‹ De la littérature Néerlandaise à ses différentes époquesChapitre 12 sur 24 · POÉSIE DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

POÉSIE DRAMATIQUE

Nous avons dit plus haut » que dans renseignement" (du poëte didactique) » il y avait un acte double de consommé ;** mais le poëte dramatique, lui aussi, procède dans son œuvre par une action double. Quand, au contraire, l'imagination enfante de la poésie épique, quand le sentiment de l'âme s'exhale en strophes lyriques, le poëte ne met au jour qu'une création simple, création, dans laquelle la figure la plus importante, celle qui nous impressionne plus qu'aucun des objets peints par l'auteur, c'est l'auteur lui-même. Quand le poëte épique ou lyrique fait vibrer à nos oreilles les sons de sa harpe aux cent cordes, notre âme reflète son âme, il nous donne son portrait, il ne nous communique ses tableaux et ses sentiments que tels qu'ils se sont gravés dans son esprit et dans son cœur; son individualité est pour la moitié dans ses récits, pour les trois quarts dans ses hymnes. Le poëte épique ne

représente pas les fidts comme ils sont, il ne les représente pas non plus comme il veut; il les représente ingénument d'après l'impression vague ou fidèle qu'il en a reçue. Le poëte lyrique compose encore moins ; il n'invente pas du tout. H sent — et il chante, sans arrière-pensée, sans autre but que de chanter.

Le poëte dramatique invente. Il observe ou compose des personnages ; il leur donne ce qui les caractérise. H ne s'approprie pas en quelque sorte leurs actions et leurs discours, comme fait le poète épique; il les laisse en la pleine possession de leur esprit et de leurs formes particulières. Après qu'il les a pourvus de tous leurs attributs, il les chasse de chez lui, il les jette au milieu du monde; il les laisse responsables de leur conduite. La main du créateur se retire de son œuvre, après qu'il lui a donné l'impulsion vequise; et moins on verra percer la physionomie de l'auteur à travers le &rd et les moustaches des personnages dramatiques, plus il aura de droit au titre de dramaturge. Le poëte dramatique se distingue donc principalement en ced du poëte épique^ que le premier ne produit pas seulement les &its et les discours, mais qu'il produit les personnes mêmes, desqueUes ces faits et ces discours émanent; il s'isole complètement de son œuvre ; il ne dit pas seulement — Adam et Eve étaient dans le Paradis terrestre ^ revétvs de la robe de Finnocence, et ils se dirent : » Q'ue Dieu est bon /" — mais il vous montre du doigt Adam et Eve dans le Paradis terrestre reoét%s de la robe de l'innocence ^ et, rapprochant le doigt de ses lèvres, il semble vous dire à voiiq basse : Écoutons ce qu'ils diront.

L'on peut aisément conclure de la distinction que nous croyons devoir établir entre le genre dramatique

Bt les genres ëpique et lyrique, que dans biezi des poëmes épiques et lyriques Télément dramatique joue un rôle, et nous oserions même affirmer que l^interét qu'une composition épique éveille en nous est en pro-portion de la force dramatique de l'auteur. Néanmoins la différence subsiste.

Déjà, dans les plus anciens morceaux littéraires que nous possédions, il y a une grande dose d'éléments dramatiques. Les actions cA les discours rapportés d'une manière éminemment objective par l'auteur du Benard témoignent irrécusablement en faveur de sa vigueur dramatique. Du reste, la représentation objective des scènes, qui nous ont fait impression, est dans notre na^ ture tout autant que les épanchements simplement sub* jeetifs, La disposition à contrefaire peut être moins noble que celle à tracer le vrai portrait de notre propre âme, — il n'en est pas moins vrai que c'est à la première qu'il tient que nous avons des auteurs dramatiques.

La poéae dramatique pourrait être appelée aussi une peiwtfme vivante et plvs complète, et c'est comme telle qu'elle était introduite dans l'Eglise, au temps où la toi pénétrait jusqu'au fond des entrailles de l'Europe rajeunie et que les peuples aimaient autant que possible à trouver à chaque pas des symboles de cette foi, des représentations palpables de la » vérité cachée" , au temps que les peuples sentirent le besoin de retrouver autour d'eux l'équilibre de l'esprit et de la matière, qui se manifestait au fond de leur âme, tranquille même au milieu des combats.

