‹ De la littérature Néerlandaise à ses différentes époquesChapitre 9 sur 24 · POÉSIE ÉPIQUE SACRÉE · texte numérisé non relu

POÉSIE ÉPIQUE SACRÉE

M. le piofes8e\ir Joockbloet^ dont en d^autres ciiconstances nons avons toujours éké des premiers h louer le talent, le savoir et le juste coup d'cdl, s'est prcsioncé fort dâsavantageusement sur ce qu'il appelle le »&tras ascé<p tique'' ^) de notre ancienne littérature. Ce jugement^ cette qualification exige une réprobation sérieuse. Noub accordons à M. JonckUoet une permission iUimitée de ne pas se sentir du goût pour^ h vie contemplative, ni pour les rigueurs et les privations dont elle est erdi* naiiement accompagnée ^ -^ mais nous exigeons de l'homme de lettres^ du critique, en premier lieu, qu'il rende hommage à la profondeur et à la chaleur du son* timent poétique, qui se Mt jour à travw lesaccoidsun

*) sAscetùche rommer*, Gid», 1849, Boekb. p. 64. sOnpoëtische... ascetÎM-he rijoielarijeTi" ib. 1846^ p. 13.

pcH baroques quelquefois de la lyre religieuse du moyen âge; et 9 en second lieu, si le chant d'une extase CTois< santé n'a rien de sublime pour lui, s'il n'y trouve rien qui fasse vibrer les cordes secrètes de son âme , qu'au moins alors il veuille bien vouer un examen quelque peu consciencieux à cette branche si importante de Tart chrétien et que d'un trait de plume il ne vienne pas la mettre hors de discussion. Des gens de la plus haute intelligence n'ont pas dédaigné de s'occuper des phénomènes si extraordinaires de la vie de l'âme dans un temps, oii la rudesse des mœurs d'un côté, et de l'autre le développement prodigieux des forces physiques suscitaient une réaction si remarquable dans quelques organisations frêles et délicates, dans des âmes tendres et candides qui n'aspiraient qu'à l'anéantissement des liens de la chair et des besoins matériels. Il y a pour noua un parfum de pureté angâique, un bruissement lointain, comme le son d'une harpe éolienne, dans les soupirs et dans les chants des Saints d'autrefois; comme aussi nous trouvons im charme indéfinissable dans les longues et nombreuses histoiies que d^ biographes croyants, souvent contemporains et quelquefois témoins oculaires, nous ont tracées de ces types remarquables avec la fraîcheur et la délicatesse d'im tableau de Van Eyck, ou avec la douce mélancolie qui respire dans les fresques de Masaccio.

J. Gorres, qui a voué une attention toute spéciale à cette matière, s'exprime ainsi sur la transformation extatique d'une sainte du moyen âge : » Dans la vie solitaire auprès de son troupeau et dans ses communications ininterrompues avec Dieu, — pendant que les ailes de son

esprit grandissaient sensiblement dans lenis entraves , •— tout ce que la matière avait de grossier en elle doit avoir été raffiné de telle manière , la partie la pins fine doit avoir passé à tel point à l'état de pur éther, qu'à la fin il n'est resté pour toute enveloppe à cet esprit ailé 9 qu'un corps tissé des éléments les plus subtils de l'air. Pendant un temps considérable sa vie demeurait dans les mêmes conditions, comme c'est assez souvent le cas, quand le changement n'est pas encore entièrement consommé. A la fin, la crise eut lieu, quand la sainte fille, comme ses parents se l'imaginèrent, lut morte. Dans les convulsions violentes, auxquelles elle fiit assujettie, accompagnées de visions surnaturelles, la partie spirituelle fut en elle délivrée de l'oppression de la chair; l'une et l'autre s'organisèrent séparément et réciproquement dans leurs nouvelles proportions ; et pendant que son esprit délié trouve l'espace nécessaire pour y déployer ses ailes, jadis violemment retenues, sa métamorphose mystérieuse a lieu; tout autre qu'auparavant, elle fait son entrée dans la vie nouvelle, dont la nature et l'action sont fortement influencées et poussées vers sa destination par les visions qu'elle a eues. Dans sa démarche habituelle elle a contracté l'allure d'un esprit; c'est à peine si elle touche la terre; comme un vent léger, elle passe une rivière à fleur d'eau. . . . Toutes les forces de son âme se sentent déliées de la matière, de sorte que, rayonnant librement à l'entour d'elles, elles emportent facilement et selon leur bon plaisir le corps anéanti. Ajoutez que l'Esprit suprême, trouvant en elle un digne réceptacle pour ses grâces et un instrument docile pour ses actions, a encore augmenté

