‹ De la liberté politique dans l'état moderneChapitre 37 sur 50 · DE LA LIIÎERTÉ POLITIQUE · texte numérisé non relu

DE LA LIIÎERTÉ POLITIQUE

pifjantesque d'emprunt serait impossible parce qu'il ne se rencontre pas dans tout le pays une somme de capitaux circulants disponibles, mobilisables, équivalente à la valeur des terres. Il faut donc trouver un expédient, et l'on en propose un certain nombre, L'État pourrait, comme l'y invite M. Gide (1), n'acquérir ces terres des particuliers que fort au-dessous de leur valeur. Il pourrait encore recourir au système des annuités terminables, imaginé par Schœffle : on payerait, par exemple, à l'exproprié, pendant quatrevingt-dix-neuf ans, une somme égale à la rente de sa terre et, ce terme expiré, la communauté serait dégagée de toute indemnité. Ce sont deux formes, bien peu déguisées, de la spoliation, puisque, dans l'un comme dans l'autre cas, l'État donne le moins pour le plus, la partie pour le tout (2). C'est un acte de tyrannie violente, proscrit non seulement par la déclaration des droits de 1791, mais encore par celle de 1793, où sont inscrites ces deux maximes : « La loi doit « protéger la liberté publique et individuelle contre l'op- « pression de ceux qui gouvernent... Nul ne peut être privé « de la moindre portion de sa propriété sans son consente- « ment, si ce n'est lorsque la nécessité publique légalement « constatée l'exige, et sous la condition d'une juste et préa- « lable indemnité. »

Supposons toutefois l'expropriation consommée. Le collectivisme aboutit par la force des choses à la plus monstrueuse des contradictions. Le point de départ est, en effet, dans cette thèse de Herbert Spencer : chaque homme a le droit imprescriptible de posséder la terre; sans la possession de cet instrument par excellence, il est esclave, il ne vit plus que par tolérance. Or que fera l'État, propriétaire unique du sol? Ira-t-il, d'aventure, en remettre à chacun la possession directe? C'est impossible. On a calculé, par exemple, que, si les réformateurs s'avisaient de partager le département de la Seine entre ses habitants, le partage n'en

(1) De (fuelrfues nouvelles doctrines sur la propriété foncière, p. 16.

(2) Cump. V. Leroy-Beaulibu, ibid., p. 170.

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attribuerait pas par tête deux ares, c'est-à-dire la centième partie de ce (|ui serait nécessaire à cliacun d'eux pour assurer sa subsistance. Il faut donc renoncer, les collectivistes le reconnaissent eux-mêmes, au morcellement indéfini. Va-t-on instituer, dès lors, pour que chacun se figure être propriétaire, l'exploitation directe de tout le sol par l'État? Mais nul n oserait exposer à ce risque la vie nationale, tant il serait dangereux de joindre à tous les modes de centralisation qui existent sur le continent européen la centralisation de la production agricole et des approvisionnements, tant il serait absurde de faire arrêter à Paris, par un ministre de l'agriculture ou même dans chaque région par ses délégués, l'ordre des travaux et les conditions de l'exploitation ! On est peu à peu réduit à choisir entre ces deux j)artis : la location à des associations coopératives agricoles, la location à de simples fermiers aux enchères. Mais les publicistes anglais qui s'attachent à la première de ces solutions paraissent ne pas se douter que, ces sociétés une fois constituées et leurs membres ayant contribué d'une manière ou de l'autre à l'actif social, leurs cadres seraient formés et fermés, qu une nouvelle classe de privilégiés naîtrait, peutêtre plus étendue, mais non moins exclusive à coup sûr que celle des propriétaires actuels, que le nouveau venu, l'immigrant, le naufragé n'y trouverait point sa place et serait réduit, pour vivre, à lui louer ses bras; qu'au bout d'un certain tenqjs la « question sociale « se poserait une seconde fois et tout serait à recommencer. Reste, il est vrai, l'affermage aux enchères, pour le compte de l'État, du sol nationalisé, le gouvernement créant en France, par exemple, cinquante mille fermes de mille hectares ou cent mille fermes de cinq cents hectares. Mais les plus proches parents des collectivistes : Laveleye, H. Spencer, par exemple, ont d'eux-mêmes aperçu le vice de ce régime et se sont demandé d'abord si c'était bien la peine de bouleverser toute l'organisation sociale pour substituer à des régisseurs nommés par les particuliers des régisseurs nommés par le gouverne-

