‹ De la liberté politique dans l'état moderneChapitre 38 sur 50 · DE LA LIBERTE POLITIQDE · texte numérisé non relu

DE LA LIBERTE POLITIQDE

doute, puisque la loi de l'olfre et de la demande sera, par la force des choses, abro^jée, puisque l'individu ne pourra plus concevoir, encore moins exécuter le dessein de se procurer, en échange des utilités qu'il possède, des utilités d'une autre nature. Pour justifier ce bouleversement et l'organisation artificielle qui doit en être la suite, les collectivistes ont imaginé le plus étrange sophisme. Ils se glorifient de sidjstituer à la production libre, mais « inconsciente » , la production unitaire et « socialement consciente » . D'abord, il est faux que la production libre soit inconsciente ; elle sort de l'initiative privée, essentiellement déterminée dans ses motifs : c'est, au premier chef, une force harmonique et régulière. Ensuite, quand on propose, à l'exemple de Schœlïle (l), de centraliser la direction de toutes les affaires de la production « sur un point économique, pour « arriver à la distribution de tous les produits à toutes les « catégories de besoins, en raison de la mesure de ces be- « soins manifestés dans toutes les branches de consomma- « tion » , c'est-à-dire de remplacer la liberté des transactions par le mécanisme impuissant d'une agence officielle, illuminée par la statistique, on met une camisole de force à la famille humaine en même temps qu'on méconnaît ses besoins et qu'on se met hors d'état de les satisfaire.

Une autre erreur du collectivisme consiste h substituer le « capital collectif » au « capital privé » pour abolir la libre concurrence (2). D'abord les socialistes, afin de mieux pourfendre cet infâme capital privé, source de tous les maux, affectent, à l'exemple de Karl Marx, de ne voir dans

(1) La quintessence du xocialisme, trad. Malox, p. 66.

(2) « Voici dans sa substance, dit Schœffle [op. cit., p. 17 et 18), le pro- « gramme du socialisme : remplacement du capital privé, c'est-à-dire du « mode de production spéculateur privé, sans autre rèjjlc sociale ipie la lihrc «concurrence, par le capital collectif iya\ produirait une orjjanisation ])lus f uniHéc, sociale, collective du travail national. Ce mode de production collec- « tivistc supprimerait la concurrence actuelle... » Scliœflle ajoute ([ue le système nouveau supprimerait les capitaux de prêt, le crédit, les fi rmafjcs, le loyer, la ilourse, le couunerce en marchandises, le marché, les annonces, lesréclames et par-dessus tout le numéraire métallirpie.

rindustiiel qu'une sorte de concrétion du capital et d'assimiler le capitaliste au capital personnifié. Rien n'est plus contraire aux faits, puisque ce capitaliste est un être vivant qui, par ses qualités pu ses défauts, augmente ou diminue la productivité du capital, fait naître ou disparaître la plusvalue ou le profit (l). 11 faut fermer les yeux à la lumière pour ne pas comprendre que le succès ou la chute d'une entreprise (par conséquent la fortune ou la ruine de ïemployeur et des employés) dépend de la direction qu'on lui donne. Qui dirigera, si ce n'est l'intéressé ? Qui saura trouver le moven d'acquérir à bon marché le.> matières premières ou d'économiser du travail? Qui devra songer, du matin au soir et du soir au matin, au perfectionnement de la production? Lassalle a raillé spirituellement ces « soucis de la capitalisation » qui suivent à l'Opéra le seigneur des temps modernes et l'empêchent d'écouter la musique. Mais ce souci de toutes les heures est l'auxiliaire indispensable du travail manuel et peut-être va-t-il préserver, dans quelques jours, les ouvriers du chômage.

Cependant il faut écraser à tout prix la libre concurrence. Je vais donc être obligé de me contenir, par crainte de surpasser mon voisin. Voilà ce qu'on obtiendra difficilement, si je ne me fais violence ou si l'on ne me fait violence, car, travaillant à ses côtés, je serai naturellement stimulé par le désir de faire davantage et de mieux faire. Mais quelle singulière façon de comprendre le progrès et d'aider au développement du genre humain ! Je ne peux plus employer ma li!)erté qu'à me rapetisser moi-même, et, si je me sentais capable de produire une œuvre exceptionnellement utile, je devrais m'arréter à temps, quand j'aurais dû, par quelque découverte, adoucir les maux ou soulager les misères des autres ! On s'obstine, d'ailleurs, à ne voir dans le peuple qu'un producteur dont les salaires sont abaissés par la concurrence ; mais il ne produit pas une chose qu'il ne

(1> P. r,EBOY-BEACLIEn, op. Cit., p. 27+ ct 275.

finisse par consommer lui-même. Même en admettant que la libre concm'rence eût pour conséquence inévilal)le l'abaissement des salaires, on ne peut pas oublier qu'elle permet à l'ouvrier de tout se procurer, grains, vêtements, lo{jement même, en plus grande abondance, en qualité meilleure, à meilleur marché. Mais il est en outre établi par des chiffres irrécusables que l'ouviier profite de la baisse survenue dans le prix d achat des objets nécessaires à sa subsistance sans supporter une baisse correspondante dans ses salaires. En Angleterre, entre les années 1850 et 1883, les salaires ont augmenté de 40 pour 100 environ; ceux des ouvriers mineurs ont doublé, dans notre pays, en quarante-sept ans; en Allemagne, ils ont progressé, depuis un demi-siècle, de 75 à 150 pour 100 (1). Tels sont les fruits de la libre concurrence, et l'on oserait la détrôner au profit du monopole, comme si le monopole, fùt-il exercé nominalement par la communauté, n'enchaînait pas du même coup, par l'inévitable arbitraire de ses procédés et de ses règlements, toute économie, tout progrès, toute volonté de mieux faire, toute velléité d'agir !