cette force volatile et l'a sanctifiée, en loi donnant une tendance vers le ciel." '^)

L'on conclura sans peine de ce portrait crayonné de main de maître, que le modèle, soit comme sujet d'un poëme épique, soit comme auteur de poésies animées du souffle de cette vie extatique, ne peut être dépourvu d'intérêt et peut fidre valoir des droits à une étude plus approfondie que M. Jonckbloet ne par^t y avoir vouée. M. le professeur De Vries, l'ami de M. Jonckbloet et le nôtre, ne partage pas les opinions de son collègue. Personne n'accusera M. de Vries d'une tendance d'esprit qui le préviendrait en faveur des poëmes ascétiques, et, d'ailleurs, aucun de nous ne risquerait à plaisir d'affaiblir la phalange de la jeune école, en entreprenant une polémique oiseuse à l'ombre de notre propre bannière — et cependant M. De Vries proteste hautement contre les gros mots, avec lesquels M. Jonckbloet (à l'instar de Gervinus) stigmatise la poésie religieuse, et lui, pour sa part, applaudit vivement non-seulement aux chefsd'œuvre lyriques de l'ascétisme, mais même aux poëmes qui, en traitant des sujets religieux, doivent être rangés parmi les œuvres didactiques »et ne laissent pas pour cela d'occuper une place importante dans l'histoire de Botre littérature nationale." ^^)

Il est certain que le nombre des l^endes traitées par des poètes, qui puisaient la conscience et la force de leur art dans leur brûlant amour des choses divines, a été fort grand ; mais bien des causes déplorables ont con-

*) Die christliche Mystik, Ratisbonae, 1836.

**) Der Leken Spieghel, Introd. , p. XXVII.

couru à les ensetdir dans Toubli^ et quelquefois dans la cendre des cloîtres dévastas. Comment aussi se poumdt-il qu'un génie créateur ^ religieux pour le fond et pour la forme, qui en&nta les prodiges d'architecture que nous admirons encore dans nos principales villes, se serait tû ou n'aurait fidt que balbutier des sons sans» signification et sans couleur, du moment qu'on lui mettait la harpe divine entre les mains. Malheureusement les poésies n'ont pas été gravées sur le granit: mais les cathédrales ont survécu à la perte des poëmes épiques, dont ils attestent l'existence pour tout esprit non prévenu. De temps en temps on en découvre encore aujourd'hui, qui sont remarquables, tant par leurs qualités propres que par le témoignage qu'ils rendent par rapport au grand nombre de poésies hagiographiques, que le moyen Âge a vu naître et que la renaissance a fait périr. Un des plus anciens monuments de la littérature néerlandaise est sans contredit le Voyage de S, Brandaett, poëme d'un haut intérêt pour la connaissance des temps qui lui ont donné le jour. M. Achille Jubinal a publié un Voyage de S. Jirandaine$ en français, traduit du latin, mais il semble que le poëte néerlandais ne s'est servi que de la tradition en vogue dans presque tous les pays de l'Europe. L'allemand Mono, et M. Jonckbloet après lui, cmt cru que le texte néerlandais était traduit de l'allemand, -^ mais M. Jonckbloet lui-même, dans son Histoire de la littérature du moyen âge n'attache pas beaucoup d'importance à cette supposition. M. Snellaert appelle le Voyage de S, Brandaen «une riante aberration de l'esprit, mélange confus de traditions appartenant à la théogonie de nos ancêtres et d'erreurs

