POÉSIE DIDACTIQUE
Les différentes catégories de productions littéraires, que nous avons définies au commencement de ce petit travail, ne sont, à vrai dire, que les manifestations naturelles et nécessaires de toute société humaine. L'homme, dans tous les temps et à tous les âges, n'a jamais discontinué de chanter, de raconter ou de décrire, de peindre des interlocuteurs qu'il a vus en action, ni à^enseigner par tableaux : ce qui, en d'autres termes, veut dire que l'homme a toujours fait de la poésie lyrique, de \B.poésie épique, de làpoésie dramatique, et de làpoésie didactique.
C'est cependant dans la nature de l'homme que la faculté d'enseigner ne se développe qu'après les autres. La cause en est d'une telle simplicité et d'une évidence tellement incontestable, que si l'expérience ne nous avait pas appris qu'il en était ainsi, on aurait presque a priori le droit de poser la thèse en principe et de lui conférer l'au-
torité d'un axiome. Si Tenfent chante, raconte, pleure et prie, pousse des cris d'allégresse ou de douleur, avant d'enseigner aux autres même les choses les plus simples, avant de formuler les qualités des principaux objets qui ont frappé ses sens et son imagination, — c'est que chanter, raconter, se réjouir ou pleurer, ce sont, en général, des actes subits et instinctife , des expressions immédiates des impressions que nous avons reçues du dehors et des sentiments qui naissent spontanément dans l'âme : tandis qu'en enseignant, notre esprit s'acquitte d'une fonction compliquée; dans l'enseignement il y a un acte double de consommé. En enseignant on n'exprime pas seulement les sensations qu'on vient d'éprouver, on ne rend pas seulement ce qu'on vient de recevoir, — mais on accepte les sensations du dehors et les émotions ou les pensées qui surgissent dans l'âme sans cause extérieure apparente, comme la matière d'une nouvelle pensée que l'esprit s'apprête à modeler; on prend possession de l'idée primitive, non pas pour la transférer immédiatement aux autres avec la force ou l'accent que sans préméditation nous lui imprimons^ mais pour nous l'approprier dans toute la force du mot, et pour ne la transmettre à autrui qu'après que nous nous sommes rendu un compte exact du contenu de l'idée, après l'avoir remaniée, pour ainsi dire modifia, complétée, réformée dans le moule de notre esprit; ce n'est qu'alors que nous nous choisissons, avec le discernement nécessaire, un auditoire disposé à être instruit par nous. Cette conscience profonde et complète des objets de l'instruction, cette consci^ce, attribut nécessaire de Tesprit qui aspire à la qualité de précepteur, — ce compte-rendu de ses sen$ation8 et de ses pensées, lequel
doit toujours précéder la Communicatian que le précepteur en &it aux disciples, — n'est pas le partage de l'enfance; ce n'est que rhomme mûr qui peut s'en munir.
Et malgré cdite vérité claire comme le jour, malgré la démonstration qu'on pourrait appeler superflue, et que tout homme est en état de donner, pour peu qu'il veuille in* terroger soit son bon sens, soit la vie autour de lui, les bons et braves historiens hollandais, qui depuis 1805 jusqu'à 1847, encouragés par les applaudissements de l'élite des gens de leittes et des gens du monde, ont entrepris d'écrire des histoires de la littérature de ma belle et glorieuse patrie, ont-ils crié à tous les vents que Maer* lant le didactique était le père des poêles néerkmdais ; que la poésie néerlandaise avait commencé par être une prude matrone, débitant des sentences, pour ne revêtir la robe des Muses de la poésie anacréontique, de Tépopee et de la comédie, qu'après s'être exercée pendant environ deux siècles à la mise en vers de leçons de morale et de tables chronologiques!
Il n'a pas suffi d'un allons-danct pour imposer silenee à ces messieurs; ils ont trouvé leur intérêt à proposer Maerknt comme le tjpe de nos poètes du moyen âge ; mai« la force de la vérité ne fera pas défaut aux défenseurs de la bonne cause, et si, pour nous servir de Tex* pression d'un de nos savants alliés à Tétranger, M. l'abbé Gaume *), »si Ton juge qu'aujourdTiui nous aurions rai* 80O trop tàt -^ nous attendrons patiemment qu'il soit
*) Aatenr d'un ouvrage récent, consacré à la défense dn moyen âge, intitulé: Le ver rongeuf des sociétés modernes^ ou te puganisfme dams ^éducation, Bfroxelles, 18dl.
temps d'avoir raison.'' En attendant, nous prendrons la liberté de soumettre nos opinions au jugement des gens de foi et de cœur.
