DE LA LIRERÏE POLITIQUE
Ce qui justifie, aux yeux des socialistes, cette entreprise persévérante, acharnée contre la liberté du genre humain, c'est la nécessité d'arrêter le développement excessif de la production. A côté de la plaie féodale qui vient de se fermer, écrivait Dupont-White en 1846 (1), une plaie nouvelle s'est ouverte, celle de l'industrie libre. Le régime de la libre production permet à tout venant d'élever manufacture, atelier, boutique, quel que soit le nombre des industries préexistantes; de recruter partout des ouvriers, de troubler les relations acquises, de ruiner les compétiteurs par la « surabondance des produits » et l'émulation du bon marché. La marche forcée des usines, la plénitude des magasins entraîne bientôt l'impossibilité de vendre que suit celle de produire, et le travailleur, après les malaises de l'intermittence, éprouve les désastres du chômage. Des brochures intitulées Crises pléthoriques , Anarchie de production, ont été depuis cette époque répandues en Allemagne par les chefs de la secte ; le programme d'Erfurt les résume dans une phrase laconique : « Les forces productives de la « société actuelle sont devenues trop grandes. «
Il est incontestable que, même sous le régime de la liberté, la production ne s'adapte pas invariablement, avec une précision mathématique, aux besoins des consommateurs. 11 n'en peut être autrement, les plus avisés ne pouvant pas tout prévoir. Il s'agit de savoir comment on pourrait suppléer à ce défaut de prescience et si chacun des remèdes proposés n'est pas pire que le mal. Nous avons déjà montré qu'on l'aggraverait en faisant de FLtat un producteur unique, et que, la libre concurrence une fois écartée, chaque erreur aurait des conséquences incalculables. Tout porte à croire qu'on ne gagnerait j)as davantage à concentrer la production entre un certain nondjre d'associations ouvrières : il ne faut attendre d'elles ni cette vigilance infatigable, ni cette prévoyance minutieuse que sus-
(1) Essai sur les relations du traiiail avec le capital, ch. xxii.
cite rintcrêt personnel et que l'unité de direction tient en éveil. D'ailleurs on aurait déplacé, non supprimé la concurrence et ses effets, à moins que les associations né s'entendissent entre elles pour limiter la production. Nous touchons donc à l'absurde, parce que nul n'est assez éclairé pour dire tout à coup, en connaissance de cause : Assez de fer, assez de draps, assez de vêtements, assez de logements ! Nul n'est assez sur de lui-même et du lendemain pour décréter que le prix des choses n'est plus en rapport avec leur utilité réelle et pour en déterminer la hausse par voie d'autorité. D'ailleurs on ne s'arrête pas sur cette pente, et, comme le progrès d'une hausse factice peut sembler intolérable aux consommateurs, il faudra donc aussi, le cas échéant, décréter la baisse. Ce n'est pas impunément qu'on commence à détourner le cours naturel des choses : le plus simple et le plus sage est de laisser à la liberté le soin de corriger les maux de la liberté.
Si 't la productivité du travail humain s'accroît dans des tt proportions gigantesques » , c'est, lit-on dans le programme d'Erfurt, que « l'outil se tranforme en machine » . Il y a longtemps que l'outil s'est révolté contre la machine. Personne n'ignore que les copistes ont brisé les premières presses, que les matelots ont détruit les premières chaloupes à vapeur. Proudhon décrivait en 1848, dans un style aussi violent que pittoresque, cette « sorte de choléra qui « tantôt aj)parait sous la forme de Gutenberg et tantôt « revêt celle d'Arkwright n . Hier encore, les délégués d'une chambre syndicale parisienne demandaient au Parlement d'établir sur les machines un impôt équivalent au travail qu'elles épargnent. On ne com[)rcnd pas, en vérité, que cette erreur surannée résiste à l'étude impartiale et réfléchie des faits. L'invention de l'imprimerie a tué, sans doute, l'industrie des copistes; mais quel immense surcroît de travail elle procure à toute une armée de travailleurs! La transformation de la marine a dérangé quelques habitudes et froissé quelques intérêts, mais l'ancienne marine à voiles
n'employait pas plus d'hommes que n'en occupent aujourd'hui les deux navi^jations réunies. En 1760, quand Arkwright prit son premier brevet pour une machine à filer, les filatures anglaises comptaient 7,900 ouvriers; elles en comptent aujourd'hui 500,000. Les chemins de fer ont ruiné les diligences, mais les compagnies françaises rémunèrent 230,000 employés (1). La perturbation provisoire que les machines apportent dans le marché du travail est, en général, largement compensée par un accroissement de la consommation qui correspond h la baisse des prix, et, quoique l'application de la découverte économise immédiatement un certain travail, le nombre des ouvriers employés finit par augmenter. Il ne subsiste donc pas même un prétexte pour enfermer pendant plusieurs années au Conservatoire des arts et métiers, comme le proposa Proudhon, les nouveaux modèles. C'est ici qu'éclate la témérité, j'allais dire la folie du combat engagé contre la libre expansion des facultés humaines. Il faudrait, pour éviter un excès de production, marcher à reculons en maudissant tous ces grands inventeurs qui ont transformé la condition du genre humain. C'est une étrange entreprise que de bouleverser toute la société pour en arrêter le progrès, et je ne sache pas qu'on puisse mieux plaider la cause de la liberté.