géographiques 9 le tout attribué à un être douteiix qu'on met au lang des Saints/' Not» prenons la liberté de différer sur plus d'un point avec le docte Flamand ^ dans l'appréciation de cette œuvre du XII siède. En premier Heu, nous n'admettons pas l'^tière eompétence de l'archéologie chrétienne (science qui n'en est encore qu'à son début) , quand il s'agit d'interprété des locutions mystiques^ des allusions tout-à-âdt locales^ une symbolique dont on semble avoir perdu la def; tout cela se rapporte à un ordre de choses violemment interrompu par les bouleversem^ts du XYI siècle, et avant que nous n'en venions à la dépréciation ou à la condamnatic»! de ce qui est encore à moitié couvert de la poussiôre des temps, ocmtentons^nous prudemment de mettre au jour les objeis que nous avons déterrés, examinons avec patience, laissons un libre cours à notre admiration, quand la beauté de quelque nouvelle découverte nous frappe; mais gardons^nous bien de décrier oe que nous ne connaissons qu'à demi^ pour qu'on ne nous accuse pas de donner dans les mômes torts^ par lesquels la vieille école s'est si tristement caractérisée. Et personne ne nous contestera qu'il j a dans le Voyage de Saint Brandaen une foule de passages, auxquels nous n'entendons goutte, et dont il est cependant possdble (M. Jonckbloet, loc.eit*^* 409-412, ne prouve pas le contraire) qu'une science plus avancée puisse donner l'explication, comme aussi il y en a d'autres, qui, quelque singulières qu'elles paraissent au premier abord, nous découvrent bientôt un profond sens moral et pré-* sentent des symboles frappants de l'étemelle vérité. Tel est aussi le Mt principal du pocâne. Saint Biandaen,

qui n'est ntdlement »un être douteux*', mais que depuis longtemps les hagiographes nous ont Ëdt connaître comme un abbé d'Irlande, auquel Thistoire, d'accord avec la tradition, attribue un voyage par mer, avant qu'il eût fondé son monastère de Cluain-Fearta, dans le comté de Grallaway, — Saint Brandaen est représenté dans ce poëme comme un de ces types élevés, qui se rencontrent dans tous les siècles et dans tous les pays, fouillant la terre, sondant la mer, mesurant l'espace descieux, tantôt pour se convaincre que les mervdlles de Dieu dépassent les sphères de notre intelligence, tantôt pour se sentir l'égal du Créateur, en croyant le suivre pas à pas dans ses immenses travaux, et pour finir par nier sa toutepuissance. Brandaen avait un livre qui contenait les merveilles de Dieu; sa foi s'évanouit; il jeta le livre au feu. Un ange du Seigneur lui apparaît et lui enjoint de s'embarquer avec quelques moines sur un navire qui les emporte vers des rives lointaines et inconnues. Dans ce voyage, Brandaen est témoin de tant de scènes surnaturelles, il voit tant de choses qui surpassent ce qu'aurait pu concevoir l'imagination même la plus ardente, qu'après un voyage de neuf ans il retourne tout converti dans son pays; son chapelain a décrit leurs aventures dans un livre que Brandaen va déposer en procession sur l'autel de la Ste- Vierge. Après qu'il fût mort en odeur de sainteté, on fonda une église avec neuf autels, en mémoire des neuf années de son voyage aventureux, lequel, dans l'acception mondaine, est comme un prélude de la découverte du nouveau monde. Dans les détails de ce poëme, que du reste nous ne prétendons nullement comprendre à fond, on reconnaît au premier coup

d'oeil cette tendance à représenter des animaux et des monstres^ qui caractérise aussi la peinture de ces temps voisins de la vie nomade et familiers avec les habitants réels et chimériques des grandes forêts et des champs incultes.

