DE LA LIP.EUTE POLITIQUE
n'accumulait pas pour lui les fruits de sa pêche, de sa chasse, de sa culture, il ne se donnerait pas la peine de produire; qu'il renoncerait à tous les métiers exi(jeant du temps « et de la réflexion» s'il n'avait la certitude d'en recueillir les produits ; enfin que, s'il s'arrêtait un instant dans son effort sur la nature, celle-ci redeviendrait sauvajje. Il ne peut être contesté, par exemple, que la culture fut, de tout temps, rudimentaire sous le régime de la propriété collective et qu'un village arrivait très difficilement à défricher collectivement l'étendue inculte de son territoire. Laissant de côté les résultats, nous nous bornons à constater que le communisme, en paralysant par la suppression de la propriété privée le libre essor des facultés humaines, remplace l'organisation nalurelle de la société par une organisation artificielle : « La société est une organisation qui a « pour élément un agent inteUigent, moral, doué de libre « arbitre, perfectible (1) », ou elle n'est pas.
Cependant, dès que Tliomme ne travaillera plus pour lui-même, mais pour la communauté qui lui commandera son travail, il faudra, pour empêcher la richesse et la pauvreté de renaître sous une forme quelconque, proscrire l'inégalité des salaires. Ce premier pas fait, comme l'ouvrier habile ou robuste ne se soucierait pas de dépenser pour autrui toute la force de ses bras, toute la fécondité de son intelligence, il deviendra nécessaire de le surveiller. On arrive par là même, ainsi que l'a fait ressortir M. Thiers(2), à « faire travailler sous les yeux des uns des autres les mem- « bres de la société nouvelle » . Il faudra donc forger une nouvelle chaîne, c'est-à-dire fonder l'obligation perpétuelle, universelle, inexorable du travail en conmiun. Mais si l'on accorde ensuite, après la remise des salaires, même égaux, la jouissance en particulier, l'hydre va renaître, parce que l'ouvrier sobre et laborieux sera certainement tenté soit d'économiser pour sa famille, soit de prévoir pour son propre
(1) lUsTiAT, lîuriiioniex écoiiouiir/ncs. (î) De lu propriété, liv. Il, di. ii.
compte la maladie ou le chômajje et de se réserver un pécule. Comme on ne déracinerait pas ce penchant et comme on ne peut pas mettre incessamment une légion de surveillants aux trousses des travailleurs, la jouissance en commun devrait évidemment succéder au travail en commun. Quiconque manjj^erait hors de la table commune ou s'habillerait hors du magasin général serait un délinquant. Nous assisterions à l'établissement de la plus effroyable tyrannie <]ue l'imagination puisse concevoir ; mais toute accumulation secrète conduit à la formation d'un capital, et, pour empêcher un tel abus, il n'est pas de sacrifice auquel on ne se résigne.
Toutefois, dans cette Jérusalem nouvelle, la famille reste une gêne. Selon l'organisation naturelle de cette société qui paraît si défectueuse aux communistes, l'homme choisit une femme, l'épouse, a des enfants et travaille pour eux. Qu'on les lui laisse, remarque encore M. Thiers, et vous n'extirperez plus de son cœur le désir de leur donner le bien de la communauté tout entière. Aussi Karl Marx a-t-il énoncé, dans son manifeste de 1847, cette seconde proposition : « Suppression de la famille, car la famille bour- « geoise repose sur le capital et l'acquisition privée. » Gela suffit, et le sectaire est, après tout, rigoureusement logique, car il n'y a pas, pour le travail individuel, pour l'appropriation individuelle, de stimulant plus énergique que la perspective, laissée au père, de transmettre le fruit de son labeur à sa descendance. Le communisme ne reculera donc pas devant cette seconde tentative, bien qu'elle soit le défi le plus éclatant à l'humanité, l'attentat le [)lus téméraire et le plus impardonnable à la liberté naturelle de l'homme. Tout le monde, aujourd'hui, peut vivre à sa guise, et quiconque se propose, comme un but idéal, de se vouer au bonheur des millions de femmes et d'enfants répandus sur le territoire national peut garder le célibat. 11 s'agit de supprimer la famille, c'est-à-dire de décréter l'obligatoire promiscuité des femmes et des enfants. La mère sera donc
tenue dVibandonner sa fille (Karl Marx ne dit pas à que! moment) et de ne plus même la connaître; il sera donc intei-dit aux parents, car il y aura toujours des parents, de protéger l'enfance de leurs rejetons, à plus forte raison, cela va sans dire, de développer et de cultiver leur intelligence, de leur inculquer le sentiment du bien. Enfin, pour mieux discréditer la famille, on flanque le substantif d'une épithète malsonnante : « famille bourgeoise » , a-t-on dit, comme si l'union légitime de l'homme et de la femme avec ses conséquences était l'apanage d'une classe et n'était pas contemporaine du genre humain. Cet incroyable effort pour faire descendre, par la plus odieuse des contraintes, l'homme au rang de la brute, mérite néanmoins, paraît-il, certains applaudissements, puisqu'il faut à tout prix exterminer l'héritage pour empêcher la reconstitution de la propriété privée.
