‹ De la littérature Néerlandaise à ses différentes époquesChapitre 10 sur 24 · POÉSIE LYRIQUE · texte numérisé non relu

POÉSIE LYRIQUE

La poésie lyrique n'est pas Télément prédominant de la littérature néerlandaise. La poésie lyrique, cette fleur mystérieuse, s'épanouit de préférence à Tombre des bois ou dans l'isolement des riantes vallées ; elle répand des parfums vivifiants, quand un beau dair de luneargesite la surface des eaux tièdes et azurées d'un lac; c'est souvent sur le mouvement enlreooupé des rames que se règle le chant du pieux pèlerin, de la gaie villageoise, de la châtelaine mélancolique, du gondoUer sentimental. Le caractère de sûreté et de repos qui sont le partage des contrées entourées de hautes montagnes, paraît contribuer puissamment à réveiller au fond du cœur les mouvements lyriques purs: les tendres émotions, l'extase derâme, qui, avant tout, doit oublier le monde entier et se sentir à l'abri de toute interruption, libre de toute entrave, pour pouvoir prendre son essor et s'élancer vers son objet

idéalisé. Dans les Pays-Bas, et notamment dans la partie septentrionale de ce pays, les jonrs sereins ne sont en général pas aussi rares que les étrangers se le figurent ordinairement, d'après les rapports de quelques touristes blasés; mais il faut convenir que, même au plus beau de la saison, nos soirées ne sont presque jamais exemptes d'une fraîcheur désagréable et d'une humidité malsaine. L'esprit poétique en Hollande a toujours mieux aimé se retirer au coin du feu, à l'approche de la nuit, pour se nourrir en jEamiUe des anciens contes de nos pères, que d'errer par les champs et sur les ondes, cherchant vainement un ciel italique pour ses épanchements rêveurs, ou l'écho des montagnes allemandes pour ses odes extatiques. Noiis sommes un peuple moins endin à la spéculation qu'à la pratique ; la mer, qui était notre ennemie mortelle, a^nt que nous fassions parvenus à nous concilier ses bonnes grâces, la mer est là qui nous menace sans cesse ; si notre vigilance reste un moment en défaut, l'élément redoutable, qui est à notre porte, ne tiendra nul compte du pacte que nous avons &it avec lui ; il franchira le seuil, engloutira nos enfants, détruira notre bonheur et se vengera de ce que nous l'avons forcé pendant si longtemps à nous enrichir par le commerce et les colonies, à agrandir le cercle de nos connaissances par le contact immédiat avec tous les peuples de la terre, à assurer notre gloire nationale par nos illustres marins, ses immortels dompteurs. Une grande persévérance dans les travaux mécaniques, une application ininterrompue dans ies sciences exactes — voilà les conditions auxquelles l'océan nous accorde la vie: où trouverons-nous le loisir de nous livrer aux courses vagabondes du génie lyrique?

Ajoutez ans soucis que nous cause la mei^ le dânrque nous entretenons dans nos cœuis de hous familiariser avec elle^ de lui arracher des trésors par le commerce, et Ton pourra aisément se figurer comment une tendance éminemment pratique a remplacé auprès de nous l'aptitude à cultiver un genre littéraire qui ne se recommande en aucun point par son utilité évidente. La poésie épique qui enseigne par ses tableaux, la poésie didactique qui enseigne par ses leçons, ont germé aisément au fond de nos âmes; le lyrisme, parfaitement beau, mais, aux yeux de Tesprît industriel, parfaitement inutile, n'a que rarement trouvé un acoueil en Hollande proportionné à sa valeur.

Cependant, un homme, pour être né et élevé en Hollande, ne laisse pas d'être un homme; ce qui veut dire aussi qu'il ne laisse pas d'être poëte lyrique. On a chanté, on a pleuré, on a prié ici comme partout ailleurs; mais plus l'émotion, dans laquelle l'hymne ou l'élégie prenait sa source, était naturelle et spontanée, et moins les mélodies qu'elle arrachait à l'âme portaient le cachet de l'étude, — moins on en faisait de cas, et plus on négligeait de les prémunir contre l'oubli et la destruction.