Une aflSnité, qu'on ne saurait méconnaître , existe entre le tjpe de S. Brandaen et un autre héros de la poésie monacale, TAéqpkUus, le Faust du moyen âge. Notre littérature possède un beau poëme d'environ deux mille vers 9 dans lequel la l%ende de Théophile , sa dévotion 9 sa chute , sa transaction avec l'esprit des ténèbres, son repentir et le miracle par lequel son pardon lui est assuré, sont traités avec talent; mais le texte, quoique le sujet soit de la plus haute antiquité, est de 150 ans postérieur à celui de S, Brandaen.

Dans la seconde moitié du XTTT siècle, vivait, dans l'abbaye d'Eenhame près d'Audenarde, Martin van Thorout, homme aussi pieux qu'érudit, et écrivain d'un style pur et correct. Ses écrits sont pour la plupart des légendes, notamment les légendes de Saint Eustache, de Saint Wemer, de Sainte A^the, de Sainte Catherine et autres *) ; ces travaux n'ont pas encore vu le jour. Une vie de Ste-Ludgarde, par Guillaume van AfiBighem, contemporain de Martin, est également encore inédite et même perdue, si du moins elle est difTérente de celle qui est écrite par un poète religieux, digne d'une mention particulière, nommé frère Gérard.

Gérard est auteur de deux vies de Saintes, celles de Sainte Christine, la merveilleuse, et de Sainte Ludgarde, imitées du latin de Thomas Cantipratanus, docte do-

*) SnelUert.

mmicain du milieu du \IU siède et digne disciple d'Albert le Grand.

M. le professeur Bormans, philolc^e éminent^ phi* losophe et homme dô goâ.t^ qui, loin de dédaigner le récit naïf et touchant des mystères de la vie des saintes âmes^ a consacré bien ded veilles à éelaircir et à commenter le texte de ces ouvrages, a déjà publié, avec le luxe typographique que le poëme précieux mérite à plus d'un titre, la vie de Sainte Christine, et il a trouvé dans les cinq cents vers dont elle se compose, la matière d'un commentaire de cinq cents pages. Aussi cette poésie thioise exhale^-t^îlle une suavité qui ne pouvait manquer de captiver un homme de lettres, qui depuis de longues années expliquait aux universités belges les pages les plus sublimes des auteurs grecs et romains, et qui s'est élevé à une hauteur, où, de tous les objets litté-^ raires dont il s'occupe, l'exclusivisme, soit classique soit romantique, est seul exclu. Toutefois M. Bormana a fait plus d'un effort pour s'abuser lui-ttiéme sur le caractère de l'impression qu'il avait reçue des poëmes du &ère Gérard. M. Bormans tâche ordinairement de ramener l'espèce d'exaltation, qu'A n'a pu s'empêcher d'éprouver à la lecture de ces récits, aux proportions de quelque question de rhétorique^ de prosodie ou de gram-* maire. Le public ayant presque entièrement perdu l'habitude de s'appliquer aux phénomènes de la vie mys* tique, ce n'est pas sans réserve, sans quelques ménagements, que M. Bormans aborde ce sujet; et à peine l'effleure-t-il qu'H se retranche de suite derri^e quelque réflexion grammaticale ou quelque argument de critique, pour se mettre à l'abri des pommes cuites du rationalisme.

dont certains philosophes en Allemagne et les soi-disant libéraux de nos organes ïeligioso*littéraires ont les poches pleines. Le temps fera justice de tout cela. En attendanty nous savons gré au savant éditeur d'avoir sauvé d'une ruine, qui était sur le point de les engloutir à jamais, ces feuilles de parchemin vierge^ où les sentiments les plus purs ont trouvé une expression vraie et convaincante. Le manuscrit^ qui paraît dater de la fin du XIV siècle» est d'autant plus précieux que M. Bormans a su inférer d'une combinaison d'indices qu'il a découverts dans ces poëmes, qu'ils sont écrits de la main même de l'auteur néerlandais.

