‹ De la liberté politique dans l'état moderneChapitre 35 sur 50 · LE SOCIALISME ET LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LE SOCIALISME ET LA LIBERTÉ

I. Le communisme et la liberté. — II. Le collectivisme et la liberté. — Comment la liberté politique est atteinte par la destruction de la liberté civile. — III. Applications partielles de l'idée socialiste. — Suppression des salaires. — Egalité des salaires. — Minimum légal du salaire. — Réglementation du travail et du salaire par les syndicats. — Limitation de la durée du travail. — Suppression du travail à la tâche. — Tarification du prix des baux. — De la campagne contre les bureaux de placement. — Suppression de la « surproduction " . — Les machines. — Le travail des femmes. — Le travail des étrangers. — La prévovance obligatoire et l'arbitrage obligatoire. — D'une double erreur dans laquelle toinijcnt certains hommes d'Etat.

La liberté, croyons-nous, est ressencemême du progrès. Un certain nombre de socialistes professent ouvertement Topinion contraire. Saint-Simon proscrit la liberté, qui n'est, à l'entendre, qu'un élément de destruction propre aux « époques critiques » , mais ne saurait être un principe de vie dans les « époques organiques (1) » . On pourrait même se demander, écrit Dupont-White, qu'on peut classer parmi les socialistes inconscients, si prorjves et liberté sont choses compatibles en elles-mêmes (2). A vrai dire, tous les pontifes de la secte ne tiennent pas le même langage. Si M. Domela Nieuwenlmis, chef des socialistes hollandais, énonce sans détour que « la question sociale ne trouve

(1) Comme celle dans la(]ucllc il est temps d'entrer, poursuit-il, après la période critique, ouverte depuis que la réformation de Luther a détruit le moyen ;'igc, époque organique.

(2) L'Individu vt l'I'Uat, p. 25G. Voir le même ouvrage, p. 280

« point sa solution dans les parlements, mais dans la rue» . l'ancien olficier allemand von VoUmar, que les jeunes qualifient, il est vrai, de « socialiste rassasié y> , préconise, au moins pour un temps, le parlementarisme; et Liebknecht, Liebknecht lui-même a lancé ce prudent aphorisme : « Partt lementaire dans les moyens qu'il emploie , le parti « est révolutionnaire dans les buts qu'il poursuit. « Au demeurant ce parti demande généralement, sans se soucier de l'énorme contradiction dans laquelle il tombe , une liberté politique sans frein, une servitude économique sans limites. Le programme d'Erfurt (octobre 1891) réclame non seulement le suffrage universel égal, direct et le scrutin secret, pour tous les membres de l'Empire âgés de plus de vingt ans, sans distinction de sexe, dans toutes les élections et dans tous les votes, mais encore « la suppression de toute « limite des droits politiques, sauf aux personnes sous « tutelle » , « la législation directe par le peuple au moyen tt du droit d'initiative et de veto^ l'aulononiie administra- « tive du peuple dans l'Empire, l'État, la province et la « commune, l'élection des fonctionnaires par le peuple » , « l'abolition de toutes les lois qui bornent et oppriment la « libre expression de l'opinion, le droit d'association et de a réunion ;> , « l'abolition de toutes les lois qui, au point de « vue du droit public et privé, subordonnent la femme à « l'homme, etc. » .

Nous nous proposons de montrer que le socialisme aboutit, par rétablissement de la tyrannie économique, à la suppression de toutes les libertés.

lien est ainsi, sans nul doute, du communisme proprement dit.