De l'époque oii le premier livre du Renard et le Voyage de S, Brandaen ont vu le jour, il ne nous est pas parvenu la moindre parcelle de poésie lyrique qui appartienne en entier au douzième siècle.

n est vrai qu'il s'est conservé longtemps parmi le peuple des campagnes des refrains et de courtes strophes légèrement variées dans leur pensée principale, qu'on chantait à certaines occasions périodiques ou fixes du moins : par exemple en allant en pèlerinage, à un festin

de noces^ en revenant de l'inauguration d'une église, à Toccasion d'un déménagement, et en général aux fêtes principales de l'église, comme la Noël, le jour de Pâques, etc. Mais dans le petit nombre même de fragments que nous pourrions rapporter à la première époque de la littérature du moyen âge, le fluide lyrique (s'il est permis de s'exprimer ainsi) est tellement enclin à se cristalliser à tout moment dans les formes de la narration, qu'on sait à peine à quel genre appartient la pièce de vers. Et ce genre mixte, ce genre sans nom (qui n'en est pas plus mauvais pour cela) se rencontre à chaque pas dans les recueils de chansons des anciens temps* La nature de ces chansons populaires, et pour ainsi dire proverbiales, s'oppose aussi définitivement à ce qu'on entreprenne de leur assigner une date précise. L'histoire peut fournir des données par rapport à leur origine ; — léguées de père en fils, ballottées par tous les âges, elles ont souvent isubi des modifications importantes ; tel mot, tel tour un peu suranné n'a pu trouver grâce aux yeux d'une nouvelle génération, qui, le comprenant ou ne le comprenant pas, y a substitué une autre expression, au risque de dénaturer la pièce et de lui donner quelquefois une signification- opposée à sa destination primitive. C'est ainsi qu'il peut se trouver qu'avec un droit incontestable, le Uttérateur, qui se chargerait de classer chronologiquement nos produits littéraires^ pourrait mettre deux siècles de distance entre des pièces, qui, considérées dans leur origine, ont le même âge. C'est ainsi qu'en ayant égard à l'époque où les émigrations de colons belges et brabançons pour le Nord de l'Allemagne eurent lieu, un anthologi^te rapportera la chanson en chœur

»Naer OoslUnt willen wi Taren, Naer OostUnt willen wî mee.*' *)

an douzième âècle, et qu'un autre^ trouvant un texte d'une orthographe plus récente, fera dépendre d'une lettre perdue ou ajouté» la place que la chanson doit occuper. Dans le treizième siècle nous trouvons néanmoins des chants lyriques, qui ont un caractère d'individualité assez fortement proiioncé pour qu'on ne se méprenne pas aisément sur la date de leur composition. L'amour de Dieu et de ses créatures est encore dans la plupart de ces productions le grand moteur de l'âme du poëte et de ses doigts tremblants sur les cordes de sa harpe. En Belgique, il existe à la bibliothèque royale un fort volume in 4®, qui renferme les poésies lyriques d'une religieuse de la moitié du treizième siècle. Les vers de cette âme jeune et ardente portent F^Bpreinte d'une si grande passion ascétique, qu'à chaque moment on croit sentir sous la robe de bure les battements d'un cœur qui soupire pour un enfant de la terre. Que personne ne soit étonné de ce phénomène, et que surtout on n'en cherche pas l'explication dans des liens naturels mais illicites, qui enchaîneraient l'âme de la fiancée de J. C. à quelque objet terrestre. Dans des temps où la religion pénétrait bien avant dans la vie et dans la société, et où le cœur, quelque pervers qu'il fût, était à son Dieu avant d'être au péché; dans des temps où la religion ne se pratiquait pas seulement une fois par semaine et nulle part qu'à l'église, mais où elle était