On tente encore, pour arrêter l'excès de production, de supprimer ou de réduire le travail des femmes. Karl Marx a soutenu : 1° que la rémunération du chef baisse si les membres de la famille travaillent; 2° que le salaire des femmes déprécie celui des hommes. Les économistes contemporains ont réfuté ces deux propositions et je sortiiais de mon cadre en reprenant leur démonstration. Je ne borne à constater que Vinnovation consiste non à laisser travailler les femmes, mais à les empêcher de travailler. Cependant leur droit a été reconnu dans tous les tem|)s et dans tous les lieux; il est égal à celui des hommes, et l'on ne peut pas
(1) Comp. Yve» Goyot, Tm lyraimie socialiste, p. (iS.
les en priver sous le faux prétexte que, si tout le monde travaille clans la famille, la rémunération familiale n'augmente pas. Le congrès de Tours a voté (novembre 1892) la proposition suivante : «« La femme mariée sera bannie de « l'atelier. » Mais si le mari subit un chômage? s'il ne gagne pas, par sa faute ou sans sa faute, de quoi subvenir aux besoins du ménage? s'il ne rapporte pas sa paye intégrale au logis? Il faudra donc que la femme et les enfants implorent la charité publique! La loi française du 2 novembre 1892 fut un essai de transaction entre les partisans et les adversaires de la liberté industrielle. Nous laissons de côté, bien entendu, la partie de cette loi qui concerne le travail des enfants et des filles mineures, pensant que l'État a le droit d'intervenir pour protéger ceux qui ne peuvent pas se défendre. Mais fallait-il aussi réglementer le travail des femmes majeures? La Chambre des députés l'avait admis, malgré l'opposition de MM. Yves Guyot, F. Passy, Andrieux, Bernard Lavergne. Le Sénat fut tout d'abord, il est vrai, d'un autre avis (27 octobre 1891); mais, la Chambre ayant manifesté, par l'organe de M. Jamais (21 novembre 1891), sa volonté de ne pas céder, il se laissa convaincre par M. Tolain (22 mars 1892). La Chambre des députés, au contraire, céda sur la durée légale du travail, qu'elle avait fixée à dix heures et que la Chambre haute porta définitivement à onze heures. Le Sénat avait aussi décidé (28 novembre 1 HSd) que le travail de nuit ne devait pas être interdit aux femmes ; mais, désarmé par l'opposition inflexible de la Chambre, il fléchit sur le principe, en atténuant la portée de la nouvelle mesure par une série d'exceptions. Sans doute on retirait à peu près d'une main ce qu'on avait donné de l'autre ; mais il suffisait pour le moment aux députés, comme l'expliqua le baron Piérard dans un rapport ultérieur (1), d'avoir fait prévaloir l'idée de la réglementation contre les économistes et les libéraux. Cette loi, (jui ne satisfaisait personne,' sou-
(1) Annexe à la séance du 8 mai 1893.
leva d'ailleurs, le même rapport en fait foi, de nombreuses protestations (1), et les ouvriers d'Abbeville, par exemj)le, s'enhardirent jusqu'à réclamer u la liberté entière du tratt vail » . Nous ne pouvons pas leur donner tort. Quelques hommes d'État veulent faire au socialismjj! sa part; ils n'y parviennent pas.
Les chels du socialisme prêchent, avon,s-nous dit, l'abolition des nationalités. En effet la conception d un État collectiviste flanqué d'États fondés sur le double principe de la propriété individuelle et de la liberté civile est incompréhensible. Dépourvu des organes nécessaires pour échanger ses produits avec le reste du monde, il serait contraint de se replier sur lui-même, et, plongé rapidement dans une misère profonde, il n'aurait plus même les moyens de se défendre contre ses puissants voisins. Mais le troupeau tourne, cette fois, le dos aux pasteurs, et le socialisme scientifique est doublé d'un socialisme pratique qui le contredit avec une aveugle violence. Si le travail des femmes déprécie celui des hommes, le travail des étrangers ne déprécie-t-il pas celui des nationaux? A quoi bon les cooalitions, la proscription du travail aux pièces, la réclamation collective d'un plus fort salaire, etc., si des travailleurs, plus sobres ou moins exigeants, subissent la loi du patron? De là ces conflits entre Français et Belges dans le Nord et dans le Pas-de-Calais, entre Italiens et Français dans l'Hérault et dans les Bouches-du-Rhône, cette série de mesures prises par les États-Unis d'Amérique contre l'émigration européenne (2), australienne et chinoise, cette lutte à outrance qu'ont entamée plusieurs colonies australiennes contre l'immigration par mer, ces propositions déposées en 1885 par les députés français Gastelin, Lalou, Mâcherez, Brin-
(1) Comp. dans VOfJiciel du 2'* août 1893 le nouveau projet de loi déposé par la « commission du travail » sur le bureau de la Chambre.