Outre les nPamonavx" ott Biographies des Martyrs^ dont on a trouvé des fragments, il existe un recueil de vies des Saints, intitulé Za flewr de FAisiaire, et M. Willems a publié un fragment de la Jjégende doree^ l'œuvre admirable et immensément populaire du pieux archevêque de Grênes, Jacques de Yoragine.

Parmi les landes des Saints, on en remarque aussi quelques-xmes, qui, tout en ne jouissant plus d'un grand crédit pour, leur véracité historique, avaient cependant une grande réputation comme livres de lecture : telle est k légende de Ba/rlcbam et Joèaj^haù^ l'histoire de la conversion d'un jeune prince indien, remplie de belles pensées tirées de l'Ecriture Sainte. C'est une narration qui était dans toutes les bouches parmi les chrétiens d'Orient et nous en possédons un fragment en vers néerlandais du XIII ou XIY siècle.

Jacques van Maerknt, que nous avons déjà mentionné plus d'une fois, acheva, en 1270, sa traduction en vers néerlandais de la Hntoria seiolastica de Pierre Comestor,

et à cette Bible rimée il joignit la Vengeance de Jéruêolem, poëme dont il emprunta le sujet à Josèphe. M. le docteur Yermeulen^ un savant distingué de la jeune école, s'occupe de la publication de cet ouvrage étendu. Nombre de manuscrits mettent l'éditeur à même de donner au texte une perfection rarement obtenue. Maerlant était un homme honnête et courageux, qui ne se souciait pas beaucoup du rang des personnes que sa plume sévèie et quelquefois satirique aimait à châtier; il avait de la soUdité dans le caractère, mais on ne peut nier qu'il n'ait souvent fidt preuve de beaucoup d'amourpiopre et d'orgueil dans ses récriminations contre l'imagination des romanciers, la magnificence ou les vices des nobles et les torts du: clergé. H paraît avoir été d'abord sacristain dans le lieu de sa naissance, et ensuite greffier de la ville de Damme. Comme nous l'avous dit plus haut, il avait une grands vénération pour la Ste- Vierge, et dans ses attaques démocratiques, comme dan» ses efforts pour populariser la science, — car, outre l'histoire de la bible, ÎL dota encore ses compatriotes d'une traduction de l'histoire naturelle de Thomas Cantipratanus, ainsi que du Spéculum hidoriale de Vincent de Beauvais, — le brave homme ne se doutait certainement pas qu'A répandait pour sa part à grandes poignées dans le champ de l'Eglise les semences révolutionnaires que le XVI siècle a vues en fleurs, et qui ont amené une moisson que Calvin lui-même désavouerait autant que notre honnête flamand. Si Maerlant ne sentit pas la portée de ses travaux^ il y en eut d'autres qui furent plus clair-voyants que lui, et peu de temps après que sa bible rimée eut été achevée, il se tro^va dans la nécessité de s'en justifier

devant le Pape. Du reste, dans sa traduction de la vie de S. François d'Assises, écrite en latin par S. Bonaventure, comme dans la foule de légendes naïves qui font partie de sa traduction du Specuhm hiatoriale, dans un petit ouvrage extrêmement curieux, intitulé : Le livre Au, bois ou les trois rameaux , histoire merveilleuse de la Croix du Sauveur, — partout il se montre fidèle croyant, plus enclin à renchérir sur la doctrine de l'Eglise qu'à en rejeter quelque dogme; et, comme nous l'avons dit ailleurs, il y a de la poésie pure et élevée dans ses petits poëmes religieux; soit qu'ils aient en premier lieu une tendance ascétique ou que, par exemple, dans une série de strophes éminemment éloquentes et d'une versification admirable, il excite les rois et les barons à repartir pour la Terre-Sainte, après le sac de S. Jean d'Acre, en 1291.