*) »Nou5 voulons partir pour le pays d'Orient,

Noas irons avec [les autres] en pays d'Orient.'*

toujours présente aux cœurs et revêtissait de. ses formes toutes les actions de la vie, jusqu'au point d'être employée par le criminel dans ses attentats contre la vie ou l'honneur de son prochain, — il est tout naturel qu'il y eût un mélange absolu des affections terrestres avec l'amour des choses divines. On avait toujours la conscience de la proximité de Dieu et de ses saints ; on sentait que toute aspiration de l'âme vers ce qu'elle ne possédait pas, provenait de l'amour d'un idéal de bonté, de beauté et de vérité. Si cette aspiration ne sortait pas des bornes de la vertu, elle avait un caractère céleste ; si, au contraire, elle dégénérait en concupiscence, en avarice, en orgueil, on en avait honte et on lui attribuait un caractère infernal. En un mot, tout ce qui était bon relevait de Dieu et devait être rapporté à Dieu; tout ce qui était mauvais relevait du démon et appartenait au règne des ténèbres. Quoi de plus simple que de voir comment une jeune âme s'exhale en des chants d'une tendresse délicieuse envers J. C, qu'elle se représente comme son bien-aimé, comme son fiancé. Voilà en même temps la clef des mystères erotiques du Cantique de Salomon dans la société éminemment théociatique des Israélites.

A chaque pas nous rencontrons dans les treizième et quatorzième siècles des preuves de l'influence inspiratrice que la religion exerçait sur les organisations antilyriques de nos compatriotes. Les hynmes de l'église furent traduites différentes fois en thiois — surtout la célèbre prose Stabat Mater dohrosa. Les psaumes de David, las cantiques de la Ste-Vierge et de Siméon furent reproduits en vers et en prose. Cependant les prières et les

chants de dévotion composés en rhonneor des saints, nommément de la Ste- Vierge et du Divin En&nt, contractèrent souvent la tendance épique ou bi^i didactique propre à notre caractère national. Par contre-coup les ouvrages didactiques de longue haleine et les légendes naïvement racontées sont de temps en temps doucement colorés, ou même chaleureusement interrompus par le mouvement lyrique qui s'est visiblement emparé tout-àcoup de l'âme tranquille et du vers monotone du narrateur ou du Magister pAilosqpAiœ.

Dans une ancienne traduction allemande, on nous a conservé un précieux monument de la poésie erotique du treizième siècle. Là, relativement à cette poésie, on est parfaitement sCbr qu'elle ne s'appliquait qu'à des objets terrestres et que les tourments de l'amour qui y sont dépeints avec beaucoup de verve et avec un goût exquis, tant pour le sentiment que pour le tour de la phrase, ont été éprouvés par un cœur chevaleresque, occupé sans cesse de la noble dame à laquelle il a voué sa lance redoutable. Nous voulons parler des poésies de Jean I, duc de Brabant. Ce modèle des chevaliers, qui a consacré ses loisirs aux grandes batailles et au sage gouvernement de ses sujets, pour donner la majeure partie de sa vie à la cause des femmes opprimées (témoin la justification courageuse de sa sœur bien-aimée, la reine de France, accusée d'avoir empoisonné le fils aîné du roi Philippe le Hardi, et la réhabilitatiou de la reine Marguerite de Navarre, à laquelle des sujets séditieux disputaient le trône de son père); — ce modèle des chevaliers, qui se glorifiait de porter le titre de «ménestrel du Brabant," nous a légué neuf chansons d'amour.

d'un sentiment et d'une grâce admirables; même aux yeux de la bienséance ombrageuse de nos jours ^ la naïveté de la pensée et de l'expression ferait trouver grâce au tour le plus hasardeux de ces jolis poëmes. Or, le duc Jean avait plus que tout autre le droit de passer des heures entières à chanter devant les dames de sa cour — lui, qui dans soixante-dix tournois leur avait donné des preuves que sa prouesse ne le cédait en rien à sa galanterie et à son talent.