Mais Karl Marx ne s'arrête pas à mi-chemin, et la dernière proposition du manifeste est ainsi conçue : « Suppression de la nationalité. » Les prémisses mènent en effet à cette conclusion. Si je ne suis pas propriétaire de mon champ, disait déjà M. Thiers aux communistes de 1848, la France ne l'est pas davantage de ce qu'elle occupe du Rhin aux Pyrénées, l'Angleterre de ce qu'elle occupe du Pas-de- Calais aux îles Hébrides. Ce raisonnement a troublé quelques traînards du communisme, et l'on trouve dans le programme de Gotha (mai 1875) cette phrase entortillée : « Le parti « socialiste ouvrier d'Allemngne , bien qu'agissant tout u d'abord dans le cadre national, a conscience du caractère « ihternational du mouvement ouvrier. « Mais M. Paul Leroy-Beaulieu a repris l'argumentation de l'illustre homme d'État avec un surcroît de vigueur et démontre (1) que non seulement on ne peut pas remplacer logiquement la propriété privée par la propriété communale ni par la propriété nationale, mais encore que, si la lune était par hasard
(1) Le collectivisme, 3''t'(lit., p. SI,
habitée et qu'on trouvât quelque moyen de correspondre avec elle, les hommes de la terre devraient admettre ceux de la lune à partager la jouissance du sol terrestre. C'est ce que vient de faire encore, avec beaucoup de verve, M. Yves Guyot (1), commentant cette autre phrase du même programme : « L'affranchissement du travail exige la transmis- « siondes instruments de travail à la société tout entière... » Tout entière? Mais alors cette organisation engloberait le Mogol errant du désert de Gol)i, le Fuégien de la Terre de Feu, le Touareg du Sahara, qui devraient pouvoir réclamer leur part dans « la distribution du produit général du travail (2) « . On se récrie. Mais qu'est-ce donc alors que cette société « tout entière » et suivant quelle règle groupera-t-on les participants (3)?
C'est une nouvelle violation, et non la moins impudente, de la liberté humaine. Comment? je n'aurai plus le droit de rester Français, Anglais, Allemand, alors même que de toutes mes forces et de toute mon àme je voudrais rester citoyen de la France, de l'Angleterre ou de l'Allemagne? Il faut, de toute nécessité, toujours en vue d'empêcher la reconstitution de la propriété privée, que je devienne, à mon corps défendant, citoyen de l'univers! Je ne pourrai pas' plus abdiquer ma patrie que la conserver ! Cependant M. Dupont-White, après avoir reproché vivement aux économistes de détourner le mot « liberté » de son véritable sens en tachant de persuader aux peuples que leur liberté consiste à réserver la plus grande somme possible d'affaires à l'action des individus (4), s'écrie : « On ne s'y trompera « pas : la libellé que tout mortel adore, c'est l'indépendance « de la nation... Tout ce qui s'est osé, rêvé, tramé, chanté
(1) La tyrannie socialiste, liv. II, cli. ii.
(2) Voir encore le programme du Gotlia.