Nous avons, dans la manière dont la Passion de Notre Seigneur se chante dans la plupart des églises le Vendredi-

Saint, un reste remarquable de l'ancien régime dramatique, auquel l'Eglise avait recours pour certaines solennités. L'art, avant d'être aux histrions, aux saltimbanques, aux peintres de boudoirs et aux cantatrices galantes, était aux moines, aux chastes reclus qui vouaient la moitié de leur vie aux arts et à la poésie, un quart au sommeil, et trois quarts à la prière : car ils ne travaillaient qu'en priant.

C'étaient des ouvriers ^i faisaient leur ouvrage Da matin jusqu'au soir avec force et courage; C'étaient des geus pieux et pleins d'austérité, Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;

Geux-Iâ ne faisaient pas de l'art une débaucbe, £t leur œuvre toujours (quoique barbare ei gauche!) Même à nos yeux savants reluit d'une beauté Toute jeune de charme et de naïveté." *)

Non seulement les chants et les cérémonies de TÉglise se pratiquaient quelquefois à la manière du (^ant de la Passion, dans lequel un prêtre est chargé de ne reproduire que les paroles prononcées par Notre Seigneur, un autre les paroles de ses interlocuteurs, un troisième le peuple, et, dans un ton différent, la partie épique de cette tragédie sublime; mais les différents tableaux de la vie du Sauveur étaient quelquefois représentés dans les églises ou dans les cimetières, principalement les scènes de la Noël et quelquefois aussi celles de la Passion. C'est 06 qui a fait donner le nom de Mystères aux drames religieux du moyen âge.

Barement il y eut une festivité publique, qui n'eût

*) Tel est le témoignage de Théophile Gantier, le poëtc sensualiste.

pas sa leprésentation théâtrale, qui n'avait pas son mystère. Voici quelques détails historiques que nous empruntons à un article des plus intéressants de M. Boux- Lavergne, rédigé à propos de la question importante du Paganisme dans V éducation *): »En 1420, lorsque le roi de France et le roi d'Angleterre entrèrent dans la capitale^ fut fait en la rue de la Kalende^ devant le palays, un moult piteux mystère de la Passion de Notre Seigneur au vif^ selon qjie elle est figurée autour du cueur de Notre Dame de Paris, et duraient les eschaffaulx environt cent pas de long, venant de la rue de la Kalende jusqu^aux mv/rs du palays, et rC était homme qui veist (vit) le mystère à qui le cueur ne apisteat (fut rempli de pitié) .... Citons encore ce que dit Alain Chartier, dans son Histoire de Charles Vil, de Tentrée de ce prince dans Paris en 1437 : Tout au long de la graniFrue Saint-Denis, auprès éPun ject de pierre Vun de P autre, estoient faOs eschafavlx bien et ricAement tendus, où estoient faits par personnages l'Annonciation Notre- Dame, la Nativité Notre-Seigneur, sa Passion, sa Sésurrection, la Pentecoste et le Jugement qui se vit très-bien. Ca/r il se jouoit devant le Chasteté oà est la justice du Moy, Et emmy (par) la-^lle avoit plusieurs autres jeux de divers mystères qui seroient trcp longs h raconter. Et là venoientgens criant No'êl et les autres pleuraient de joye,'* D'une nature analogue était le mystère néerlandais, intitulé De eerste hliscap van Maria {la première joie de Marie), joué par les confrères de la Rhétorique àor vaut le bailli et les échevins de Bruxelles en l'année

*) Dans le journal P Univers,

1444^ à roccasion des fiançailles da fils de Philippe le Bon (Charles le Téméiaire) avec la fille de France. C'est la Naissance et le Mariage de la Vierge et TAnnonciation, précédés de la chute d'Adam.

Déjà depuis longtemps le théâtre ne dépendait plus exclusivement du dergé ; quoiqu'il ne nous soit revenu aucune pièce profane datant de la première moitié du XIY . siède, — il est pourtant avéré qu'il y a eu des spectacles profanes pendant toute la durée des XII. et XIU. siècles; ne fût-ce que. les farces improvisées par quelque fou de la cour ou quelque jongleur. M. Snellaert, qui s'est occupé spécialement de l'histoire du théâtre néerlandais, va trop loin en afiSrmant que l'apparition d'un théâtre proprement dit au milieu du XIY. siècle était un phénomène qui jusqu'ici n'avait été constaté que dans la littérature néerlandaise; la France possède, en fidt de dramaturgie profane, les jeux d'Adam De le Haie, spirituel vaurien, qui naquit à Arras vers 1^40.

