‹ De la littérature Néerlandaise à ses différentes époquesChapitre 13 sur 24 · PÉRIODE DE TRANSITION · texte numérisé non relu

PÉRIODE DE TRANSITION

Dans la littérature néerlandaise la période de 1450 à 1550 n'est pas la moins remarquable. Par un singulier abus de la langue on a appelé benaissance des lettres et des arts la destruction ^ le dénigrement et Toubli total de toute cette civilisation du moyen âge^ si grandiose, si pleine, de vie/ mère de tant de chefe-d'œuvre artistiques et littéraires; on a cru faire une Benaissance en étranglant le génie national des peuples, tel qu'il se* manifeste dans la langue, et en favorisant l'intrusion violente de l'élément gréco-latin, dit classique. On a cru feire une Benaissance en abolissant l'art chrétien, en substituant dans la philosophie la critique à la foi, dans les arts le paganisme sensuel, ridolâtrie des formes palpables à la religion pure et hautement spiritualiste de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ce fut une époque bien agitée que celle qui précéda

en Hollande rëtablissement du régime païen et naturaliste dans la régicm des arts et des lettres. Et, il faut Tavouer, jamais on n'a totalement réussi dans cette entreprise; ce qui fait que nous pourrions continuer rhistoire de la littérature néerlandaise jusqu'à nos jours, en suivant le cours de ses phénomènes, sans que le fil de la vie chrétienne et nationale s'échappât un moment de nos mains. Toutefois la littérature due &a. grande partie aux principes de la Benaissance est la plus considérable, sous le rapport du nombre de ses productions, et il est nécessaire que nous tenions un compte exact de l'influence des idées classiques d'une part et des instincts matériels de l'autre, pour expliquer bon nombre de manifestations, même du côté de poètes religieux et idéalistes en sens chrétien. Dans ce chapitre nous ne nous occu» perons que de la période qui précéda la littérature nouvelle. Dans le cours du mojen âge, grâce aux écoles disséminées par tout le pays avec les monastères qui les alimentaient, grâce aux privilèges que les princes ne cessaient d'accorder aux communes, il s'était développé, à côté de la noblesse et du clergé, ce qu'on a appelé le tiers-état , partie de la nation qui finirait un jour par se rendre maître du pouvoir et par substituer l'aristocratie de la richesse à celle de la naissance. C'était dans l'ordre des choses, qu'après la fondation des états par l'épée et la bêche, vint le règne de l'industrie, qui^ par la fabrication, la navigation et le trafic, fût profitable au bien-être matériel des peuples, tout en aidant au développement de leurs facultés intellectuelles. L'invention de rimprimerie et la découverte de l'Amérique, après le perfectionnement du compas, vinrent donner

U cbmière grande impulmon à ravanoement de la partie eommerçante des peuples^ et bientôt le tiers-âsat se vit en possession d'une puissance qui le mit, dans le gouverne* ment des empires, presqu'au niveau de la partie belligé* raiite et des plus hauts dignitaiiies iasus de la no-' blesse et du clergé. Jusqu'au XIV. siècle le peuple n'avait guère pris une part directe an gouvernement ; le peuple était représenta au pouvoir par ses maîtres et pox le contingent que la basse elasse, pendant toute la durée du moym ftge^ ne cessait de fournir au dergé. Ce dernier état étant très-nombreux, ^influence des fils de vilains et même de serfs, i) qui parvinrent à de hautes dignités ecclésiastiques et par là participèrent au gouvernement, était plus grande qu'on ne le pense ordinairement Mais une fois mis en possession de grand, moyens mat^els, le tiers-état eut sa voix dans les conseils et ne tarda pas à acquérir sur Uen des points une prépondérance, qui en partie devint funeste au développem^t graduel de h civilisation chrétienne. La richesse engendre l'orgueil; un homme esirichi» un parvenu, met souvent son plaisir à effleurer bien des choses, mais rarement il les approfondit. Le progrès prodigieux du peuple dena les sphères subaltemes de l'action humaine ne trou-^ vait pas d'équivalent dans son intelligenee. La bour*geoisie, eneouragée par ses succès aj^parents, ne se

