'Etat s'attribue tous les capitaux privés et concurrents pour en faire un capital collectif unique, qu'il répartisse ensuite tous les produits entre les individus proportionnellement « au montant constaté du travail social». On aperçoit aisément par quelle voie le fanatisme d'égalité, passant toutes les bornes, peut conduire à l'établissement de la plus complète tyrannie.

Si l'on ne consulte que les instincts égalitaires, il n'y a qu'un gouvernement logique : celui de l'assemblée unique, qui représente le peuple entier. L'expérience universelle a néanmoins condamné ce système, par deux motifs; il y a dans la société, quoi qu'on fasse, des intérêts différents auxquels il faut donner une garantie par la distinction et la différente constitution des pouvoirs : la Chambre unique qui peut tout est un instrument de tyrannie d'autant plus formidable que la responsabilité de ses actes se divise entre tous ses membres. C'est ainsi qu'on a cherché dans la division et dans l'harmonie des pouvoirs le frein de l'égalité, la sauvegarde de la liberté.

La constitution d'une Chambre haute limite l'égalité politique en même temps qu'elle consolide, dans la plupart des États, la liberté des citoyens. Il ne faut pas que cette Chambre ait la prépondérance, ainsi qu'il advint en Angleterre depuis la chute des Stuarts et pendant tout le dix-huitième siècle ; mais, quand elle se trouve à peu près effacée par la seconde Chambre, la liberté politique est moins efficacement protégée. Si la Chambre des communes d'Angleterre, poursuivant sa marche ascendante, accapare tout et remplace

(1) EncKt.s, Die Enlwickelung des sozialismus von der Utopie zur Wissenschafl, 1883.

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tout, elle pourra mésuser impunément, quelque jour, de son immense pouvoir. Il est impossible à quiconque voudra faire un moment abstraction des idées reçues en France de n'être pas subjugué, à la lecture du fameux discours prononcé le 4 avril 1872 à Manchester par Disraeli sur la Chambre des lords, par la justesse des aperçus et par la rigueur du raisonnement. La Chambre haute est-elle constituée par le choix du souverain? son influence est nulle ; par l'élection? mais si c'est par le même collège électoral que l'autre Chambre, quel droit aura-t-elle de la contrôler et de la critiquer? Si c'est par un plus petit nombre d'électeurs, pourquoi la majorité serait-elle gouvernée par la minorité? L'illustre homme d'État arrivait donc à justifier cette pairie héréditaire dont l'origine se confondait avec celle de la nation et qui s'était adaptée, dans le cours des siècles, à tous les besoins du pays. Il tenait, j en suis convaincu, le langage d'un patriote et d'un homme d'État. Au contraire, quand M. Suape lançait, le â août 1893, à la Chambre des communes, au nom des « libéraux » , cette violente apostrophe : « La Chambre des lords doit être « modifiée ou sacrifiée « , il proposait de rompre le faisceau de libertés publiques.

L'organisation d'une Chambre haute est bien plus difficile dans les États démocratiques, où la souveraineté, comme disait la constitution de 1793, appartient à « l'uni- « versalité des citoyens >» . Encore les pays fédératifs trouvent-ils, dans la complexité même de leurs rouages politique, une ressource qui manque aux pays unitaires. Nous exposerons, au deuxième chapitre du second livre, comment le sénat américain fut composé de membres fournis par les États sans qu'on eût égard à la force numérique de leurs populations respectives. On limita de cette manière l'égalité politique en combinant deux principes au lieu de sacrifier l'un à l'autre, et l'on donna par là même à la branche populaire de la législature fédérale ce contrepoids qu'on cherche toujours et qu'on rencontre si rarement dans les démo-

craties unitaires. Toutefois celles-ci ne doivent pas plus que les autres se laisser détourner du but par les difficultés de la tâche. L'organisation de la Chambre haute française laissait peut-être à désirer, même il y a dix-huit ans, et nous pouvons nous demander si l'on a, par la revision de ISS^, amélioré ce chapitre de nos lois constitutionneltes. Cependant le Sénat, quelque affaibli qu'on le suppose, garde encore sa raison d'être, et les amis de la liberté commettraient une faute en cherchant dans sa faiblesse apparente un prétexte pour le supprimer. C'est là seulement que la toute-puissance du nombre ne s'exerce pas avec une régularité mathématique et que l'opinion, puissance distincte du suffrage, peut encore faire entendre sa voix. Il a joué d'ailleurs un rôle salutaire, quoique trop effacé, repoussant certains projets que l'autre Chambre avait votés sans conviction bien nette et par désir de plaire, tempérant par d'utiles amendements des articles de loi dictés par la passion politique, obligeant en plus d'une occasion les députés à remettre leur ouvrage sur le métier, donnant parla même à l'esprit public le temps de se calmer et de se reconnaître, contraignant parfois la Chambre à « régler son tir « et prévenant quelques fautes qu'on ne pouvait pas commettre sans son aide, parce qu'il ne laissait pas le droit de compter sur sa complicité. Par cela seul qu'il serait à même sinon d'empêcher, au moins de retarder l'avènement d'une nouvelle convention nationale, il pourrait être à un moment donné l'asile de la liberté.

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