L'existence de notre théâtre national dans des temps, si reculés n'est pas indigne d'une attention particulière; non-seulement parce que, comme le dit M. Snellaert, «nos tragédies et nos farces se trouvent dans les mêmes conditions que les poëmes héroïques et historiques visà-vis des œuvres de la littérature classique," mais surtout aussi parce que c'est principalement le théâtre qui constitue le trait d'union entre la littérature du moyen âge et celle des siècles suivants. Donnons la parole à M. Snellaert, avant que, dans notre prochain chapitre, nous abordions la période de transition, la période des Ehétùricienê,

»Un manuscrit où [nos anciennes] pièces sont conservées, date du commencement du quinsnème siècle;

mais évidemment ce ne sont que des copies, et les pièces originales les pins récentes remontent jusqu'au milieu du quatorzième stède, aloiss que la vie nationale en Flandre était le plus vivace* Elles sont au nombse. de dix, dont quatre tragédies, composées- peufc-êke par un seul auteur qui n'aura tout^is pas été le premi^^ à doter nos ancêtres des amusements scéniquea. Une de Ces pièces, F Hiver et VÉté^ est un sujet allégorique, [primitivement] écrite en latin par un moine flamand, nommé Milo; c'est une imitation, ada{>tée au thé&tre, d'une dispute entre le. printemps et l'hiver. L'auteur était un moine d'Ëlnon, du milieu du neuvièmesiècle^ et il émvit une vie de Saint-Amand ^i vers. - - »PaDs. lô manuscrit mentionné, les pièoes se trouvent déjà pépa^ées pour la scène^ de sorto qu'une grande, pièce {abel spel) est toujours suivie d'une- petite ânoe {eaUermé), Elles sont précédées d'ua p9K)logue commim, ce qui Ëdt supposer qu'eiOfs auront appartenu à^qui^lqu^; sprekér [menoÉrel^^ qui Icfii jouait avec ses ^^9^^ [compagnons, camarades]. I>e' quelle ms^ièie ced pièces étaient*el}es . repi^sentées^. c'est ce que nou9 ue. disQute* rons . pas ici ; toujours est^il» d'après^ Fauteur» que les représentations se. donnaient dans la partie supâiieuxe d'une maiaon ; que le temps eïntre la grande pièce et. k; faroe était asse£ considérable pour que les speotateuira pussent se rafraSohir; qufùn revenait le lendemain» probablement, à la représentation de deu;^ pièces^ auiyautesi. Les trois pièces principalea setfit iiutituléea.: E^piùreii, de Sicile, le. Aie deSnmâwie^ et Zaneakt. d$ Ihi^mt^fç.» . » . jDL'avt^ a su mettre à» l^ction et de L'ifttéret dans ces ^ pièces...» Les faxcea contenues dans;[]e] recueil lour

lent pour la plupart sur des malheurs domestiques; elles nous dépeignent les mœurs comme étant des plus grossières et des plus déréglées", toutefois n'oublions pas que, qui voudrait juger le XIX. siècle sur les Mystères de Paris d'Eugène Sue commettrait une grande injustice, et Texpérience nous a appris que tel prend plaisir à lire des choses, qu'il ne commettrait pas pour tout au monde. Les tableaux littéraires rendent témoignage du goût de l'époque^ mais pas toujours des mœurs ; du moins il est heureux pour l'humanité qu'ordinairement la société vaut mieux que le principe qui la domine, et qu'il existe un nombre infini d'anomalies dans les esprits, en faveur de \a vertu traditionnelle, et comme une conséquence du christianisme, étabU dans le monde au commencement des siècles.

» Pour un observateur qui n'y mettra pas de prévention,** ajoute M. Suellaert^ » il est impossible de ne pas apercevoir dans ces pièces de thâltre les traces d'une connaissance profonde du cœvûr humain, jointe à une imagination &cile et un tal^t d'exposition c^ dénote que l'on n'en était pas au premier essai dramatique de notre Httératute."

>«oo«

Page 1