Si tous les princes de son temps avaient égalé Jean I en bravoure et en magnanimité, Tappel du pape Nicolas IV, par lequel il enjoignait aux nobles de la chrétienté d'aller mettre un frein à la fureur des Mahométans, en entreprenant une nouvelle croisade en Palestine, n'aurait pas eu un sort pareil à la voix de celui qui crie dans le désert. On sait que cet appel n'eut point de résultat, et ce n'est pas à tort que Maerlant s'écria à la nouvelle du sac de St-Jean d'Acre par les Infidèles, en 1291 :

Chrétien, que t'est-il arrivé?

Dors-tu? Que ne sers-tu plus Jésus-Christ, ton Seigneur?

La terre qu'il trempa de son sang

Se perd à jamais: tu le vois devant tes yeux.

Hélas! pi as mojen de la sauver!

Si l'on trouvait encore des princes et des barons ,

Comme il y en avait jadis,

L'église ne pousserait point de cris déchirants.

Non, non, elle n'en avait pas l'habitude

Du temps de Godefroi de Bouillon,

Et de Charles *), qui n'aimait pas

Qu'elle fut battue on percée de coups.

*) Charlemagne.

Aa liea de parler longuement de ce morceau lyrique du greffier de Damme, dans lequel il a mis plus de chaleur poétique que dans les milliers de vers didactiques qu'il a écrits, nous en traduirons encore la dix-huitième strophe^ qui est l'avant-demière.

Qae voQs amasez-Tons , par le temps qni coart,

A battre la campagne , le fancon sar le poing,

Yona princes et seigneurs, tous chefs d'armées!

N*entendez-Toiis pas l'église qui se plaint?

Si TOUS êtes de son parentdge^

Confessez-le publiqnement !

Et osez-vous convenir de votre chrétienté ^

Alors c'est k vous de porter l'écuason

Qne Dîea teignit de sang ronge.

Lniy il n'avait pas peur

De nons délivrer des peines

Qni, mêlées de tourments et de pleurs,

Découlent de la fontaine des enfers.

Sans contredit^ il entrait du lyrisme dans la compo* sitîon de l'esprit poétique de Maerlant; — malheureusèment, comme nous l'avons fait entrevoir plus haut, une lucidité d'esprit, peu commune de son temps parmi ceux qui n'appartenaient pas à la classe des nobles et des prêtres, jointe à une présomption qui caractérise assez souvent les autodidactes issus de la bourgeoisie, — un désir d'instruire ses inférieurs tout en rabaissant ceux à qui le génie ou la naissance avait assuré une réputation à laquelle il n'était pas parfaitement sdr de pouvoir atteindre, — avaient imprimé à l'esprit de l'ex-sacristain un caractère de pédanterie qui lui faisait négliger son talent, pour avoir le plaisir d'occuper le fauteuil professoral en face de ses compatriotes illettrés, en traduisant Pierre Comestor et Vincent de Beauvais. Même dans

ses beaux moments, dans ses moments d'inspiration, Maerlant ne se dessaisit qu'à regret de la férule scolastique, et son JTapene, Martynl qui forme une trilogie de poëmes stiophiques dialogues qui ne manquent pas de verve, ne peut être rangé parmi les pièces Ijrico-dramatiques, parce que le raisonnement y prend trop le dessus.

Nous avons dit plus haut que sa vénération pour la Ste-Vierge, ou, pour mieux dire, sa foi sincère en la Conception miraculeuse, dogme fondamental du christianisme, avait enflammé de temps en temps notre chroniqueur moraliste, au point de le ûdre devenir poëte dans racception la plus élevée du mot. On a pu le deviner par l'intérêt qu'il prend à la cause de l'église dans la Terre- Sainte ; on en trouvera la preuve dans le soin consciencieux qu'il a mis à la description des miracles dont J. C. a glorifié sa Sainte Mère, d'après lé témoignage de Yinœntius Bellovacensis. L'ouvrage de Maerlant qui a fût époque plus qu'aucun autre, sa Bible rimée, commence par une prière à la Sainte Trinité, à laquelle il joint une invocation à Marie, pour qu'elle unisse ses vœux aux siens, afin qu'il soit rempli du Saint-Esprit en s'aoquittant de sa tâche. C'est de la manière suivante qu'il s'exprime dans son épilogue:

Maintenant, je rends grâces i Dieu, qui gonyerae l'univers,

De ce qn'll m'a donné la force

Four mener à fin ce qne j'avais disposé avec grande peine:

Car c'est de Lui qne provient tonte force.