>) (âiarleoiagoe, par an capilalaire de l'aimée '7Ô0, recommande aux prêtres »^a*îls tâchent de confjaéjnr et de s'associer (â lears écoles) non-, seulement àes enfants de condition servile, 'faais aussi des fils d'hommes llhres.*' Voyez l'ouvrage de notre savant ami Stallaert De ^instruction publique au moyen àge^ couronné par l'Académie royale de Belgique,

dootAit pas de son manqiiie de scknoe et elle aocueillit avec tra&spcni; ies idées pièdiées par les râSwmateais. Certaîns priaees j isouvèfent leier profit; it idftdiement des mCBurs^ socis :leqtid malIleiireiiseaieEit une pitrtie du dergé avait Iftchemeiit ployé t:o&ime ks fiis du tidole> tontinhnsit pusssamment à rompre les liens de la dis* Gi|diwe jet à miner le prmeîpe de Tatitemté sur totts les pdnts. Le «ao&de chilien une fois niis en isranle €11 dehoni de son eentre, -^ on commença à re* mettire tMit -en question. On n'accepta plni^ This* Mste, la religion^ les arts^ tels qu'ils «'étaient transmis de pore ea fils, ->- mais te premier renu oonmença à se denandidr compte de tons les objets qui s'offraient à ses regards. Voilà le seeptidsme jelté dams les espritSy qtii ne tarda pas à alltimer k toitcke de la discorde et à Bttsdter d^étemeis débats même pafrmi les espiiti^ los plus incultes* L'intelligence humaine était parfidte* meirt dans son droite quand die Tint éveiller l'élément de la critique au sein des popukti(ms et que par-là elle donna occasion à l'entendement de renforcer par de nouveaux «ftcs-boutants le temple des vérités chrétiennes^ qui jt»^ qu'ici avait reposé prindpal^ient sur les piliers de la foi apostolique ; mais la secousse que ressentît le monde, «u réveil de la ciStiqUe^ s'en prenant aux parois du temple Jhii^nême pour en mettre la solidité à l'épreuve, était a grande, qu'un vertige général s'empara des esprits, dont ib n^ont commencé à revemr que de nos jours. Danb ce vertige on vit bien des choses tout autres qu'elles n'élaient; on reprocha aux andennea institutions les torts qui n'étaient occasionnés que par les individus; on se des^ saisit de la foi, et l'on perdit la clef dé l'art mystérieux

du moyen 1^ : faute d'yeux» on nia la lumière. Dans les villes il s'était formée à l'instar des congrégations religieuses, des confréries d'artisans, de marchands, d'arbalétriers, de comédiens et de poètes ; ces derniers, les poètes et les comédiens, se nommaient rhétoridens {ttOe^ fijheri). C'est surtout par les chambres de rhétorique que les idées nouvelles se propagèrent* Ces chambres, qui dans leur origine étaient empreintes du caractère religieux du moyen âge, ne tardèrent pas à se lancer dans la nouvelle voie, qu'on crut être la voie du progrès; et les souverains, qui avaient commencé par se faire inscrire membres de ces confréries, se virent par la suite souvent obligés d'ordonner qu'on les supprimât.

Maerlant et ses successeurs avaient dirigé l'esprit public vers la voie didactique. »Le peuple, il est vrai, toujours poétique par lui-même (comme l'observe trèsbien M. Snellaert), n'abandonna pas la littérature pittoresque; . . . mais contraint dans ses goûts par ceux qui avaient le monopole de l'intelligence, sans égard pour leurs devanciers, il se forma sur son nouveau modèle, et la littérature prit une direction déplorable sous le rapport de la forme, de l'expression et de la pensée ; elle se fit destructive et ergoteuse.''