(2) Coiii]). lu récente correspondance entre le secrétaire diktat des .iffaires ctrangèrcs et le liaron Fava, ministre d'Italie à ^Va8hinJt()n• Si les Italiens «ont expulsés de divers Etats (notamment du Colorado), c'est uniquement parce qu'ils font baisser le pi-ix ile la main-d'œuvre.
card, Hubbard, frappant de taxes plus ou moins lourdes les résidents étrangers, cette autre proposition du même genre faite à la Chambre des communes par M. J. Lowther et qui réunit en février 1893 119 voix contre 234 (l). Voilà donc les agapes auxquelles le socialisme convie les pauvres et les affamés du monde moderne ! Cependant si la guerre peut être entreprise entre les États pour l'indépendance ou pour l'honneur, elle ne se justifie pas, entre les individus, par l'âpreté de la concurrence. Il appartient aux travailleurs de conclure un premier traité de paix générale, et cette paix-là devrait resplendir sans ombre, dès aujourd'hui, sur tout le genre humain. Nous croyons que la liberté du travail, c'est-à-dire le droit de vivre, suit les étrangers sur notre territoire, à la condition qu'ils remplissent tous les devoirs imposés par l'hospitalité, comme elle doit suivre les Français au delà de nos frontières.
Le socialisme marque encore de son empreinte un certain nombre de lois proposées ou déjà votées dans plusieurs pays de l'Europe. Il s'agit d'imposer par décret la prévoyance ou l'épargne. Nous n'avons ni le temps ni l'envie de raconter l'histoire, déjà longue, et d'exposer les progrès de l'assurance obligatoire chez les peuples civilisés. On commence, en général, par se convaincre que l'industrie particulière est impuissante à conjurer les effets de certains fléaux, et l'on arrive promptement à déclarer que l'État « doit prêter son concours pour organiser la solidarité « entre tous les propriétaires (2) » . On ne se dissimule pas qu'une atteinte est portée par là même à la liberté. Mais
(1) Après les trouI)les d'Ai;;ues-Morte8, la Pelile lîépublique française demanda que les patrons occupant des étrangers fussent au moins frappés d'une taxe érjuivalente à la différence entre les salaires payés aux Français et les salaires plus faililcs payés aux ouvriers du dehors. Voir encore dans les journaux «lu 23 septembre 1893 le compte rendu d'une réunion d'ouvriers terrassiers tenue à l'aris, rue de Flandre.
(2j Voir la proposition de loi ayant pour objet la création d'une caisse nationale d'assurances mutuelles agricoles entre les communes gérée et administrée par l'Ktat (annexe ù la séance de la Chambre des députés du 6 mai 1803;.
quoi ! l'obligation de payer une prime sera-t-elle plus vexatoire que l'obligation de payer l'impôt? l'impôt est-il autre chose, en réalité, qu'une prime d'assurance contre le désordre, la guerre, le vol, le meurtre, etc. (1)? Ce qui semble décisif, c'est que , si l'assurance reste facultative , on ne peut pas persuader aux intéressés de s'adresser à l'État, celui-ci n'allant pas au-devant de la clientèle comme les sociétés privées (2). Ainsi, en France, malgré les grands avantages qu'offre aux travailleurs la caisse nationale des retraites, elle n'a enregistré que 800,000 déposants sur 9 millions 600,000 ouvriers ; encore le nombre des adhésions spontanées a-t-il été presque nul (3). M. Gladstone, en Angleterre, n'a guère mieux réussi dans une entreprise analogue. Donc, si l'on ne peut pas obtenir immédiatement un système de pensions « servies par l'État » , comme on le proposait naguère au congrès de Belfast, il faut du moins pousser de vive force à l'assurance par l'État : compelle intrare.