Ah! Marie, jennesse exi^nise!

Fontaine de miséricorde?

C'est de droit qne je vons en remercie anssii

(Puisque je vous invoquai en commençant)

Qne vous ayez reconforté mes sens

De manière ^ne j*ai consommé et achevé

Les choses ({ue j'avais entreprises.

J*ai terminé ma tâche le joar de votre fête,

À la dix-hai(ième calende qa'on compte da mois d'avril; **)

Ce grand jour auquel notre salut,

Jésus, vous fut annoncé :

Or, je sais, que nous en étions à Tan

XII cent LXX après la naissance de notre Seigneur.

n va sans dire que le coite si éminemment poétique de la Ste-Vierge produisit des compositions littéraires de tout genre, même chez un peuple développé d'une manière toute spéciale et plus enclin à raconter des &its matériels qu'à chanter des mystères. Le christianisme supplée aux lacunes de la nature, en corrige les dé&uts et concourt à établir dans les âmes une harmonie qui rapproche l'insulaire de l'antique Erin de celui de la Sicile. Les hymnes et autres poésies lyriques ou épico-lyriques en l'honneur de la Vierge doivent avoir été fort nombreuses aux treizième et quatorzième siècles, — à en juger par ce qui en existe encore aujourd'hui, par ce que Thistoire de l'architecture et de la peinture nous apprend par rapport à la haute vénération dans laquelle la Vierge fut tenue pendant tous les siècles du moyen âge, où un degré de perfection sans égal dans les fastes des beaux-arts permettait à la piété des artistes-poëtes de se satis&ire quelque peu dans les œuvres, dont ils faisaient hommage à Marie et au Divin Enfant. Tous les moments de sa sainte vie ont été traites, — mais ce ne sont que ceux dans lesquels elle est en rapport direct avec le Sauveur et la grande œuvre de la Eédemption, qui inspirèrent aux poètes ces hymnes sublimes, ces

*) Le 15 mars.

méditations amoureuses^ ces raflSnements exégétiques d'une tendre dévotion^ s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui rendent témoignage, encore aujourd'hui, de ce que la poésie est redevable à la religion.

Malgré le pieux enthousiasme que la Sainte-Vierge faisait naître dans le cœur de ses poëtes, c'est en vain qu'on chercherait quelque part une expression, qui, aux yeux d'un lecteur calme et instruit, porte atteinte à la souveraineté du Tout-Puissant. Quelque soit le pouvoir qu'on attribue à la Mère surle ccEur de sonFils, onn'invoque l'assist'ance de Marie qu'en variant à l'infini ce thème : » Consolatrice des afiOigés, priez pour nous !" H est vrai qu'on ne redoutait pas de lui conférer le titre doux et glorieux de Mère de Dieu, par lequel la créature se rapproche de son Créateur, l'enfant se rapproche de son père. Ce titre peut répugner à un christianisme hypocrite, qui n'a pas le courage de nier la divinité du FUa de Marie, et qui a trop d'orgueil pour admettre un mystère; — les croyants de l'âge de foi y reconnurent la formule la plus simple du dogme de la Rédemption. Quelle ne devait pas être à leurs yeux la grandeur du » Dieu caché," si les beaux* arts déposaient ce qu'ils avaient de plus précieux aux augustes pieds de la Créature, qui tenait toute sa gloire de la grâce dont ce Dieu l'avait remplie! Il est de l'intérêt de nos philosophes rationalistes d'interpréter en mauvaise part le culte de la Vierge ; ils affectent de ne pas connaître la différence que l'église a toujours observée entre la Xarpsia et la iovleia ; et il en est parmi nos premiers littérateurs qui ont à tel point hâte de frapper de leur mépris une dévotion qu'ils ne comprennent pas, que, l'un de ces jours, un professeur, qui s'occupe d'un travail sérieux sur