he Manifeste de 1847 {DaskonimunistischeManiJest), œuvre

fondamentale de Karl Marx, énonce trois propositions essentielles. La première et la plus importante est ainsi conçue : « Suppression de la propriété privée qui n'existe, « pour le petit nombre, qu'à condition de ne pas exister « pour la foule. « Comme tout le monde ne peut pas être propriétaire, personne ne doit l'être. M. P. LaCargue exprimait la même pensée sous une autre forme, en mai 1892, dans une conférence faite à riiôtel de la Société de géographie : « Le prolétariat, maître des pouvoirs de la commune a et de l'Etat, imitera l'exemple que lui a donné la bour- « geoisie au siècle dernier ; après avoir exproprié politi- « quement la classe capitaliste, il l'expropriera économi- « quement : il socialisera la propriété capitaliste ; alors il y tt aura non seulement mise en commun des moyens de « production, mais encore mise en commun des moyens de «' jouissance. » En Australie, dans les colonies de Victoria et de la Nouvelle-Galles du Sud, dominées par les radicaux socialistes, les Chambres ont été saisies de propositions tendant à faire passer la terre, par voie d'expropriation, dans les mains de l'État.

Supprimer la propriété privée, c'est tarir la source même de toute liberté dans la race humaine. L'homme nait assurément propriétaire non seulement de ses membres, mais encore de son esprit. Il a reçu ses facultés variées et puissantes pour les employer. C'est violer audacieusement la loi de sa nature que de lui lier les pieds et les bras ou de condamner son intelligence à l'éternelle torpeur. Mais s'il emploie ces facultés, c'est d'abord, selon toute apparence, pour acquérir ce qui lui manque : pour se vêtir, s'il a froid; pour se nourrir, s'il a faim; l'emploi naturel et nécessaire des facultés humaines consiste donc, pour l'homme , à recueillir le fruit de son travail. On ne peut pas le lui ravir, même au nom de la communauté, sans porter à sa liberté la plus grave de toutes les atteintes. Cette démonstration a été faite mille fois et cependant elle est encore à refaire. Le plus implacable des esclavages est cette séquestration totale de la personne

humaine, cette confiscation absolue du travail lunnaiu.

La propriété s'individualise d'autant plus nécessairement que les hommes naissent avec des facultés très inégales. L un, robuste et laborieux, produit beaucoup; l'autre, paresseux et débile, produit peu. Sans doute il n'en est pas ainsi de tous les animaux qui vivent en communauté. Que de {'ois on nous a dépeint les abeilles voltigeant sur les arbustes sans se tromper dans leur choix, puis, à leur retour dans la ruche, y travaillant en architectes infaillibles ! On a remarqué souvent que, parmi ces mouches industrieuses, il n'y a ni diligent ni paresseux, ni riche ni pauvre, parce (]ue tout est gouverné parun guide invariable, l'instinct (1). Mais la société des hommes ne ressemble ni à la ruche ni à la fourmilière, parce que l'homme, né libre, diffère entièrement de l'animal, esclave de l'instinct. Étant libre, il est responsable, responsable dans l'ordre moral de ses bonnes et de ses mauvaises actions ; dans l'ordre économique, de son travail et de son inertie. C'est en vertu de cette responsabilité qu'il s'enrichira lui-même par l'un, qu'il s'appauvrira lui-même par l'autre. C'est ce qui semble intolérable à quelques réformateurs, et c'est pour eux un motif de chercher querelle à Dieu, si toutefois ils ne craignent pas de se comj)romettre en paraissant croire à l'existence de Dieu. Mais l'homme, quoique capable de retarder la marche de la civilisation ou même de marcher à reculons vers la barbarie, est imj)uissant à reconstruire l'édifice de la société sur un plan nouveau, contraire au plan divin. Il ne peut pas, sous prétexte de « corriger l'abus des suprématies natu- " relies » et de « redresser la nature {"1) it , anéantir le principe de la propriété privée parce que, ne pouvant pas extirper la liberté de Tàme humaine, il ne saurait tuer la responsabilité.

Les économistes, démontrant la légitimité de la propriété privée par sa nécessité sociale, ont établi que, si l'homme

(1) TiiiEiis, De la propriété, liv. II, ch. iv.

(2) Expressions empruntées à Clndividu et l'Llat, p. 55.

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