Il n'est pas moins chimérique de tendre à remplacer l'épargne individuelle par l'épargne collective. Quelques modérés, comme Schœffle, prétendent encore, il est vrai, garder un minimum d'épargne individuelle; mais, comme l'État collectiviste détient tous les moyens de production et supprime la monnaie, cette épargne ne peut plus consister que dans le droit du travailleur économe, représenté par quelques bons de travail, d'obtenir gratuitement du dispensateur unique, dans sa vieillesse, quelques sui)sistances. Rien ne ressemble moins à cette épargne « capitalisée " des temps modernes qui imprime à l'industrie et au travail de tout un peuple une direction nouvelle (2). Qui pratiquera l'ordre et rai)stinencc pour défoncer le champ inculte, pour

(1) Yves GuvOT, op. cit., p. 97 et suiv. Comp. Tuikhs, De la propriété, p. 251.

(2) Coinp., sur la 8iil)8titulion do l'épargne capitalisée à l'épargne thésaurisée, P. LEnov-HKAUMEu, ibid., p. 230.

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améliorer la terre, pour agrandir ou consolider la maison ou l'atelier? Non ; la sphère de l'ancienne épargne étant à ce point rétrécie,il iaut bien se réfugier, comme l'a clairement aperçu Karl Marx, dans l'épargne collective. L'État collectiviste prélèverait donc sur les produits, avant toute répartition aux individus, une quote-part destinée non seulement à entretenir le capital national en son état actuel, mais encore à l'accroître. Laissons les économistes démontrer, chose assez Facile ! que, si l'État actuel amortit fort peu, l'État futur épargnant sous forme d'impôt économisera moins encore, et que le total de ses réserves sera très inférieur dans notre pays, par exemple, aux deux milliards et demi ou aux trois milliards accumulés annuellement par l'épargne française. Ce qui nous paraît intolérable, c'est qu'on emploie, pour atteindre un tel but, une telle contrainte. Il est prodigieux qu'on bouleverse le monde pour empêcher les hommes de pratiquer ce double précepte de la morale antique : Sustine et ahsiine. C'est une étrange tyrannie que de me refuser le droit de prévoir et de me lier les mains pour que mon travail accumulé ne puisse pas me servir à moi-même ni servir aux autres. On lit encore dans la seconde Déclaration des droits de l'homme (juin 1793): «Nul genre de travail, de culture, « de commerce, ne peut être interdit à l'industrie des citt toyens. » Quelques collectivistes modérés tentent inutilement de ne point paraître désavouer, en ce point, la signature de la Convention. Schœffle, par exemple, se trompe et ne trompe personne en essayant de soutenir, dans sa Qiiiniessence du socialisme, que l'individu conservera, dans l'organisation artificielle de la société, la libre détermination de ses besoins. Il ne la conservera, répondons-nous, qu'avec l'agrément de l'État collectiviste, c'est-à-dire des gens qui le dirigeront. Je sais bien qu'on s'embarque à ce sujet « dans des douceurs congratulantes » . « L'État » , s'il faut en croire M. Dupont-White (1), « c'est l'homme moins

(1) L'Individu et ilUut, p. 172.

« la passion, l'homme à une hauteur où il entre en commerce « avec la vérité môme, où il ne rencontre que Dieu et sa « conscience : il y a des types célèbres pour exprimer cela : « Moïse sur le mont Sinaï, Numa dans le bois sacré du Gaa pitole. » Sans doute, mais après Moïse, Bebel, qui promet une guerre d'extermination sociale ; après Numa, Bakounine, dont le pro{jramme exposé dans la Lettre à un Finançais fut exécuté ponctuellement par la Commune de Paris. Pourrai-je compter sur l'impartialité du vainqueur, devenu producteur unique? De quelques lumières qu'il soit inondé, ne va-t-il pas éliminer radicalement et passionnément, en ne produisant rien pour eux, ceux des besoins humains qui n'auront pas son approbation particulière? Non seulement il régnera sur mon estomac et je n'aurai plus, par exemple, de viande à me mettre sous la dent si le pouvoir tombe aux mains des « végétariens » ; mais il sera le maître, le maître absolu de mon être intellectuel et moral. Dans la société naturelle, la demande des produits en détermine l'offre : dans la société réorganisée, l'offre seule subsiste et règle tout au gré d un producteur tout -puissant. Rien ne sera comparable à ce nouveau joug.

La liberté de consommation va donc succomber avec la libre détermination des besoins. D'abord tout le système aboutit manifestement à des maxima de prix fixés par l'autorité. Ensuite puisque, dans l'organisation artificielle combinée par Schœffle, la répartition des produits s'opère en liquidant des bons de travail dans les magasins publics de livraison, on se pose aussitôt la question suivante : Gomment remédierait-on à l'insuffisance des produits relativement aux bons de travail qui se présenteraient pour les réclamer? Du moment où la production a perdu sa boussole, c'està-dire la demande libre s'adressant à l'offre libre, ce problème est insoluble. La moindre erreur de cette immense administration publique chargée de tout apprécier et de tout prévoir suscitera tout à coup une crise terrible, celle des besoins inassouvis, celle de la famine inexorable. « Le

« collectivisme ne pourra donc vivre » , conclut M. P. Leroy-Beaulieu (1), « qu'en aboutissant au rationnement, non « pas comme mesure exceptionnelle, mais comme procédé tt normal. "