le moyen ftge^ est tombé, par rapport au culte de Marie, dans une erreur tellement grossière, que la première pau« vresse^ priant son rosaire à la porte de l'église, le convûn* crait de son manque de science et de conscience. Ce professeur a dit et a cru prouver par des citations d'auteurs du moyen ftge, que, quand la Vierge était considérée dans son rapport avec Dieu le père. Dieu le Pire figurait comme le fiancé de la Mère de J. C. Méprise inqualifiable, laquelle seule peut expliquer comment, avec des notions si peu exactes sur les mystères chrétiens, ou peut se récrier, contre un culte qui^ comme les vases de Tautel, ne se défend pas contre la main impie qui veut eu abuser. Est-H après cela étonnant que l'expression Sadcta Sei Oenitrix soit taxée de sacrilège par les ignorants et par ceux qui n'ont pas de partage avec la vie de communauté et la tradition vivante du christianisme? En tout cas, la quaUfication de » thèse absurde" dans la bouche de ces antichrétiens, conviendrait mieux que le mot sérieux de » sacrilège" à une invocation par laquelle on constaterait l'existence de la Mère de Dieu le Père, l'existence d'un principe du principe de toutes choses ! La part qu'eut la Ste-Yierge à la célébration des poëtes du moyen âge, était ordinairement la mesure de rintensité de cette douce amitié que Dieu avait voulu établir entre Lui et les mortels, en se revêtant de leur forme, en se rendant leur égal dans la divine personne de Jésus-Christ. Les âmes pieuses du moyen âge sentirent et apprécièrent intimement tout le prix de cette insigne faveur. Du moment que Dieu s'était fait Homme, ils n'avaient plus à désespérer de lui rendre des honneurs qui fussent outrageants pour son infinie Msyesté; Ub

n'avaient plus à se créer un intermédiaire qui, dans Tombre d'un buisson^ se soumît aux terreurs d'une communication directe avec l'Etemel, apparaissant dans un feu surnaturel : Jésus, l'Enfant Jésus, était là, qui leur tendait les bras, qui leur souriait à travers les pleurs de l'enÊince; Jésus, le bon Pasteur, le bon Maître, s*asfiit à leur table, et leur apprit le Notre Père, qui êtes aux deux; Jésus, leur ami, la victime de leurs péchés, qui mourait pour eux, qui priait pour ses ennemis, leur laissa, en mémoire de sa dernière Cène, un signe miraculeux, un symbole de la sainte union conclue entre Dieu et les hommes, et leur promit de leur envoyer son Esprit et d'être avec eux jusqu'à la consommation des siècles.

Impossible de dénombrer les vers consacrés à ces pieux souvenirs, les méditations et prières rhythmiques auxquelles ils donnèrent lieu ; on distingue parmi elles les gloses des oraisons et des hymnes de l'église, ou de quelques termes de l'Évangile, de la doctrine ou de la morale chrétienne, consistant, soit en un commentaire poétique sur tous les mots de ÏAve Maria, du Te Beum, du Salve Begina, du Credo, etc., soit en une série devers, naïvement adaptés à chaque lettre, par exemple, du mot Mors, Joannes Baptista, etc. Kécréation simple et pure de ces âmes enfantines qui n'aspiraient qu'aux choses éternelles. Kécréation que nous ne sommes pas forcés d'adopter, — mais qui a droit à notre respect ; pour laquelle je ne requiers que l'indulgence que je suis prêt à accorder à vos jeux de cartes et à vos savantes dissertations, à l'aide desquelles vous tâchez vainement de vous dérober à la mort et au souvenir de celui

qui vint annonoer au monde que »la cognée est mise à la racine des aibres/'

Impossible encore de dire les noms des poètes lyriques de ces temps: ils n'obéirent qu'à l'impulsion de leurs cœurs et ne sentirent aucunement le besoin, comme nous autres auteurs d'aujourd'hui, de mettre en dessous de la moindre pièce de vers, en majuscules impertinentes, un nom, dont en bien des cas la postérité ne saura que &ire.

Page 1