La langue souf&it excessivement de l'influence des princes bourguignons, auxquels les Pays-Bas tombèrent en partage. L'idiome harmonieux du moyen âge, la langue souple, douce et majestueuse à la fois du Xlli. siècle, fut frappée, à cette époque de transition, d'un espèce de paralysie, qui ôta la grâce à tous ses mouvements et qui fut encore aggravée par les palliatifs exo* tiques, par les mots, français par le corps^ néerlandais par

la queue, qu'on nous fit adopter: une paralysie, il faut le dire, dont notre belle langue ne s'est jamais entièrement relevée^

»Le théâtre que la domination bourguignonne nous apporta de la France (c'est encore M. Snellaert que nous laissons parler), était tout allégorique; c'était une représentation froide de vertus et de vices, succédant au drame du moyen âge, faible chaînon qui rattachait la tragédie ancienne à la tragédie nouvelle. Le drame allégorique ou Spel van êinnen se prêtait bien à la tendance d'esprit à la fois religieuse et satirique des Belges; et plus l'esprit public marchait dans la voie de la discussion, plus il prenait cette allure réactionnaire qui aboutit à la réforme. Dès avant le milieu du XVI^ siècle, l'esprit de ^juther dominait en Flandre et se manifestait par la voix des rhétoriciens, La majeure partie des pièces allégoriques, jouées à Gand au Zandjuweel 1) de 1589 sur la question : Qu'elle est la plus grande consolation, pour l'homme mourant? sont des satires sanglantes contre le pape, les moines, les indulgences, les pèlerinages, etc. Aussi, dès leur apparition, ces pièces, provoquées par Charles-Quint lui-même, furent^ elles défendues, et ce n^est pas sans raison que plus tard on citait le Landjuweel de 1539 comme ayant le premier remué le pays littéraire en faveur de la réforme."

Nous avons dit plus haut que le peuple n'abandonna pas la littérature pittoresque : la preuve en est fournie amplement par des romances et ballades épiques, qui se composèrent au sein du peuple dans les moments de

*) i»On nommait Landjuweel (j oyait du pays) le concours entre les sociétés [de rhétoriqiie] des ▼illes." Snellaert.

loisÊr cle cette période si exeesriv^einent agitée; beanooiip de itfcîts en chansons qui dataient des temps dn moyen âge contractèrent im canustère bourgeois ou soldatesque, et assez soinsent très^grossier, en passant dans la bouche du peuple. Si^ au moyen &ge, les liétos et les héretnes étaient des chevalieni et de belles damoisdlesy dans h diction noutelle fl n'était plus question que de simples lansqu^dûtSy de rodes cavaliers et de jeanes filles par trop confiantes. Plus on approche des temps modernes» plus le fend des récits perd im oonvemmoe et la forme «n noblesse. L'épopée rhjthmiq» cle 1'^ ancienne M, coniFertie «n i»man et habillée en simple prose; mais la force vitale de ces poésks était telle que, quoique privées de leurs ornements extérieurs» on les a lues et imprimées jusqu'à nos jours, et rhistœie des -Quat/re fUê Ayvum et de Flore <eù Blanchefteur n'âait pas mains famiHètre & nos ]f>èi»8 et grand-pères» qu'elle ne le fût à nos ayeux du temps de Thierry id'Assenède et èb ses eontempcnrains.

En dépit de rabâtardissement partid de k Imigae, qtd <commençait à envahir de plus en plus notre Htlé-* rature, la période àt 1450 à ISSO brille d'un haut édat par ises productions lyriques. Le génie lyrique, surtout dans ses aérations ascétiques^ n'adopta pas toujours les gallicismes éàx» lesquels les nouvelles théories Uttécaires «se compluieut. En généual» la tendance orif tique de l'-époque s'associa eomme auxiliaires les tfarmes de rhétorique nouvellement intooduites, -^ tandis que le sentiment de Tâme qui imprégnait fortement la poésie épique sacrée de Tépoque^ ou qui s*exhalait en cantiques ardents, resta plus fid^ au langage naturel des Né»^