La liberté du domicile est également abolie. A Java, où fleurit encore un régime de propriété collective mitigée, mais où le défrichement d'une terre communale inculte confère aux habitants un certain droit de propriété privée, ce nouveau propriétaire est lié néanmoins à la glèbe, et, s'il quitte son village, son bien retourne à la commune. Il ne le quittera donc pas. Mais ce simulacre même de propriété privée disparait dans la société réorganisée par le collectivisme moderne. « Le louage des logements » , écrit Schœffle (2), « serait aussi supprimé, attendu que dans « l'état socialiste toute perception de rentes sur les terres « et sur les maisons devrait être absolument supprimée, « comme on l'a déjà proclamé à Bàle, il y a dix ans... » Admirable innovation, si le lover, comme ont immédiatement répondu les économistes, n'étaitpasle prix de la liberté du domicile. Il n'y a plus de maison à louer? Mais cela ne signifie pas que le premier venu puisse occuper de vive force un logement à sa convenance, car une bataille s'engagerait alors à chaque coin de rue. Le logement sera donc imposé, fixé par l'État : quand on en voudra changer, c'est à l'État qu'il faudra présenter sa requête. Souhaitons que l'État, » instrument humain sous la main divine qui l'em- « ploie » , se soit assez « purifié » , comme nous le promet Dupont-White (3), « au contact des lois éternelles dont il tt est l'agent nécessaire » pour exaucer ou repousser en connaissance de cause, dans son infinie sagesse, les vœux de quiconque voudra déménager. Mais nous ne déménagerons plus sans que la collectivité s'en mêle.

En outre, la liberté des professions est nécessairement

(1) Op. cit., p. 381.

(2) La quintessence du socialisme^ p. 63.

(3) L'Individu etCÉtat, p. 174.

sacrifiée. Selon les lois de l'organisation naturelle, un mauvais médecin devient bon architecte et n'est comptable qu'à lui-même de sa résolution nouvelle. Il n'en sera plus de même dans l'organisation artificielle, où la division même du travail et la classification des métiers auront été réglées par l'autorité publique. Aujourd'hui si l'ouvrier se déplaît dans un atelier, il peut, du jour au lendemain, changer de patron; comment s'y prendra-t-il quand l'État sera devenu le patron universel? Il ne passera plus que par grâce d'un atelier dans un autre. Que l'era-t-il si sa demande n'est pas agréée? Sous le régime de la liberté, la concurrence des patrons est sa sauvegarde. S'il se heurte, dans l'avenir, à des fonctionnaires élus qu'il n'aura pas élus, s'il n'appartient pas à cette majorité dispensatrice unique de toutes les faveurs, quel espoir lui reste-t-il? Plus de protection aux faibles, plus d'asile aux persécutés. Le serf aura remplacé l'homme libre.

Ce ne sont là, dira-t-on peut-être, que des libertés civiles, et la liberté politique subsistera.

Mais d'abord la liberté politique ne peut pas se passer de la liberté civile. Celle-ci est la préface de celle-là. On l'a dit cent fois et sur tous les tons : les qualités et les vertus nécessaires à l'exercice de la liberté politique ne s'improvisent pas ; elles ne s'acquièrent que par le développement spontané des énergies individuelles, par la pratique du devoir et de la responsabilité dans la vie civile. L'indispensable apprentissage de la liberté politique se lait dans la famille, aux champs, à l'atelier. C'est un lieu commun, que nous ne développerons pas.

Krapotkine et les anarchistes proprement dits parlent à point quand ils reprochent au socialisme d'organiser la tyrannie de l'État. Engels a beau leur répondre (1) que l'État, en s'emparant de la production, fait sa dernière étape et qu'on aura désormais « l'administration des choses au

(1) Die Entwickelung des soziulismus von der Utopie zur Wis'senschaft (1883).

« lieu (lu gouvernement des personnes » . Liebknecht a beau promettre, au congrès de Halle (octobre 1890), que l'État, « institution réactionnaire » , sera supprimé « sous toutes ses formes » . De même que deux et deux font quatre, de même la collectivité future, être de raison, sera représentée par des fonctionnaires. Quelle tàclie! Suivons du regard ces élus du peuple (l), astreints à diriger et à répartir non seulement le travail public concernant les chemins, les écoles, etc., mais tout le travail privé, le labourage, la pâture, la construction et la réparation des maisons particulières, la serrurerie, la menuiserie, etc. Les défauts des administrations publiques, dont nous nous plaignons déjà, s'accroîtront à mesure que la production sera plus vaste et plus compliquée. Qu'est-ce, à côté des budgets futurs, que le budget français actuel, de trois milliards ou trois milliards et demi, d un mécanisme facile à saisir et n'impliquant, après tout, qu'une activité restreinte à certaines branches de services? Les « comités d'enquête» , les « comités directeurs » de la production, chargés de pourvoir aux subsistances, aux vêtements, au logement, à l'amusement même de tout un pays, seront investis de fonctions colossales. Fournier qualifie à" omniarques ces maîtres de la production; M. Paul Leroy-Beaulieu dit qu'ils tiendront entre leurs mains la vie et la mort de leurs compatriotes, et ni l'un ni l'autre n'exagèrent. Il faudrait une grande dose de naïveté pour se figurer que la liberté politique peut se dégager de ce « solide engrenage organique « et survivre à la liberté civile. Deux ou trois partis subsisteront peut-être pour accaparer au profit de tel ou tel camp la distribution des produits, et l'appétit des places, de plus en plus nombreuses, ne connaîtra plus de bornes. Mais se figure-t-on qu'une pareille absorption de l'individu dans l'État laisse le moyen de garantir par une sage pondération des pouvoirs

^1) Nou» le» supposons élus, quoirjue les rollcctivistes soient loin de s'entendre à ce sujet : « l'our le socialisme réalisé, dit Scliœffle {ibid., p. 52), le « suffrage universel n'est pas absolument nécessaire. «

et par un harmonieux équilibre des institutions les droits et les intérêts de chacun? Après tout, quels droits, quels intérêts seront encore à défendre?

