ENFANS EN BAS-AGE
» Messieurs, l’Académie nous a chargés, M. Sanson et moi, de vous faire un rapport sur un travail de M. Leroy, ayant pour litre : Delà Lilhotripsie chez tes enfans.
» Dans ce mémoire, l'auteur commence par prouver, à l’aide d’observations qui lui sont propres, que la possibilité de soumettre les enfaus â la litholritie est depuis long-temps un fait démontré, el qu’on a eu tort de l’annoncer récemment comme une pratique nouvelle. Les observations qu’il rapporte sont au nombre de cinq. Toutes concernent des enfaus âgés de moins de six ans.
» Le premier de ces enfans, figé de quatre ans, futopéré â l’hospice de la Faculté, en 1828. La pierre avait près d’un pouce de diamètre. Quoique fragile, elle exigea six séances. Des frngmens de cette pierre s’arrêtèrent, à deux reprises différentes, dans l’urèthre, et causèrent beaucoup de souffrance au petit malade, qui s’est d’ailleurs très bien rétabli. MM. Bougon , Ilibail, Velpeau, avec un grand nombre d’élèves, ont été témoins de cette opération.
” Chez le deuxième enfant, qui était âgé de cinq ans, et dont le calcul offrait le même volume à peu près que dans le cas précédent, cinq séances suffirent.
» Le troisième souffrait depuis un an ; sa pierre, du volume d une aveline environ, partiellement engagée dans l’urèthre, fut repoussée et brisée avec la pince à trois branches. Un des fragmeus de ce calcul parvint le lendemain au-devant de la prostate et causa de vives douleurs. Deux jours après, un nouveau fragment, arrêté de la même manière, ramena les mêmes accidens. On eut une peine infinie à le repousser, puis à l’écraser. L’indocilité de l’enfant, qui cessa dès-lors de souffrir, ne permit pas de s’assurer absolument de la guérison par le cathétérisme.
»Le quatrième malade, opéré par M. Leroy, était âgé de quatre ans, et d’une docilité admirable. La pierre, d’ailleurs très pct'te, fut broyée deux tois avec facilité. A la troisième séance, il resta un fragment de la pince dans la vessie, et l’auteur, qui seul s en aperçut, eut le bonheur de le retirer quelques jours après au moyen d’une nouvelle pince. Une portion de la pierre s’engagea du même coup dans l’urèthre, et ne put être repoussée d’abord. M. Dupuytreu , qui parvint cependant à la faire rentrer, et dans le service duquel l’enfant se trouvait placé, résolut dès-lors de recourir à la taille bilatérale, qui eut un plein succès.
» Le cinquième cas, enfin, concerne uu enfant âgé de trois ans, dont le calcul, du diamètre de trois à quatre lignes, fut saisi et brisé en une seule séance.
»Ces faits, (lit M. le rapporteur, prouventsans réplique que la îithotritie est possible dans l’âge le plus tendre; mais prouventils qu’alors elle doive être préférée à la taille? En séparant, comme on devrait toujours le faire , la possibilité de Putiiité, M. Leroy décide cette question par la négative, excepté pour les cas dans lesquels on s'est assuré du petit volume de la pierre. Sous ce rapport, nous partageons entièrement son avis. Chez les enfans, la taille expose à peine aux hémorrhagies, à la blessure du rectum, aux infiltrations, à la péritonite, à la cystite , et ne réclame que quelques secondes pour débarrasser le malade. Le broiement, au contraire, se présente ici avec toutes ses difficultés. Un calcul d’un pouce de diamètre n'exigera pas moins de huit à dix séances, de plus en plus fatigantes et douloureuses. L’urèthre des jeunes sujets ne permet pas d’employer de forts instrumens lithotriteurs, et nécessite un écrasement très minutieux de la pierre. La vessie, plus contractile, chasse avec force les fragmens dans le canal excréteur, où ils s’arrêtent fréquent*ment de manière à donner beaucoup d’inquiétudes. Enfin, les souffrances sont si vives et si prolongées, qu’on est obligé d’employer la force pour maintenir le malade à chaque séance.