Parmi les vies du Seigneur, écrites dans ces temps de foi et d'amour, il y en a une en vers du XTTI siècle, traitée d'une manière noble, pittoresque et quelquefois fort touchante, même aux yeux d'une âme refroidie par le contact du monde d'aujourd'hui. L'histoire de la Passion et de la Rédemption en Ëdt le sujet principal. Une autre, qui mérite une mention plus spéciale encore, est le plus ancien écrit en prose néerlandaise que jusqu'ici on ait retrouvé. Elle embrasse et » harmonise" la plupart des particularités de la vie du Sauveur qui nous sont rapportées par les Evangiles. Cet ouvrage, oii se fait sentir à chaque page une simplicité sublime, unie à une diction expressive et belle, date du commencement du XIII siècle et aurait mérité un meilleur sort que d'être pubUé par un savant, qui, sur les deux pas qu'il fait dans la

bonne voie, en fait trois dans le sens de Técole rétrograde ^).

Une autre ancienne composition remarquable en prose est Jja vision de Tondalus, qui peut être considéré^ comme un pendant du Voyage rimé de St. Brandaen. Il nous est împossiUe d'énumérer toutes les poésies épiques, quelquefois de nature semi-lyrique, qui traitent des objets religieux. Cependant nous relevons avec bonheur une pièce connue sous le titre Gcmm&ni la Sainte Croix mnt a Sreda^ un poëme délicieux d'environ 800 vers. Nous en parlons expressément, parce qu'une copie n^ligée à feit croire même à MM. De Vries et Jonckbloet, que c'était une » fraude littéraire,** — mais depuis que M. Hermans de Bois-le-duc, excellent archéologue, en a donné une édition soignée^ il n'existe plus de doute par rapport à son origine ancienne.

Nous avons mentionné les poëmes qui doivent leur origine aux croisades, et qui, comme tels, ont à moitié un caractère religieux, lorsque nous avons parlé fie la poésie épique pro&ne; nous ne nous arrêtercms pas aux morceaux épiques, quelquefois d'une couleur et d'un dessin admiraUes, qui se trouvent comme int^calés dans des poëïnes didactiques de Icmgue haleine ; plus tard nous trouverons peut-être Toecasion d'en dire encore un mot , mais avant de nous croire dispensé d^ajouter de nouveaux

*) F«a le pcofessear Meijer, de Gronragae, gonrmaiidé À bon droit par son collègue de Liège, M. Bormans. En comparant le fac-similé lithographie, que M. Meijer a eu l'imprudence de joindre à sa pablicatîon, «.vec le texte imprimé, Ton aura 1» preuve que, sur viagt-éeux lignes d'écriture, il y a un mot CBlier d'omis dans la copie du professeur, que dans deux mats il s'est glissé une faute d'orthographe, et que dix fois (dans ce même fragment) le professeur a subetiAné arbitrairement le y an ij.

traits à notre esquisse de la poésie épique sacrée dn moyen âge, il nous reste à parler d'un poëme légendaire, qni à nos yeux, comme composition épiqoe, dépasse tont ce que nous connaissons dans le genre religieux. Nous passons sous silence d'autres ouvrages plus étendus, mais moins caractéristiques et dont quelques-uns, comme la Vie de Saini Amand, par GillesdeWevel de Bruges (1366), appartiennent plutôt à l'histoire qu'à la poésie.