(3) M. Yve» Guyot se demande si l'on prétend constituer une seule société collectiviste par exemple, entre le» cent treize millions d'hommes qui habitent rcm|)irc russe ou dans l'empire d'Autriche avec ses Allemands, ses Ilonyrois, 8C8 Tclièipics, i*cs l'ulonais.
(4) IJ Individu et l'Etat, p. 3.
Cl en son nom, tout cela, vu de près, n'est qu'une variante « de cet éternel projet des peuples de s'appartenir. » Sans doute! L'indépendance d'un peuple est la première et la plus précieuse de ses libertés ; mais voici que le communisme l'immole avec toutes les autres. Cette nation compacte, homogène, que l'affinité des races, la situation géographique, la communauté des traditions, des croyances, des souffrances, des intérêts, le sang versé sur les mômes champs de bataille , un même patrimoine intellectuel , un même trésor de gloire ont lentement formée, dont on ne peut distraire une parcelle sans la défigurer et sans la percer jusqu'au fond du cœur, elle s'absorbe, elle s'abhiie dans la confusion de toutes les races, elle se perd dans un gigantesque chaos. A l'indépendance des nations et, par conséquent, des membres qui composent chacune d'elles succède la complète unité dans l'absolue servitude (1). Tel est probablement le rêve des « internationalistes » qui, dans un journal français, le Parti ouvriei^^ s'efforcent de ruiner la « superstition nationale » et de ceux qui provoquèrent, après les dernières élections législatives, une bagarre sanglante dans les rues de Roubaix en poussant ce cri de ralliement : A bas la Patrie! ou, d'après une autre version : A bas les patriotards (2) !
Le collectivisme, du moins celui que l'ancien ministre autrichien Schœffle a décrit dans sa Quintessence du socialisme, diffère du communisme proprement dit en ce qu'il fait entrer en
(1) Cette partie de la thèse coninmnistc est vivcincnt comljaltuc par quelque» « indépcnd.-ints " , et noiaininont par M. Prottit.
(2) M, J. GiicHclc, dan» une lettre adressée au Temps, reconnaît qu'un a pu pousser le second cri, mais non le premier, (il septcndjrc 18U3.)
ligne de compte dans la répartition des produits non seulement la quantité, mais la valeur du travail accompli par chaque ouvrier. Il affecte, en outre, de conserver à chacun la libre détermination de ses besoins. 11 se vante de ne pas supprimer complètement la richesse individuelle, détruisant la propriété privée des moyens de production, mais respectant la propriété privée des moyens de consommation, mettant en commun les moyens de production et non les produits. Il supprimerait la monnaie; mais, voulant conserver la mesure des valeurs, il lui substituerait des bons représentant l'unité de temps du travail social, eux-mêmes susceptibles de former une épargne, non un capital. Il permettrait donc une certaine épargne individuelle, non reproductive, en même temps qu'il instituerait l'épargne collective; celle-ci sous sa forme la plus perfectionnée et reproductive. Le collectivisme déclare même qu'il respecterait l'héritage (I). Toutefois la ressemblance est grande entre les deux systèmes et nous excusons volontiers les « socialistes révolutionnaires » français de prendre sans cesse dans le langage courant un mot pour l'autre (2). La liberté de l'honime et du citoyen est, sous l'un comme sous l'autre régime, anéantie.
Le collectivisme le plus modéré met tout au moins en commun la terre et les immeubles. Il débute donc, de toute nécessité, par une expropriation générale du sol, c'est-à-dire par une immense violation du droit. En effet, il est absolument démontré que les 100, 120 ou 150 milliards à emprunter par l'État français, s'il voulait indemniser pleinement les propriétaires actuels (un pareil emprunt ne pouvant se négocier qu'à un taux fort élevé), lui coûteraient annuellement un ou deux milliards de plus que ne rapporteraient les terres expropriées (3), et d'ailleurs cette opération
(1) V. LK.noY-BEArLiEL', Le collectivisme, p. 8,
(2) Coinp. Alfred Jouhdan, Le rôle de l' Alat dans tordre économique, p. 331 et 333.
(3) Voir P. LEnoT-BKACLiED, ibid.,p. 168.