landais^ ainsi qu'aux traditiooa artistiques nationales. Le même esprit de mysticisme subUme, qui se manifeste dans la fondation de Técole des Frères de la vie commune à Deyenter» et qui brillait avec tant d'éclat dans les ouviages écrits en latin par Thomas à Kempia et par ses contemporains, se fit remarquer par un grand nombre de chants sacrés, qui avaient pour objets, aoit les fêtes de Téglise, soit le rapport incessant de Tftme fidèle aireo Dieu. On peut difficilement se faire une idée du choeur nombreux de poâ^es teUgieux, hommes et femmes, qui dans la période de 1450 à 1550 semblaient protester par leur foi ample et soumise, par leur abnégation totale du monde, par leur dévouement complet aux choses éterneUea, contre la tendance critique et controveraiste de l'époque. Beaucoup de ces chants traitent œ seul sujet De ontwordenheyi: expression qui est difficile à rendre en français, ne signifiant pas Tanéantissement, mais exprip* mant l'extinction du moi et la vie en Dieu. D'un autre côté, ces poëtes, ou plutdt œs auteurs (car nous ne manquons pas non plus d'écrits^ en prose traitant cette mati^) semblaient vouloir aussi mettre un contie-poids dans la balance de la justice divine, pour compenser la licence qui s'était introduite dans certains couvents. » Un de ceux qui dans les Pays-Bas se déchaînèrent surtout contre cette corruption, fiit le bien»* heureux Jean Buyshroec, prieur de l'abbaye de Oro&nendale, près de Bruxelles. Cet homme remarquables né dans le Brabant en 1298, de parents nobles, fut un de ceux qui manièrent la prose flamande avec le plus d'élégance i)," Ce n'est qu'ici que nous parlons de ce

') Snellaert.

xeligieux célèbre, qui appartient eneore à la période précédente, parce que nous voulions le considérer surtout comme le fondateur du mysticisme de la fin du XY. siècle, et que c'est à lui que revient l'honneur d'avoir fait adopter la prose, comme forme poétique, par opposition aux vers, dont la plupart des auteurs du moyen âge s'étaient servis. La prose, qui s'adapte mieux au raisonnement que les vers, prouvait dans la plume de Buysbroec qu'elle convenait aussi par&itemeut à toute espèce de spéculation, et l'on peut dire que l'usage général qu'on a commencé à en faire pour tout genre de composition, date des temps du prieur de Groenendale. On sent dans ses écrits et dans ceux de ses contemporains et successeurs immédiats qu'on en est à la transition du vers à la prose, car on rencontre à tout moment dans leurs écrits des assonances, des rimes et un rfaythme marquant. Les nombreux écrits de Buysbroec nous ont été conservés. » Malgré leur valeur, tant sous le rapport de la langue que sous celui des tendances, bien qu'ils aient mérité la rare distinction d'être traduits dans les langues romanes, la plupart des écrits de Buysbroec restent encore à l'état de manuscrits ^)." Heureusement dans les derniers temps le gouvernement belge a résolu d'm entreprendre la publication. Voici les titres des œuvres principales de notre pieux écrivain:

De la vie spirUuelle. — Ze miroir du salut éternel, — De quelques vertus principales. — De la foi et du jugement, — Des quatre tentations, — Des sept serrures, - — Des sept degrés de Vamour, — Des

') Snellaert.

noces spirituelles. — De la perfection des enfants de Dieu. — Le règne des amateurs de Dieu. — De la véritable contemplation ^ etc.

Concurremment avec les eiforts des mystiques^ parmi lesquels, comme poètes néerlandais, Thierry van Munster, la sœur Berthe d'Utrecht, Tonis Harmans de Wervershoef (dont nous avons parlé plus haut) et Jean Brugman (célèbre prédicateur) méritent une mention particulière, — une femme poëte sous legouvemem^t de Marguerite d'Autriche réussit par son génie et son talent à ennoblir la forme poétique des rhétoriciens, au point de le flEdre servir de véhicule gracieux et énergique à la fois aux grandes vérité morales que l'auteur prêchait à haute voix dans la foule, ainsi qu'aux élans de son amour pour Dieu et de sa profonde sensibilité. Cet auteur^ qui à la fois excellait dans l'ode et dans la satire, quoique ses compositions ne portassent que le titre modeste de refrains^ était une petite béguine d'Anvers qui tenait une école d'enfants. Le nom de cette pauvre religieuse, qui, comme le dit avec raison le Dr. Snellaert, »e8t reconnu par tous comme s'étant dignement placée à la tête des poètes de la première moitié du seizième siècle, par l'énergie de la diction, la pureté du langage et l'harmonie des vers, — ce nom est Anna Bijns." On donna à cette «humble femme, que la foi rendit courageuse et forte *)" vis-à-vis de l'hérésie et des abus du siècle, le nom de SapAo hrcAan" çonne; ses vers forent traduits en langue latine et l'on réimprima ses œuvres pendant un siècle et demi.