ment, ensuite si l'on arriverait à étancher par ce procédé vulgaire la soif de bien-être et de progrès qui dévore l'humanité. M. P. Leroy-Bcaulieu, la statistique en main, a prouvé qu'on n'améliorerait pas dans notre pays la situation des paysans en remplaçant huit millions et demi de propriétaires ruraux par cent mille lermiers de l'État. Quoi! pour élever tout le monde à la dignité de propriétaire, on exproprie d'abord une si grande partie de la population! on commencerait par rompre le lien étroit et fort qui unit tant d'hommes à la terre natale! on leur infligerait cette déchéance matérielle et morale ! A l'exception des cent mille fermiers, tous les autres travailleurs ruraux, plus de neuf millions, n'auront désormais d'autre mode d'existence que le salaire! Mais la conclusion est au rebours des prémisses !

Est-il besoin d'ajouter que cette parodie du communisme, tout comme le communisme proprementdit, paralyse le libre essor des facultés humaines ? Ne peut-on pas dire aux collectivistes comme aux communistes que la terre ne se couvre pas d'améliorations nouvelles dès qu'elle échappe à l'appropriation individuelle? que le simple tenancier, en sentant se rétrécir la sphère de ses espérances, rétrécit celle de ses travaux? que l'octogénaire ne plantera plus s'il ne songe à sa postérité ? que le propriétaire est le seul agent des intérêts permanents et des améliorations lentes? que seul il décide les changements organiques dans la destination des pièces de terre, défriche un bois, plante, convertit une terre arable en prairie, fait une vigne d'une garrigue ? Par quelque ingénieuse combinaison qu'on substitue la propriété collective à la propriété privée, on arrête l'activité fructueuse de l'homme, on fait couler un poison dans ses veines, on glace officiellement son intelligence, on l'endort, on le plonge dans la nuit.

Encore n'avons-nous pris à partie qu'un collectivisme partiel et modéré, puis(jue le collectivisme total met en commun tous les moyens de production, exceptant à peine

quelques outils très rudimentaires, par exemple l'aiguille à coudre. Les économistes répondent, non sans raison, qu'il n'v a pas moyen de tracer une li^jne de démarcation nette entre les moyens de production et les moyens de consommation ; que beaucoup de produits prennent, suivant l'intention du détenteur, l'un ou l'autre caractère. Les pommes de mon verger, les raisins de ma vigne, sont des moyens de consommation si je les attecte à mon déjeuner, mais ils deviennent des moyens de production si j'en extrais du cidre ou du vin. Voici, par conséquent, une intolérable et nouvelle entrave à la plus élémentaire des libertés humaines, puisque la communauté devra faire tous ses elforts pour empêcher la transformation accidentelle des moyens de consommation en moyens de production. On a réfuté par l'absurde toute l'argumentation de Schœflle en supposant que le propriétaire de la fameuse aiguille à coudre, au lieu de l'cmplover à son usage perrsonnel, s'en sert pour raccommoder, moyennant une insignihante rémunération, la chemise du voisin. L'équilibre légal est rompu, la nouvelle organisation sociale est en péril, et la gendarmerie de l'avenir n'a plus qu'à dresser procès-verbal.

Il est d'ailleurs impossible, ainsi que je l'expliquerai tout à l'heure, de laisser subsister la liberté de consommation en supprimant la liberté de production.

Quand on étudie l'organisation naturelle des sociétés luiMiîiines, on s'aperçoit que la plupart des phénomènes économiques s'opèrent d'eux-mêmes et sans que la puissance publique ait à s'en mêler, si ce n'est pour réprimer les atteintes portées à la liberté par la violence ou par la fraude. Il n'est pas besoin d'arrêtés ou de décrets pour que de grandes villes comme Paris, Londres, Berlin, soient approvisionnées abondamment et régulièrement : l'initiative individuelle, l'intérêt réciproque du ])roducteur et du consommateur accomplissent paisiblement l'œuvre nécessaire. Mais en sera-t-il de même quand tous les moyens de production seront aux mains de la communauté? Non, sans

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