»II suffitau surplus de se rappeler les propres observations de M. Leroy, pour être convaincu que, dans l’enfance, la taille a véritablement moins d’inconvénicns que la lithotritie.
» Oserai-je ajouter, Messieurs, que dans son ensemble le broiement de la pierre méiite infiniment moins d’éloges qu’on ne lui en accorde généralement aujourd’hui? Le9 esprits sont trop prévenus en sa faveur; ses prétendues merveilles, et le prestige dont on a su l’entourer, ont, je le sais, trop complètement ébloui le public et la plupart des médecins, pour qu’on puisse espérer de le réduire maintenant à sa juste valeur. Peut-être même le peu de mots que je viens de hasarder ont-ils déjà indisposé contre moi quelques hommes consciencieux. Cependant, étonnée de nos illusions, la postérité n’hésilera point , ou je me trompe fort, à porter sur cette invention un jugement encore plus sévère que le mien. Il serait donc peu conforme à la haute raison de notre époque, qu’aucun chirurgien n’eût au moins le courage de proclamer une pareille opinion au sein de l’Académie, elle qui doit tout entendre, tout examiner, tout juger avec calme, et ne jamais s’en tenir à de simple» appai eDces.
»La société, abusée par des annonces fastueuses, a d’ailleurs besoin d’être éclairée ù cet égard. D’un côté on a grossi comme à plaisir les dangers de la taille; de l’autre on a considérablement exagéré l’innocuité de lu lithotritie. Enfin, quand on a tenté de comparer les deux opérations entre elles, on a constamment évité de les placer dans des conditions analogues.
« Il y avait une première manière d’apprécier la valeur relative delà lithotritie, cotait de voir s’il succombe positivement moins de calculeux depuis, qu’il n’en mourait avant son invention; mais personne n’a daigné s’engager sur ce terrain. Le travail de M. Biandiri (1), qui seul l'a osé, prouve déjà que, sous ce point de vue. l’expérience témoigne incontestablement en faveur de ii taille. Un autre moyen, peut-être encore plus décisif, reste pourtant à invo [uer, mais les partisans exclusifs de la lithotritie ne le voudront pas; ce serait de placer dans le même établissement un certain nombre de sujets affectés de la pierre, et se trouaant autant que possible dans les mêmes conditions d’âge, de constitution , de santé générale, de volume et de composition du calcul, d'altération du côté des voies urinaires, de bonnes ou mauvaises dispositions morales; puis d’en traiter la moitié par a an.e, et autre parla lithotritie, en ayant soin en outre que les uns et les autres fussent opérés par des hommes également habiles et de bonne foi. Le résultat alors serait en effet péremptoire, et résoudrait définitivement la question; tandis que les «preuves annoncées jusqu’ici sont réellement incapables de convaincre les esprits réfléchis.
* C,e a tant d’importance à la lithotritie aux yeux du monde c’est la peur de l’instrument tranchant ; c’est là ce qui a
bernent la fortune des caustiques, du cura famis, de la Zrr IC traitemenld« cancers , des antiphlogîs-
tumenrt8!9a?St8U,e9; dc> ‘‘P^9 Préconisés contré la
tumeur et la fistule lacrymale, etc.
» Dan» U lilholrilio, e'st-ce la douleur l'0D prétend ériler?
Ma,» I operation de la taille en cause infiniment moins. Il en est
de même pour la duree de l'opéralion, pour les chances de ré-
ctdtres, etc. S, donc la lithotritie est une conquête heureuse de
a chtrurgte moderne elle n’en restera pas moins, comparée à
la lithotomie, une méthode simplement exceptionnelle, lorsque
(*) Parallèle entre ta taille et ta lithotritie. Paris, ,834; in-8*.