Vers la moitié du XVI. siècle parut la traduction

>) Snellaert.

des Psaumes par Messiie Ghiillaume van Znylen van Njevelt. S'il faut en crohre la déclaration de Timprimeur, qui se dit être en possession d'une approbation royale pour son œuvre, on admettra ^opinion du professeur YisBcher, que ces Psaumes en néerlandais, adaptés aux chants populaires les plus répandus, ont été écrits autant pour les catholiques que pour les r^Mnnés. An fait, à répoque de la traduction oiBcielle de la biMe par Nicolas Van Winghe, avec une approbation des docteurs de Louvain, il n'y aurait rien d'étrange dans cette entreprise. La forme poétique des riiétoridens étant une forme exotique et artifldelle^ elle supposait une théorie com^ pliquée et nous^ saluons Matthijs de Casteleyn comme le légidateur du Parnasse néerlandais de cette époque, quieut le mérite de condamner les nombreuses recettes Uttézaires que débitaient les colporteurs poétiques du ten^, et de simplifier la fbrme poétique^ teut en s'assoeiantaax travaux des lexicographes et des maîtres d-orthogra^e de l'époque. Dans k cimpitre suivant noua> jetterons tm coup d'œil sur les travaux scientifiques de ce genre qui posèr^t les fondemente du somptueux édifice de notre littérature, dite de la Benaissaoee, de 1550 à 1790.

PÉRIODE DITE DE LA RENAISSANCE

TRAVAUX FBéPABATOIBBS.

La démolition du moyen âge était complète. Cependant sous les ruines^ sous les cendres amoncelées, une étinceUe de vie eontinuait à luiie aux jeux du peuple, qui, tout en foi^^eant des révolutions, en abattant des monuments, employait seS' heures de loisîi à fouilleir dans les débris de cette belle civilisation, dont. Constantin le Grand avait jeté les fondements, dont Chademagne avait coiisolidé les bases; et que l'épiscopat, la royauté et le génie artistique des peuples avaient achevé de bAtir. Cette étincelle était destinée à enflammep un jour le bôoheri qui ferait jostîee des dodrines révolutioanaixe», qui boiileverBètent le monde au XYI* siècle. En attardant la nouvelle civilisation, qui ne naitiait qus^avec le XIX'. »ècle, la madiine réfoimttrioe/ qui opérait soos l'impulsion des Luther» des Cahin, et même «quelque étonnés qu'ils scÂent de se tiottvef enseDoble/' des M^

dicis, prétendait se passer à merveille de la force vitale et naturelle qui avait animé la grande société catholique, à moitié dissoute et dispersée, et, on peut le dire, entièrement ébranlée en dehors de son centre. Au moyen âge il y eut, en dépit des guerres et des querelles, de l'harmonie dans l'organisation du monde. Le monde avait un centre de vérité; le même principe qui servait de fondement à la foi s'exprimait dans les arts, les lettres et les sciences; en dernier ressort, le philosophe dans la discussion aristotélicienne^ et le souverain guerroyant avec ses vassaux, courbaient le front devant l'autorité de ce principe. Au XYI. siècle, on en avait restreint l'action dans des limites excessivement bornées. L^Eglise, d'universelle qu'elle était, était considérée comme une chose à part ; le catéchisme, qui renfermait jadis les grands préceptes de la vie dans ses différentes phases pour tout individu, se trouvait abaissé au rang des livres discutables, c'est-à-dire, était devenu un livre comme tout autre. U n'y avait pas jusqu'aux plus zélés défenseurs de Rome, qui ne subirent quelque peu l'influence de la grande décomposition sociale. L'unité détruite dans le grand corps de l'Europe reproduisait son image dans l'organisation de tout individu séparé. U n'est pas étonnant que sur un terrain continuellement remué, ravagé en tout sens, la végétation naturelle ne pût reprendre. Les semences de la littérature, de la poésie, qui avaient fleuri sans effort dans les périodes précédentes, étaient étouffées et jetées au vent. Généralement parlant. Ton peut dire que le génie épique et lyrique des nations était laide mort. Cependant la nature est généreuse, et l'on a vu réussir un jardin de Lenôtre, avec ses haies touffues