On n'a pas assez réfléchi que les satisfactions de 1 intellifjence supposent elles-mêmes, en général, l'emploi de certains o])jets sensibles, sans lesquels la pensée ne peut pas se manifester et se communiquer. Ne s'agît-il même pour l'orateur populaire que de réunir, sur une suj)erficie de quelques mètres carrés, un certain nombre d'auditeurs, l'État, propriétaire unique du sol, peut lui contester le droit d'occuper un espace très étroit pour un temps très court. La liberté de la presse est encore plus clairement compromise, par cette simple raison qu'il faut un imprimeur pour imprimer. Or, sous le régime collectiviste, tous les caractères d imprimerie, toutes les presses, tous les livres appartiendraient à l'Etat. Il existe en France des conseils municipaux qui, de peur que le nom de Dieu ne souille les lèvres des enfants, le font rayer des livres classiques : si leurs favoris peuplent les comités directeurs de la ])roduction, tous les catéchismes, tous les livres de piété, tous les ouvrages qui ne seront pas marqués au coin de l'orthodoxie positiviste pourront donc être proscrits. Leurs adversaires, s'ils les dépossèdent, pourront prendre une revanche d'intolérance et défendre à leur tour la publication de tous les ouvrages qui ne seraient pas empreints d'un sentiment religieux déterminé. Ces prévisions ne sont pas purement chimériques, et Karl Marx, par exemple, pour justifier son anathème à la liberté religieuse, la compare à la liberté qu'aurait l'aiguilleur de manœuvrer les aiguilles et d'opérer les changements de voie au gré de son caprice. Il est aisé de mesurer la profondeur de l'abîme. Jamais, depuis que le soleil luit sur le monde, on n'aurait réduit la pensée humaine ù ce comble d'asservissement; jamais, par une consé(|ucnce inévitable, la liberté politique n'aurait été soumise à cette torture et chargée de tels fers.

Nous ne croyons donc pas sortir de notre cadre en étu-

(liant, toujours au même point de vue, diverses applications de ridée socialiste que les circonstances ont suggérées depuis un certain nombre d'années soit aux publicistes, soit aux hommes d État.

Bien que, d'après une motion du docteur Aveling, gendre et disciple de Karl Marx, votée le 4 septembre 1893 à BelFast par un congrès du «* Parti indépendant du travail » , la « question du travail » ne puisse pas être résolue tant que « tous les moyens • de production et de distribution « n'auront pas été nationalisés » , les socialistes ne dédaignent pas de préparer cette victoire définitive par des conquêtes partielles. C'est ainsi qu'ils ont réclamé la suppression du salariat. Karl Marx l'avait demandée formellement dans son Manifeste de 1847. Je retrouve cette proposition littéralement transcrite dans plusieurs circulaires électorales de 1893. M. LaCargue a lancé cet aphorisme : « Tant que vous « n'aurez pas aboli le salariat, vous n'aurez rien fait. » Le salaire, dit-on encore, c'est le vol organisé par le patron.

Il faut s'entendre. Personne ne soutient que 1' « employé » ne doit pas être rémunéré de son travail. On ne blâme que le mode de rémunération. Mais d'abord de quel droit imposer à deux contractants les conditions de leur contrat? Cette question, nous la posons une fois pour toutes, car il faudrait la reproduire sans cesse, à propos des restrictions innombrables et diverses que le socialisme entend mettre à la liberté des conventions. L'ouvrier demande du travail, le patron offre un prix. S'ils ne s'accordent pas, la convention

(1) C'est à dessein, on le remarquera sans peine, que je n'examine pas chacune de ces questions sous ses diverses faces. Je me propose uniquement de faire ressortir l'antagonisme du socialisme et de la liberté.

n'est pas formée : s'ils s'accordent, ils s'obli^jcnt réciproquement l'un envers l'autre, dans la plénitude de leur indépendance. Ils ne sont pas en tutelle, et, puisque leur capacité civile est complète, laissons-les faire. L'employé, dit-on, est à la discrétion de V employeur. Il en serait ainsi sous le régime purement collectiviste, parce qu'il aurait affaire à Yemployeur unique. Mais nous supposons en ce moment que l'organisation naturelle de la société subsiste encore et, par conséquent, que la concurrence des patrons, sauvegarde de l'ouvrier, n'est pas abolie. S'il ne conclut pas avec l'un, il conclura sans doute avec l'autre, et, s il ne s'entend avec personne, c'est qu'il prise tro|) haut ses services. Enfin il faut recoudre après avoir taillé, c'est-à-dire remplacer le salariat après l'avoir supprimé. Par quoi? Selon toute apparence, par la participation obligatoire aux bénéfices. Nouvelle contrainte, car, si le salaire représente nécessairement une part des bénéfices, les intéressés sont assurément libres de traiter à forfait, ce qui peut diminuer la rémunération de l'ouvrier dans les années où l'on gagne beaucoup, mais ce qui l'assure dans les années où l'on ne gagne rien. H n'est pas inutile de remarquer, en effet, que la participation obligatoire aux bénéfices, pure et simple (en admettant qu'elle n'implique pas la participation aux pertes) , conduit l'ouvrier à manquer de pain toutes les fois que le bénéfice est nul. En aucune façon, m'ont répondu certains employés; nous serons alors rémunérés n'importe comment. En vérité ! mais alors le salaire, le salaire exécré sort de son linceul et rentre par la grande porte! Il subsiste par la force des choses et prévaut contre les sophismes économiques. L'idée se transforme et nous apparaît dans toute sa simplicité : maintenir le salaire quand il est désavantageux au patron , l'abolir quand il est désavantageux à l'ouvrier. N'insistons pas.