Maerlant a arboré le drapeau de la poésie didactique en mettant au jour vers Tan 1270 la Bible rimée, dont nous avons déjà eu Toccasion de dire quelques mots en différents endroits de cette esquisse littéraire. Toutefois il n'était pas le premier qui ait eu la conscience de l'élément didactique sommeillant dans le sein du peuple. Bien que l'enfant ne commence pas la vie de l'âme et de Tintelligence par enseigner et par raisonner avec la force que suppose l'enseignement, il n'est pas entièrement dépourvu de cette faculté; la fonction d'instruire les autres restera longtemps subordonnée aux autres facultés de l'âme, mais de très-bonne heure poartant elle vient à percer à travers les discours de Tenfance. Il en est de même avec le peuple dans les civilisations nouvellement écloses. Avant tout, le peuple chante et récite, raconte et invente des figures et des tableaux; mais de temps en temps sa physionomie prend un caractère calme et sérieux et, bien qu'ordinairement revêtu d'une forme qui accuse la force et la richesse de Timagination populaire, le peuple jette ça et là des éclairs de haute sagesse, des firuits d'une réflexion réitérée (connus sous le nom de proverbes); de temps en temps il tire des conclusions morales, il déduit des formules scientifiques de ce qu'il a vu ou entendu. Du reste, U is^ as it sAould be, cela est, comme cela doit être: l'homme ne chante, et ne raconte que pénétré des vérités mathématiques primordiales, qui sont inséparables de son existence comme être doué de raison ; et, en envisageant la question de ce
point de vue général, on doit admetter un élément didactique dans Thomme, dès qu'il jouit librement de l'emploi de ses facultés intellectuelles, mais ce n'est que plus tard que l'élément didactique peut prendre le dessus. C'est ce qui arriva, dans la vie du peuple néerlandais, vers la fin du XIII siècle. Déjà, sous les comtes Guillaume I et Florent IV, on se servait dans les collèges de la traduction en vers néerlandais des Distiques de D. Caton, traduction qui paraît avoir été répandue par le pays dans une multitude de copies, différentes entr'elles qnant au nombre et à l'arrangement des quatrains. Martin de Thorout, hagiographe dont nous avons d^à eu l'occasion de parler, figure parmi les écrivains, dont la plume s'est prêtée à la réproduction de ces belles sentences.
Calfetaf et Noydekijn sont deux noms d'auteurs, qui ont eu l'honneur de passer sur les lèvres de quiconque, depuis Van Wyn, s'est occupé de l'bistoire de notre ^ttérature. On était convenu de réprésenter par ces ^onas, unis à ceux de Willem Utenhove et de Clais ^©rbrechten, «les ténèbres épaisses", qui, au dire de nos ^^tes académiciens, entourèrent le berceau de Maerlant. , quant aux personnages qui portaient ces noms, ils -ur étaient pas plus familiers que ne nous le sont le u Gi(y'a et la chaîne de montagnes Malapert, situés — la lune. Willems a voulu prouver que Willem hove était l'auteur de la première partie de Reinaert 08 y mais nous ne croyons pas qu'il ait sufi^mment ntré l'identité de ce dernier auteur (qui effectivement «lait Guillaume et avait composé le roman perdu de c) avec Guillaume Utenhove, prêtre à Aerdenburg, qui traduit du français un Bestiaire (histoire naturelle).
avarà que Maeilant n'entreprît celui dont nous anions tout à l'heuie roccasion de dire un mot. Clais Yerbrechten nous est aujourd'hui suffisamment connu comme auteur du roman de Guillaume dl Orange. Maerlant cite Noydekijn et Cal&taf oamme des fabulistes remarquables, qui ont imité Esope en vers néerlandais. De Noydekijn Bilderdijk a publié un fragment philosophique, lequd, comparé au style de la belle collection de fEibles connue sous le nom iHEsopety peut nous faire admettre Targu* mentation de M. Jonckbloet en faveur de Noydekijn comme auteur de ladite collection. Pour qu'on se fonne ime idée de la manière, dont ces célèbres compositions du sage esclave phrygien ont été traitées par notre auteur du Xm sièdcy nous donnerons la traduction littérale des fables bien connues in c^ et de la perle et de Vdne 0t du petit chien :
DaDB le fnmier, oà. nu coq cherchait
Pâtare, bonne à manger.