ist 9ÊS hoisiM d'herbe, dans une plaine déserte. La force de Tâme, quelque désunie qu'on se la figure, est inextinguible; et^ dès l'époque de 1550, les individualité étaient destinées à se charger dans les arts et la littéra* tore d'und partie de la tftche à laquelle lès nations dé^ composées feraient dorénavant défaut. L'Aît, dans un sens restreint et entendu comme effort exprès et spon* lané de l'individu, suppléerait jusqu'à un certain point à l'inactic»! de la Nature. Un peuple ne bâtirait plus un6 cathédrale, dont le plan avait été arrêté souS une inspiration mystérieuse dm Saint-Esprit ; il he chanterait plus uïte épopée dans une langue dont l'étymologie dépasserait autant son entendement que la distribution des astres dépasse sa vue : mais tel individu élaborerait péni'blement une grammaire ; tel rhétoricien composerait une satire politique, sous la dictée de ses vues personnelles, et qui quelquefois réveillerait autant de critiques qi:^'elle Iturâit d'auditeurs.

Av^ cet esprit de critique et de rayonnement indi^viduel, que les hommes de la réforme et de la renaissance extitèrent en partie à leur insu, s'alliait à merveille la tendance didactique, qui, dès la fax dû AUX. «iècle, comme nous l'avons vu plus haut, s'était rendue maîtresse de notre littérature aux dépens de la poésie pittoresque et lyrique. Qtiand, au XVI. siècle, Vart naturel (si l'on nous permet cette expression) avait à peu pïès disparu, l'on s'était mis à formuler des théories, qui serviraient à la reconstruction d'un art quelconque, mais à coup sûr d'un art artifidd. La nationalité, dépotirrue de son soutien principal, — l'unité d'un prindpe métaphysique ôu religieux — ne put tenir bon contre

les empiétements des individualités arrogantes; eUe ne resta en possession que de ses forces matérielles, — son âme périt. Du moment que la bannière du didactisme et de Tanalytisme eut été arborée définitivement, la beUe langue néerlandaise succomba sous la main dévastatrice des rhétoriciens gaUomanes. La morgue pédantesque des chambres de rhétorique fit si bien que la voix du peuple renonça bientôt à se faire entendre dans la poésie, et le bon peuple était trop heureux quand, en conséquence d'une récitation de refirains écrits pour k plupart dans un galimathias semi-firançais incompréhensible à. la foule, il lui était permis de se sentir le confrère de ces » facteurs'^ de poésie, d'être à côté d'eux à la taverne et de s'émeuter ensemble contre l'Eglise et contre la souveraineté temporelle.

Le culte des grandes vérités qui dans les arts et les sciences dirigeaient le mojen âge, n'aurait pas amené (on le sentait profondément) le nouvel ordre de choses, vers lequel on aspirait. C'était une des grandes raisons pour lesquelles on fuyait presqu'instinctivement tout ce qui rappelait l'ancien système. La critique émancipée fit choix d'une autre civilisation que celle du monde catholique et germanique, dont on ne voulait plus, pour en faiie le modèle de la société nouvelle. On eut recours aux monuments, aux poètes, aux historiens grecs et romains. C'était en adoptant la mythologie dite classique, qu'on pouvait le mieux se garantir contre une rechute effrayante dans les idées du moyen âge. On ne se rendit pas un compte si exact de tout cela , mais on agit par la force des choses, comme si on se l'était parfaitement expliqué. Cette soi-disant