L'abolition du salariat se heurtant à divers obstacles, un certain nombre de socialistes ont proposé, par exemple au congrès de Tours, d'établir l'égalité des salaires. C'est une

nouvelle et non moins profonde atteinte à la liberté. D'abord, s'il s'agit d'établir cette égalité chimérique entre toutes les proCessions, on touche à l'absurde : si l'on prétend assimiler, quant à la rémunération, les métiers les plus faciles à ceux qui comportent de longs efforts, des travaux préparatoires, un grand déploiement des facultés intellectuelles, par exemple les balayeurs aux ingénieurs, on ne trouvera plus d'ingénieurs. La fameuse série des prix de la ville de Paris, dont l'application générale était encore réclamée, le 21 septembre 1803, par quelques centaines de terrassiers et de puisatiers parisiens, est d'ailleurs une protestation des plus significatives contre ce premier système : par exemple, les tailleurs de pierre pour ravalement y sont payés, à l'heure, quarante centimes de plus que les maçons ou les peintres; les plombiers dix centimes de plus que les menuisiers et cinq centimes de plus que les serruriers, les les charpentiers en fer soixante-dix-sept centimes et demi de plus que les autres charpentiers : nul n'oserait proposer aux plus favorisés , même au nom de la démocratie , un absolu nivellement. Aussi l'on se rabat, en général, sur l'égalité du salaire dans la même profession (1). C'est sérieusement qu'on propose de dire au patron : Vous employez deux jardiniers ou deux imprimeurs; l'un travaille beaucoup, l'autre peu, l'un travaille bien, l'autre mal : nous vous défendons de les rémunérer inégalement. Mais, répondra le patron, vous me ruinez en me liant ainsi les mains; car l'ouvrier laborieux, s'apercevant qu'il ne gagne rien à se donner du mal, ne s'en donnera plus et, d'autre part, obligé de hausser le salaire des plus paresseux, je payerai la moyenne du travail qui me sera livré bien au-dessus de sa valeur véritable. Certains publicistes se sont, il est vrai, figuré qu'on développerait chez l'ouvrier, par cette contrainte, des sentiments a altruistes n et qu'on l'amènerait à travailler

(1) EiK.Mi- Ir-s iiiiiieiiia ;;nl-vistc8 du l'as-dc-Calais réclamaient-ils, dans leur ultimatum du 2.Î sopteinbre 1893, des tarif» différents selon qu'il s'agissait des ouvriers h la veine, des ouvriers à la corvée et raccominodeurs ou des rouleurs.

de toutes ses forces par désintéressement, par pur amour de ses semblables. Les économistes n'ont pas de peine à démontrer que cette réversion de l'activité sur la paresse diminuerait la masse de la production générale, et que l'ouvrier privé de son gain personnel ne serait pas même alléché par la vague perspective d'enrichir l'humanité. Nous nous bornons à constater que cette inique répartition est un outrage gratuit à la dignité du travailleur et qu'on ne sacrifie pas même au bien de la société la liberté des individus.

Fixons du moins, répliquent les socialistes, un minhnum légal des salaires, et cette proposition, développée par le « groupe français » au congrès de Zurich (août 1893), vient d'être reprise par quelques feuilles radicales à l'occasion des troubles suscités dans les environs d'Aigues-Mortes par la concurrence des ouvriers italiens et des ouvriers français. Mais d'abord que de difficultés dans la détermination de ce. minimum! On évaluerait sans doute, pour les ouvriers de chaque région, un minimum de besoins matériels, peut-être (selon une formule d'Adam Smitli) ce que coûte au juste l'entretien d'une famille de quatre personnes , et ce premier chiffre servirait à fixer l'autre : l'embarras serait grand, car les besoins de chacun varient selon la santé, le tempérament et les habitudes. Admettons néanmoins que les pouvoirs publics, doués d'une clairvoyance exceptionnelle, touchent le but et marquent le point précis avec une exactitude infaillible : on ne saurait oublier que le problème a deux faces. Tous les patrons ne s'enrichissent pas : un grand nombre d'entre eux font même d'assez mauvaises affaires. Or, comme la baisse universelle des salaires dans une même industrie correspond nécessairement à quelque cause générale (guerre, émeute, épidémie, mauvaise récolte, disette, etc.) (1), il se peut que le patron soit placé dans cette alternative : réduire momentanément les salaires au-

(1) Si d'aventure (|ucl(|uc baisse de salaires dépendait d'un caprice, la concurrence entre p;itri)ns d'une i)art, le droit de grève de l'autre, seraient les régulateurs du marché.

dessous du taux réglementaire on fermer son usine. On aurait beau proclamer le droit au travail, même dans les rapports de V « employeur » et de V « employé » , ou répéter après M. Den Tillett : « Ce ne sont pas les prix qui doivent « régler les salaires, mais les salaires qui doivent régler les « prix» ; ces sophismes ne sauraient prévaloir contre la force des choses : le taux du salaire varie nécessairement avec les conditions économiques et sociales du marché, parce que nul ne peut contraindre 1' « employeur » à se rjiiner, moins encore à trouver, une fois ruiné, les moyens de continuer son commerce. La puissance publique ellemême est arrêtée dans ce nouveau mode d'intervention par un obstacle insurmontable : si le minimum possible est inférieur au minimum légal, il est seul légitime, étant seul praticable. Il faudra bien le subir, à moins que la collectivité ne se charge de combler la différence , ce qui serait absurde.

Par un motif analogue, on ne doit pas faire revivre cet arrêté de la Commune de Paris du 27 avril 1871 qui défendait d'inscrire au nombre des peines disciplinaires, dans les règlements d'ateliers, une retenue quelconque sur les salaires. Le parti « socialiste ouvrier » , ses programmes électoraux en font foi, tient beaucoup à remettre en vigueur cette mesure prohibitive, et la dernière Chambre des députés a cru devoir exaucer son désir en votant une proposition de M. Dumay, qui proscrivait les retenues et les amendes. M. Yves Guyot a montré clairement que, si l'unique sanction des règlements était désormais la mise à pied ou le renvoi, la situation des ouvriers aurait beaucoup empiré (1). Mais voici que les syndicats de mineurs réunis à Lens entendent parer h cet inconvénient en prohibant le congédiement des ouvriers de quarante ans, c'est-à-dire en conférant aux ouvriers de cet âge une sorte d'inamovibilité. Ceux-ci. quoi qu'ils fassent (2), ne seront comptables qu'envers eux-

(1) îxi tyrannie socialiste, p. 160 et 161.