Mais ce raisonnement ne nous subjugue pas. D'abord l'impôt diffère absolument de la prime : tout le monde est tenu de contribuer aux dépenses nécessaires que l'État fait dans l'intérêt général, et personne n'est astreint à s'assurer dans son propre intérêt. Ensuite, si plusieurs tentatives de ce genre ont échoué, c'est que l'État sort de son rôle naturel et veut faire le commerce sans être suffisamment commerçant (4). Enfin, quand le travailleur ne veut pas s'assurer, il n'a pas toujours tort : dans le commerce maritime, par exemple, certains armateurs trouvent un avantage à « s'assurer eux-mêmes » , c'est-à-dire à constituer un fonds de réserve assez important pour parer aux conséquences des sinistres; de simples « employés » peuvent faire un
(1) Même proposition.
(2) Même proposition.
(3) Coiap. le projet de loi du gouvernement sur les retraites ouvrière?, déposé le G juin 1891.
(Jtr) Comp. Léon Say, Le socialisme d'Étal, p. 59.
calcul analogue. Après tout, s'ils se trompent, c'est leur affaire. Quand il s'agit, en 1883, d'imposer aux ouvriers mineurs des retenues obligatoires sur leurs salaires pour coopérer à l'établissement des caisses de secours, les délégués entendus par la commission d'enquête ne s'accordèrent pas : il n'est pas certain, dit Tun d'eux, qu'on accepte, au Creusot ou à Montceau-les-Mines, cette obligation (1). S'il n'est pas démontré que le régime de liberté pèse à la majorité des intéressés (et la démonstration n'est pas faite), l'État excède manifestement son droit en les contraignant. Il ne doit pas, je le répète, entamer le salaire de l'un, le pécule de l'autre, sans son consentement formel, même avec l'intention de le lui rendre sous une autre forme.
La loi française du 27 décembre 1892 n'organise qu'un arbitrage facultatif en matière de différends collectifs entre patrons et ouvriers ou employés. On ne peut qu'approuver notre Parlement d'avoir, en quelque sorte, convié les ouvriers et les patrons à soumettre les questions qui les divisent d'abord à des comités de conciliation, ensuite à des conseils d'arbitrage, en conférant même au juge de paix le droit d'intervenir d'office en certains cas (2). Mais les socialistes se proposaient un autre but et n'ont pas cessé d'y tendre. Il s'agissait de rendre l'arbitrage obligatoire. On s'aperçut aisément que, s'il était aisé d'employer la contrainte envers les patrons, il serait difficile, quelquefois périlleux de forcer la main aux ouvriers (3). M. Raspail proposait, à vrai dire, \ui expédient bizarre : on enlèverait aux récalcitrants le droit de se mettre en grève. Mais comment le leur enlever sans recourir à la force? Grave dissonance dans la discussion d'un projet où l'on s'efforçait de substituer à la violence le raisonnement, l'entente amiable, le débat préalable et réfléchi. L'arbitrage obligatoire fut donc repoussé.
(1) Voir mes Questions sociales et politiques, p. 319.
(2) Nous faisons nos réserves sur l'article 13.
(3) Voir le rapport de M. Lockroy (23 janvier 1892).
Quelques hommes d'Etat tombent clans une double erreur. Les uns se Abjurent qu'ils peuvent, en jouant sur les mots, se déclarer socialistes sans adhérer aux véritables principes du socialisme. Ils s'abusent et n'abusent guère qu'eux-mêmes. Les gens que tentent les doctrines collectivistes connaissent aujourd'hui la valeur des mots : si l'on ne gagne pas leur faveur en tâchant de prouver qu'ils s'égarent, on perd leur confiance en feignant de leur laisser croire qu'ils ont raison sans leur donner raison. D'autres politiques s'imaginent qu'on peut battre les sociahstes avec leurs propres armes, les enlacer et les museler en caressant deux ou trois de leurs projets, par exemple en exagérant, comme l'a fait M. de Bismarck, certaines attributions de l'État pour les tenir sous la tutelle de l'État et tourner plus sûrement contre eux, au bon moment, ses armes offensives et défensives. Autant de songes. Les chefs du socialisme contemporain sont des logiciens terribles : il n'est pas une concession qui n'en provoque une autre, et, quand un doigt est mis dans l'engrenage, tout est broyé. « Je veux vous « l'avouer franchement, disait Bebel au Reichstag, si quel- « que chose a favorisé l'agitation socialiste, c'est le fait que (t le prince de Bismarck s'est jusqu'à un certain point « déclaré pour le socialisme ; seulement nous sommes en « ce cas le maître et il est l'écolier. « Il faut avoir le courage de confondre l'erreur par la vérité, le socialisme par la liberté.
Enfin toute conquête, même partielle, du socialisme sur la liberté civile est un échec pour la liberté politique (1). Il en est surtout ainsi dans les pays que leurs mœurs et leurs traditions préparent incomplètement à cette liberté.
(1) Voir ci-dessus, p. 300.