Le poëme, dont nous voulons parler, semble être écrit vers l'an 1800 : le nom de l'auteur n'est pas connu, et nous ne trouvons parmi les écrivains de cette époque aucun poëte pour lequel on pourrait, en se fondant sur k caractère distinctif de ses ouvrages, revendiquer à juste titre l'hcmnenr d'untf conjecture en sa &veur. Les uns joignaient à la profondeur de sentim^t assez de talent dans la partie mécanique, pour qu'on pût leur attribuer cette dictkm touchante et pure, ^^mais, d'un côté, on voit qu'ils n'ont travaillé que sur des originaux latins ou français, et, d'un autre côté, leurs œuvres originales, qui sont assez rares, ne sont que des épanchements lyriques, dans lesquels on ne trouve nulle trace du talent de composition et d'ordonnance, qui apparaît avec un éclat sans pareil dans le poëme en questi(m; d'autres poètes, qui ont un talent d'ordonnance et de distribution plus qu'oidinaire, n'ont jamais montré cette tendance d'un ascétisme délicat qui caractérise notre autsuF; d'autres^ enfin, ne font en aucun point preuve de ce bon goût, qui sait ménager toutes les susceptibilités de la pudem et du sentiment du beau, tout en tiraitant un sujet extrêmement scabreux, — pour qa'(xi poisse songer un moment à leur cdndre le front

de la belle comonne qui revient de droit à rauteur An fabliau de Beaùrys. Nous ne voulons pas sortir des bornes que nous avons fixées à ces considérations littéraires, sans cela rien ne nous serait plus agréable que de tracer ici un tableau fidèle de la marche du poëme, lequel, fondé sur la légende assez répandue au moyen âge de la religieuse qui, par amour pour un enfant de la terre, devint infidèle à son divin fiancé, s'enfuit de son couvent, mais fut ramenée dans la bonne voie par l'assistance de la Sainte Vierge, forme à nos yeux un chef-d'œuvre accompli, tant par l'ingénieuse combinaison des épisodes qui accompagnent et relèvent le sujet, que par la clarté frappante avec laquelle l'idée fondamentale, — l'efficacité de la dévotion envers la Sainte Vierge, — s'y manifeste ; tant par l'heureuse disposition de ces mille détails qui concourent à l'effet du poème, que par le développement complet de toutes les parties et le fini de l'exécution.

Un siècle et demi après, cette légende a été traitée de nouveau, mais avec un talent bien inférieur à celui du grand maître de l'an 1800. Depuis, eUe a été souvent reproduite, tant en prose qu'en vers.

De 1450 à 1550, cette période de transition entre le moyen ftge et la renaissance dans la littérature néerlandaise, la poésie lyrique fut cultivée avec beaucoup d'ardeur, — tant par les détracteurs des choses saintes, que par les défenseurs de la foi et par les réprobateurs des dâordres dans les mœurs d'indignes membres du clergé; tant par ceux qui bannirent de la littérature la courtoisie et la décence, que par ceux qui cherchaient leur seul salut dans la Croix du Seigneur: c'est pendant le même conflit

d'idées, que certains sujets épiques qui remontent à une haute antiquité, furent traités de nouveau et de diverses manières, et il en est plusieurs, qui, en dépit d'une forme qui n'accusait que trop la décadence de la poésie, ont encore droit à nos hommages et ne sauraient manquer d'attendrir même un auditoire de nos jours et de plaire au véritable amateur du beau et du vrai, qui à travers l'écorce sait pénétrer jusqu'à l'amande du firuit. Beaucoup de ces compositions, qui se chantaient la plupart, sont puisées dans des traditions relatives à la vie du Seigneur ou tirées des Saints Evangiles ; il y en a aussi, dont quelque vision, quelque apparition surnaturelle, ou un autre miracle, forme la matière : parmi ces dernières, nous citons La fille du Soudan, connue conmie une légende subUme dans différentes branches de la littérature germanique, et traitée en hollandais avec une tendre action, mais dans la forme peu reguUère qui caractérise le genre au commencement du XY siècle, par Tonis Harmans, natif de Wervershoef dans la Nord-Hollande.

Nous anticipons ici sur des productions d'une période ultérieure, parce que nous ne savons pas trop^ si en effet le fond de ces poëmes^ qui appartient au moyen ftge^ n'est pas pour les trois quarts dans le mérite qu'on ne peut leur contester.

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