(2) Le programme porte qu'il ne sera plus, à l'avenir, renvoyé d'ouvriers

mêmes de leur inexactitude ou de leur indiscipline. Et les patrons? Ils ont le droit de se taire.

A quelle autorité peut-on commettre, en effet, la réglementation du travail et des salaires? Les syndicats d'ouvriers seraient investis, dans le programme du parti socialiste, de cette redoutable fonction. Le Grûtli, vaste association radicale qui se propose depuis un demi-siècle d'accroître le bien-être matériel et moral des ouvriers suisses, ne s'est pas contenté d'acclamer, dans sa session de Neuchàtel (juillet 1893), les syndicats obligatoires, mais a demandé qu'on les chargeât de régler et de limiter la production. Le congrès de Bienne (avril 1893) leur avait déjà donné le mandat de déterminer les conditions du travail, la journée normale, le taux du salaire, ajoutant que leurs décisions auraient « force de loi « pour tous les patrons et les ouvriers, i.es trades unions jouent à peu près ce rôle en Australie, dans les colonies de la Victoria et de la Nouvelle- Galles du Sud, maintenant par des procédés violents le taux factice des salaires (1). On arriverait, en suivant cet exemple, à constituer le plus monstrueux monopole au profit d'une infime minorité, qui confisquerait toute l'activité nationale. M. Bernard-Lavergne a, dans un discours très vil", protesté devant le Sénat français (4 juillet 1893) contre ces empiétements, non seulement au nom de l'autonomie et de la liberté humaines, mais en invoquant la souveraineté du peuple et les principes de la Révolution française. A vrai dire, les habiles ne sont pas éloignés de croire qu'on dépasse le but, au moins pour le moment, en affichant cette prétention singulière, et là n'est pas en Europe, à l'heure présente, le véritable champ de bataille.

En 1875, on réclamait, à Gotha, « la fixation de la jour- « née de travail normal correspondant aux besoins de la

iiyant encouru uiio condamnation, mais en exceptant le cas où la condamnation aurait porté préjudice à 1' « employeur » .

(1) Voir un intéressant article de M. Chailley-Bcrl dans le Moniteur des intérêts matériels ilu 2 mai 1893.

« société » . Les socialistes allemands avaient assurément sous les yeux la loi des États-Unis qui, depuis 18G8, limitait à huit heures la journée de travail dans les chantiers fédéraux ; mais ils savaient aussi que l'ouvrier pouvait, à sa convenance, d'après la jurisprudence américaine, travailler plus longtemps, étant présumé connaître les règlements et les accepter par cela seul qu'il se laissait employer et payer (I). Une loi suisse de 1877 avait déjà réduit le travail des iahriques à onze heures, quand le régime des quatre huit se forma (vers 1880) dans quelques colonies australiennes : 8 heures de travail, 8 heures de repos, 8 heures de sommeil, 8 shillings de salaires. Si les trois premiers termes furent maintenus, du moins jusqu'à ces derniers temps (2), le quatrième fut, on pouvait le prévoir, promptement délaissé, rien ne pouvant empêcher les charpentiers, les gaziers, les plâtriers, les tondeurs de laine et beaucoup d'autres de gagner plus de huit shillings par jour. On aspira donc exclusivement en Europe, comme en Amérique, au régime i\e% trois huit. Dans l'enquête faite parla commission française du travail en 1890, sur 410 syndicats ouvriers. 186 demandèrent la journée de huit heures sans travail supplémentaire, 48 la même journée avec travail supplémentaire, 2 une journée moindre, 38 seulement donnèrent une réponse négative. L'année suivante, le premier article du programme d'Erfurt (partie spéciale) fut ainsi rédigé : o Fixation d'une journée de travail normal, fixée à huit « heures au maximum. » On sait enfin quelle fut, au dernier congrès de Zurich, la tactique des meneurs allemands : malgré les efforts du groupe français, qui voulait tout embrasser au risque de mal étreindre, la ma|orité se concentra sur un seul point : la journée de huit heures, et revendiqua cette réforme avec toule l'énergie dont elle était capable.

(1) Voir, sur la loi de l'I.tal de New-York, de 1878, et sur l'interprétation qu'elle a reçue, Yves Glyut, o^. cit., p. 111.

(2) Aux «lernières nouvelle*, les (rades unions de l'Australie demandent que la journée de travail soit réduite à six heures.

Mais d'abord, pourquoi s'en tenir au régime des trois huit? Une surenchère démagogique devait s'organiser, et s'organisa. D'après M. Vaillant, il faudrait réduire la journée de travail à six heures, d'après M. Hyndmann à quatre, d'après M. Lafargue à trois, d'après MM. Reinsdojf et J. Noble de New-York à deux, d'après le docteur Joynes à une heure et demie. Cette spéculation à la baisse ne pouvait s'arrêter. M. J. Guesde, interpellé dans une réunion électorale, à Roubaix, par un contremaître qui lui reprochait de berner les ouvriers, a répondu, s'il faut en croire le Journal des Débats du 15 août 1893, que, si ces derniers travaillaient une heure vingt minutes par jour, cela suffirait aux besoins du peuple. Une heure vingt minutes, entendezvous? De grâce, est-il avéré que cette solution soit définitive, et ne peut-on pas encore retrancher les vingt minutes?