Il trouva une précieuse pierre;
Lors dil le coq : »T-eut un
Homme avare ainsi trouvé ici,
U te mettrait avec son arg«nt,
Il ferait grandement f«te avec toi ;
Moi, je n'ai pas besoin de toi.
Je vins ici chercher ma pâture,
Qu'avant tout joyau je prise.
^ue fais-tu ici? de moi il ne peut t'
Arriver ici aucun bten, ni moi de toi.
Cette fable est dite
De ceux qui dédaignent sagesse,
Qui n'ont souris de garder
Dans leur cœur ni vertu ni raison.
Un riche homme avait en même temps Un âue etjnn chien.
Parce quUl chérissait tant le chien,
L'àne porta envie envers le chien.
Il voyait le chien en grande joaissance
Et que son maître avec lai jouait.
»Tiens," pense monseignear Baudouin *),
»Qne vent mon maître, qae signifie tout cela?
Pourquoi /(î*^otfl-t-il de la sorte
Avec une béte vile et sale?
Je Taux mieux que le chien,
Je m'entends à plus d'un office,
Je fais plus de travail qu*eux deux,
J*endosse, je traîne des fardeaux, j*ai des peines:
Je veux aussi être Tami de mon maître
Et le servir de ce dont «le chien le sert.
Toilà que le maitre survint.
L'âne leva la queue en Tair,
Il fit fête, il ril, il chanta,
Jusqu'à sauter sur son maître
De Aes deux pieds de devant,
Et de vraiment lui faire mal:
Il voulait le baiser à la bouche
De la manière du chien.
»Au secours, au secours!" criMe maitre,
«Celui-ci me blesse grièvement."
Lors le valet accourut,
£t lui fit payer cher sa méchanceté.
Us le battirent et le fonaillèrent,
Qu'il eut à se repentir qu'il vivait.
Tels sont beaucoup de gens, qui briguent
L'autorité qu'exerce un autre,
Us envient, ils en font des caquets
Que quelqu'un l'ait à son gré.
Comme nous l'avons dit plus haut, c'était Maerlant^ qui, vers la fin du XIII siècle, fit tout ce qui était en lui pour contribuer au développement de l'intelligence
^) Nom de l'âne dans notre roman dn Renard,
des classes inférieures de la société. Certes, l'histoire de l'esprit humain ne pouvait être entravée dans sa marche: après que le germe civilisateur du christianisme eût remué les entrailles des nations européennes, pour y faire fleurir avec une générosité sans pareille la foi, l'amour et l'espérance , après la fertilisation du cœur et et de l'imagination, devait nécessairement venir le règne de l'entendement, de l'intelligence considérée comme faculté de raisonner analytiquement ; et l'humanité eut à soutenir une réaction excessive et partiale, de l'enivrement de laquelle la société n'est revenue qu'à l'aube du siècle, dont nous saluons aujourd'hui la belle matinée. Aussi nous n'en voulons pas à Maerlant lui-même pour la part qu'il a prise à l'extinction de la poésie naturelle et populaire au sein de la nation. — L'église ellemême n'est jamais contrevenue à la marche naturelle de l'histoire de l'esprit humain. Aussi longtemps que la Tradition vivait a^ sein des familles, — histoire , poésie, morale tout ensemble , — il était inutile que les individus se retrempassent personnellement dans la Sainte Ecriture. On était encore sous le règne de ce grand commandement : » Allez et enseignez tous les peuples" — le temps n'était pas encore venu où il fallait faire application des paroles du Sauveur : » Puisque vous pensez avoir la vie éternelle dans les Écritures — examinez-les". Les peuples de l'Europe n'avaient pas la curiosité mesquine, l'esprit pédantesque des scribes de l'Evangile, et »ils croyaient sans avoir vu" ce qui leur était enseigné par la bouche de ceux auxquels il avait. été dit: «Qui vous entend, m'entend." Mais quand un esprit d'examen et de critique commença à s'emparer des
peuples 9 l'Eglise, suivant l'exemple de son divin instituteur, eut hâte de satisfaire leurs désirs toat en y fixant des bornes raisonnables. Quand Maerknt eût mis au jour sa Bible riméè (une traduction de YHis" toria êckolasôica de Pierre Comestor, jointe à une Harmonie des Evangëlistes) , l'ouvrage fut examiné par l'autorité ecclésiastique et l'écrivain eut à rendre .compte de ses travaux; mais, quoiqu'il n'ait pas épargné les gloses sur le clergé de son temps, il ne tarda pas à être disculpé par le Saint Siège qui ne trouva dans son ouvrage rien qui fût contraire à la foi apostolique. Depuis Maerlant, l'EgHse a doté les fidèles d'un bon nombre de traductions de la bible en langue vulgaire, et Philippe II, l'inflexible défenseur de l'orthodoxie catholique, inaugura son règne par la publication de la bible polyglotte d'Anvers.