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In raison humaine permettra de la resserrer dans scs limites naturelles. Non-seulement chez les enfans, mais encore chez les adultes, elle expose à plus d’inconvéniens que la taille, toutes les fois que le calcul offre une grande dureté, dépasse le volume d’une grosse noix , toutes les fois que les organes urinaires sont malades, que le sujet est très irritable, et que le malade n’a pas une grande répugnance pour cette deruière opération.
*> C’est là uue opinion qui m’est propre au surplus, et que je n'eutends imposer à personne. Je prévois même, par le murmure improbateur que vos esprits ont peine à contenir en ce moment.... (Rire général ; en effet, l’Académie observait en ce moment un silence inaccoutumé; RI. Velpeau rit lui-même ; puis il reprend) : Je prévois, dis-je, par le murmure improbateur que vos esprits ont peine à contenir en ce moment, et par le mott paradoxe que je vois sur toutes les lèvres dans cette enceinte , le sort qui l’attend aujourd’hui; mais, convaincu que l’avenir lai justifiera, je n’ai pas craint de l’émettre, et d’en venir prendre acte devant l’élite de la médecine française, dix ans plus tôt peut-être qu’il ne faudrait pour la faire adopter pleinement.
» Quant au travail de M. Leroy, qui concourt à fortifier cette opinion , et qui est rédigé avec tous les caractères de la bonne: foi, nous croyons devoir vous proposer de l’insérer dans les fascicules des mémoires de l’Académie, et d’adresser des remer-ciemens à l’auteur.
» Signe : Sanson, Velpeau , rapporteur. »
L’opinion émise par RI. Velpeau sur la lithotri lie en général a etc combattue par plusieurs académiciens , et notamment par MRI. Amussat et Lisfranc : quant à M. Civiale. , il a déserté le combat, et n’a pas même osé paraître à l’Académie pendant tout le temps que la question de la lithotritie a été agitée; cependant, c’était principalement du résultat de ses opérations que nos adversaires tiraient leurs argumens les plus forts.
Celte discussion a surtout été remarquable par le soin que l’on semblait prendre pour éviter de s’entendre, ce qui, au grand désappointement de maints orateurs, aurait coupé court aux déclamations sur les considérations générales.
Un instant M. Amussat a bien précisé la question en cherchant à établir les circonstances dans lesquelles peut convenir le broiement, cl celles dans lesquelles il vaut mieux préférer la taille :
tout le monde en effet s’accordant h reconnaître que dans certaines conditions , fussent-elles même plus rares qu’on ne le suppose, la lithotrilie l’emporte sur la lithotomie , il n’y avait plus de parallèle possible à établir entre elles, il ne restait qu’à faire la part de chacune : mais cette délimitation pouvait-elle être tracée dans une discussion académique, c’était folie de l’espérer : il y a tout un livre à faire sur le diagnostic des calculs urinaires, considéré sous le double rapport de la taille et de la litbotritie, et lorsque ce livre sera fait, les principes et les applications que l’on eu déduira rencontreront à chaque pas des mécomptes. Mais cette difficulté du diagnostic est-elle donc particulière à la lithotrilie pour qu’on lui en fasse un si grand reproche? Quelle est, je vous prie , celle des opérations de la chirurgie que l’on peut se flatter de pratiquer toujours à propos ? Serait-ce l'opération du trépan ? Sont-ce même les amputations? Mais combien de blessés conservent intacts des membres fracassés dont le retranchement paraissait indispensable : si nous voulions passer en revue successivement les opérations chirurgicales , nous trouverions qu’il en est de même de toutes : et notez que pour la plupart ce n’est pas seulement comme ici le mode opératoire sur le choix duquel il peut y avoir incertitude, mais l’opération même dont l’opportuuité est mise en doute.
Je conviens que l’on a fait commettre des fautes à la lithotrilie» mais ces fautes doivent être attribuées aux applications intempestives de la méthode et non à la méthode elle-même. Apprenons à en faire toujours un usage opportun, et l’on ne pourra plus lui reprocher de ne pas tenir toules ses promesses.