On n'aboutit, d'ailleurs, en intervenant par voie, d'autorité, qu'à des déterminations purement arbitraires. Chaque branche de l'industrie humaine a ses exigences, et les besoins de l'heure présente ne sont plus déjà ceux d'hier. Les économistes anglais Senior et Wilson déduisaient de certains faits, jadis exacts, que le gain des fabricants était produit dans la dernière des dix ou onze heures formant la journée de travail : plusieurs de ces faits se sont modifiés et la journée put être réduite à neuf heures ou à neuf heures et demie. Pourquoi les économistes contem porains croient-ils pouvoir reléguer les anciennes journées effectives de quatorze ou quinze heures dans la « période chaotique « de la grande industrie (1)? C'est que de grands progrès industriels ont amené, par le cours naturel des choses, une réduction graduelle de la journée dans presque tous les métiers, c'est que la force spontanée des ouvriers agissant collectivement s'est accrue, sous l'empire de nombreuses circonstances, et qu'ils en ont usé quelquefois hors de propos, mais quelquefois à propos pour se pro-

(1) Comp. P. LER0Y-BEAULiEC,£'5.'iatfur la répartition des richesses, ch. xi.

curer tantôt une élévation légitime des salaires, tantôt une abréviation légitime du travail.

Ce qui semble intolérable, c'est que l'autorité publique s'interpose entre le patron et Touvrier adulte pour dire à l'un : « Tu ne feras pas travailler » , à l'autre : « Tu ne tt travailleras pas plus de huit heures ou plus d'une heure « vingt minutes. »

Le patron peut d'abord répondre qu'il a le droit de travailler, ayant le droit de vivre, et que la communauté n'a pas à s'immiscer dans l'exercice de ce droit élémentaire, ce qui suffirait. Mais il ajoutera sans doute qu'il ne peut pas réduire la journée de travail sans diminuer le salaire ; car s'il reçoit, en échange d'une même somme, une moindre quantité de travail, il sera ruiné par tous ceux de ses concurrents étrangers qui ne subiraient pas le même joug. Ce second raisonnement fortifie le premier, car, jusqu'à ce qu'on ait établi l'État collectif unique, il est impossible de supposer que tous les peuples sans exception, malgré la diversité des intérêts et des mobiles, s'entendront pour établir une législation économique uniforme. Admettons qu'on passe outre, et le fabricant se trouvera pris dans ce dilemme : fabriquer plus cher et ne pas vendre, fabriquer à vil prix et vendre à perte. Quelque parti qu'il prenne, c'est la ruine. Aura-t-on du moins préservé l'intérêt de l'ouvrier, qu'on oppose, bien à tort, à celui du patron? Non, car si tous les patrons, dans une même branche d'industrie, sont réduits à se croiser les bras, leurs ouvriers sont réduits à chômer. Si l'on suscite, en limitant la durée du travail, une cause permanente de chômage, on leur coupe les vivres.

Mais l'ouvrier peut répondre à son tour : De quel droit limiter mon travail? Je suis valide et robuste; le cabaret ne m'attire pas : il me plaît de travailler plus de huit heures et d'épargner pour mes vieux jours. J'ai d'ailleurs non pas seulement trois, comme Adam Smith le suppose, mais cinq enfants à nourrir, et le salaire dont mon voisin célibataire se contente ne me suffit pas. C'est alors qu'un sophiste murmure

à son oreille : « Tu travailleras moins et tu ne seras pas moins Il payé. » Mais l'ouvrier clairvoyant sait à quoi s'en tenir : il comprend que, par la force des choses, en réduisant uniformément, dans un pays, la journée de travail, on abaisse la moyenne des salaires, à moins de tarifer aussi les j)rix de revient, ce qui n'est pas possible. C'est pourquoi les mineurs du Northumi)erland et du Durliam s'opposèrent formellement au bill limitant à huit heures le travail des mines, que la Chambre des communes a cru devoir voter au mois de mai 1893. Les ouvriers cotonniers du Lancashire ont plusieurs fois déclaré que cette innovation serait funeste à 1 industrie cotonnière anglaise (1). Stuart Mil! avait reconnu lui-même qu'il faudrait, dans la plupart des cas, employer la contrainte. MM. Watson, Harford, Tait, secrétaires de diverses unions d'ouvriers, n'éprouvaient pas de leur côté le moindre doute à ce sujet et déclaraient nettement devant une commission de la même assemblée (avril 1893) : « Personne ne devrait être autorisé à gagner un sou une « fois ses huit heures terminées, et celui qui, rentré chez «c lui, emploierait ses heures de loisir à faire des chaussures 't pour un magasin devrait être puni. » Nous n'insistons pas : MM. Watson, Harford et Tait ont achevé la démonstration.

Conséquents avec eux-mêmes, les docteurs en socialisme ont excommunié le travail à la tâche ou " marchandage » . Après la révolution du 24 février 18 48, un décret du Luxembourg l'avait immédiatement aboli. Il faut lire, dans l'ouvrage que M. Thiers a publié sur « la propriété « (septembre 1848), le chapitre vi du livre 111 : l'illustre homme d'État n'a pas écrit de page plus incisive et plus brillante. Un habile ouvrier, payé 5 francs par jour, exécu-

(1) Le congrès des traciez unions, de Glasgow (scptomljrc 1892), a rejeté Bculcincnt par 20i) voix contre 155 une proposition trausuctionnelle ainsi <:on(;uc : « iJans tout iniUicr ou toute profession dont les ouvriers onjaiii'iés " désirent, en majorité, avoir une journée de huit heures, cette durée de trau vail doit leur être assurée par la loi. »