Maerlant est encore auteur d'une histoire naturelle, comme nous l'avons remarqué plus haut ; il la traduisit du latin de Thomas Cantipratanus ; son livre était illustré de belles miniatures et avait été composé pour l'usage de notre fameox troubadour hollandais, le comte Florent Y. Voici le contenu de ce manuscrit: lo Des gens , 9*^ des animaux y 3^ des oiseaux , 4^ des merveilles de la mer , 50 des poissons j 60 des serpents venimeux ^ 7® des in^ sectes y 80 des arbres^ 9» des plantes médicales , 10^ des végétaux^ llo des rivières et sources, l^o des pierres, 180 des métaux (Le professeur Visscher).
Le Wapene Martifn, avec ses suites, se compose de dialogaes philosophiques, moraux et sociaux, qui ne sont pas dépourvus d'intérêt et sont écrits en strophes élégantes et harmonieuses. Le Spieghel historiael (Miroir.
hUtonque) est le plus connu des ouvrages de Maerlant, grâce aux nombreux manuscrits qui en existent; c'est une traduction du Speculwn Aisûoriale de Vincent de Beauvais , et l'ouvrage contient une histoire générale , envisagée au point de vue des savants du XIII siède. Ce travail , Maerlant l'avait encore entrepris sur l'insti. gation de notre illustre comte^ le malheureux Florent Y. Maerlant , qui avait un sentiment profond d'une partie des besoins de son époque, ne pouvait manquer d'éveiller des échos dans l'âme de ses contemporains et de ceux qui vinrent après lui ; sans en avoir l'intention il fonda une école et forma des disciples. Simultanément avec ses grands travaux scientifiques et historiques , parut une traduc-< tion des Sécréta secretorum, sous le iHie de HemelicAede der HemelijcieU, traitant de l'art de r%ner. Un de ses adeptes les plus fervents est sans doute Jean Boendale, de Tervuere, connu sous le nom de Jean de Clerc, dans sa qualité de greffier de la Ville d'Anvers. Il est auteur d'un poëme didactique de grand mérite» extrait et compilé de différents auteurs latins. M* le professeur De Vries en a donné de nos jours une édition digne d'être citée comme modèle ; elle est accompagnée d'une introduction qui jette un nouveau jour sur notre histoire littéraire de la première moitié du XIV siècle , et du meilleur glossaire que nous possédions de notre belle langue thioise. Jean de Clerc parait avoir été un auteur laborieux, car outre le Leken^Spieghely dont nous parlons ici, il a encore composé la grande chronique rimée, intitulée Bra^ bafUscAe Yeesten^, dont nous avons parlé ailleurs, et quelques autres écrits. Nous possédons aussi une
belle traduction du Roman de la Rose, écrite par Henri van Aken, de Bruxelles, dans laquelle, ainsi que dans le Bouc van Seden, on trouve des leçons de morale civile et d'étiquette courtoise.
Si nous voulions donner ici un catalogue raisonné de tous les écrits didactiques de la Période 1150-1450, nous excéderions les bornes que nous avons fixées à ce travail. Il suf5ra que nous remarquions, en forme de résumé, que dans le courant du XIV et XV siècles tout se préparait pour faire pousser vers Tan 1500 les germes de la réforme dans des esprits^ dont la grande majorité prouvait la vérité de Tacllge du grand poëte et critique anglais :
jdA little learning is a dangerous thing.*' (Un peu de science est chose daogerense.)