tait en dix jours une pièce de machine ; son maître la lui commande au même prix en lui laissant le choix du temps; il la termine en sept jours et ga^jne un peu plus de 7 francs. Plus tard, il sera chargé d'exécuter le cylindre d'une machine à vapeur, valant deux ou trois mille francs, calculera ce qu'il lui faut de temps et de main-d'œuvre, s'adjoindra plusieurs auxiliaires, tirera d'eux le meilleur parti possible, arrivera par là même à gagner un très gros salaire, tout en trouvant le moyen de stimuler leur zèle par un supplément de paye. En lin de compte, il aura gagné deux, trois ou quatre fois plus par le travail à la journée, obtenu les bénéfices d une spéculation véritable sans risquer les capitaux de l'État ni ceux qu'il a lui-même épargnés. Voilà, disait alors M. Thiers, une « organisation du travail « toute trouvée, toute facile, qui est à la fois un système d'éducation, de surveillance, de rémunération exactement proportionnelle au travail produit : elle existait et vous l'avez détruite! « O les plus inconséquents des hommes ! Vous voulez que « l'ouvrier devienne entrepreneur et, dès qu'il l'est a devenu, vous le détestez, vous l'appelez marchandeur, « indigne tyran qui exploite l'homme ! vous vantez le tra- « vail comme la plus sainte des vertus ! vous voulez que « l'homme travaille, qu'il s'applique, qu'il gagne, qu'il « prospère, et, lorsqu'il vous a obéi, qu'il a réussi, qu'il a a spéculé heureusement dans les limites qui lui convien- «i nent, vous l'appelez usurpateur, tyran du prolétaire! « Oui, pour vous plaire, il faut n'îivoir pas réussi! Et « voyez comme la fin couronne l'œuvre ! Le lendemain du tt jour où le travail à la tâche était aboli, les bons ouvriers « étaient découragés, les mauvais ne gagnaient pas plus, et « les jeunes demeuraient sans ouvrage. »

Comme un grand nombre d'ouvriers associés, les « associés tailleurs » , par exemple, avaient été, par la force des choses, amenés à rétablir très promptement le travail à la tâche ; comme l'épreuve de 1 8/t8 avait complètement échoué, cette utopie fut discréditée pour un certain temps. Karl

Marx recommença la lutte en ouvrant le feu contre le travail « intensif» , c'est-à-dire en démontrant qu'il ne suffisait pas de réduire la journée de travail si l'ouvrier s'usait par un déploiement excessif de force musculaire ou de force nerveuse. Le congrès de Bruxelles vota donc à l'unanimité, le 22 août 1891, la suppression du travail aux pièces (1), et ce vœu fut renouvelé l'année suivante par le congres de Tours. De même, au moment où j'écris ces lignes, Faholition du travail en chambre figure au programme du congrès international des ouvriers gantiers qui se réunit à Grenoble (3 septembre 1893). Mais, encore une fois, si la société doit empêcher divers abus en prescrivant certaines mesures de salubrité, d'hygiène, de sécurité générale, elle ne saurait traiter les ouvriers majeurs, investis aujourd'hui presque partout des droits les plus étendus, comme des êtres incapables de se défendre. Certains excès du travail intensif ne légitiment pas la suppression du travail aux pièces. Aujourd'hui comme hier, l'ouvrier qui travaille aux pièces échappe à la surveillance tyrannique du patron, qui perd le droit de lui reprocher sa négligence ou sa paresse : n'étant plus astreint qu'à livrer dans des conditions déterminées la chose une fois promise, il acquiert une plus grande somme d'indépendance. 11 a le droit absolu d'y aspirer. On peut rappeler aux congrès de Bruxelles et de Tours qu'ils avaient, dans ces mêmes sessions, réclamé l'abolition du salariat : en montrant le but aux travailleurs, ils lui défendaient de l'atteindre.

Le dixième congrès du parti ouvrier français, séant à Marseille, a dressé, comme on sait, un programme à l'usage des campagnes. Pour entraîner dans sa sphère d'action les deux couches de la démocratie rurale, il a proposé tout à la fois : pour les ouvriers agricoles, de tarifer le prix du tra-

(1) Dans les termes suivants : « Le congres est d'avis que cet abominable « système du surmenage est une conséquence du régime capitaliste, qui dispa- « raitra en môme tem}>8 que celui-ci : il est du devoir des organisations « ouvrières de tous les pays de s'opposer au développement de ce système. »

vail ; pour les fermiers et les métayers, de tarifer le prix des baux. Les deux propositions se tiennent et se valent. Tout ce que nous disions de Tune s'applique à l'autre.

La politique des syndicats ouvriers consistant à monopoliser le travail, ils entreprirent une croisade contre certains bureaux par l'entremise desquels se font actuellement plus des quatre cinquièmes des placements d'ouvriers ou d'employés. C'est pour seconder cette campagne que MM. Mesureur et Millerand, Joi'frin et Dumay saisirent la Chambre des députés d'un projet interdisant, sous des peines sévères, tout placement non gratuit. M. Yves Guyot combattit cette proposition avec un véritable talent (mai 1893), montrant que le rôle d'intermédiaire entre la demande et l'olTre d'emploi est un service comme un autre, comportant une rémunération légitime, et que les cotisations payées aux syndicats par les ouvriers une fois placés seraient une forme de la rémunération, signalant en outre les conséquences abusives d'un monopole que le texte adopté par la commission législative affranchissait de tout contrôle. Il n'est prescjne pas de « revendication » socialiste qui ne tende à confisquer une liberté. Celle-ci devait gêner assurément chaque ouvrier en quête d'un emploi, puisqu'elle le contraignait dans ses démarches et l'exposait soit à la rancune, soit à la partialité d'un intermédiaire unique ; mais elle préparait en outre, au grand détriment de la République, la dangereuse suprénmtie d'une infime minorité, c'est-àdire de deux cent mille syndicataires sur l'ensemble de la population ouvrière et industrielle. La Chambre sentit ce péril, et la loi fut ajournée : les syndicats ont alors changé leur fusil d'épaule, et le piquant de l'aventure, c'est que, pour soustraire décidément les ouvriers à la « rapacité de l'intermédiaire » , ils se sont érigés eux-mêmes en intermédiaires sans se soucier autrement de la gratuité. La redevance, au lieu d'être préalable, n'est touchée qu'après le placement(l).

(1) Voir le Journal des DébaU du 19 août 1893.

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