Befkiissance du paganisme, de sa philosophie , de sa littérature et de son idiome, présentait en outre le grand avantage qu'elle assurait à ses adeptes une suprématie incontestable sur les classes illettrées. Les hommes à grands projets éblouirent les masses autant par leurs discours mythologiques, qu'ils les entraînèrent en flattant leurs passions. L'adoption des principes païens tranquillisait du reste leur conscience sur les moyens par lesquels ils se maintinrent sur le terrain de la révolution. C'est ainsi que le gentilhomme brabançon, Jehan Baptiste Houwaert, un des meilleurs poëtes de la moitié du seizième siècle, partageait ses journées entre le combat en faveur de la révolution politique et la composition de poésies didactiques de longue haleine. Houwaert était un homme d'érudition et de goût, et ses stances innombrables, tout parées qu^elles sont de mythologismes et de gallicismes, se lisent avec un certain plaisir; il avait une diction facile; ses descriptions sont souvent pittoresques et animées; ses pensées ne sont pas dépourvues de profondeur. 11 était sans contredit le meilleur poëte néerlandais de son temps, et nos ancêtres, qui avaient nommé Anna Byns la Sapho brabançonne, étaient parfaitement dans leur droit quand ils décernèrent à Houwaert la qualité de poëte lauréat et qu'ils le désignèrent comme «l'Homère" de son temps. On ne dirait même pas qu'il y eût presque un siècle de distance de Jean Houwaert à Jacob Cats. Malgré la couleur païenne de ses figures poétiques, malgré sa religiosité un peu sèche et morose, qui se Ressentait fortement de l'esprit des réformés, Houwaert resta catholique :

»Dns bid ick U (o Godt) met heete tranen, £n laet my niet dolcn fdoor t' hooren oft lesen, Maer laet oiy (o iîeve Heere gepresen)

In t' recht gheloof vast staen, en in deaghden leven voort.

Wee hem die op sijn vernnft staet, en niet op Gods woort.

» Je VOUS prie donc, ô mon Dieu, à chaudes larmes, faites que ce que j'entends ou ce que je lis ne me mène pas dans l'erreur, mais faites, ô Seigneur chéri et loué, que je re^te ferme dans la vraie foi et que je pratique les vertus. Malheur à celui qui se fie à sa raison et non pas à la parole de Dieu seul."

La Béforme et la Eenaissance, en supposant la lihetté entière du culte de la vérité et des arts, étaient démocratiques pat leurs principes, mais elles se montrèrent aristocratiques par leur essence et par leurs opérateurs principaux» Le brevet de savant y qui fut désormais une condition expresse pour le titre de poëte, prouvait déjà que la littérature se ferait grande dame à l'instar des nota* bilités de tout genre qui dirigeraient les affaires politique^. C'est ainsi que le chant national néeriandais du seizième siècle, qui en ce moment est encore en vogue en Hollande, fut composé par l'ami intime de GuTuaume I, le chevalier Philippe L Matnix, seigneur de St. Aldegonde, sur la mélodie d'une chanson de chasse des rois de France. Mamix était un homme de grands talents, il était l'âme de la conspiration contre Philippe II et l'auteur du Compromis des nobles* En outre, il employa son érudition et son esprit satirique à écrire le libelle ingénieux intitulé De Byeneàrf der H. Roomscher Kercken (La ruche de la Ste. Eglise romaine) , opuscule en prose, très-sale par-ci par-là.

mais remarquable sous le point de vue de la hngne, du talent d'exposition et de la malignité rusée, avec laquelle les attributs du catholicisme y sont persiffiés: c'est le produit d';une mauvaise foi, éloquente et insinuante à un d^é extraordinaire. Le parti catholique ne laissa pas sans réponse les accusations grossières, mais coloriées avec bonheur, d'un écrivain qui se conciliait, par une belle traduction en vers des psaumes, même ceux d'entre les protestants dont le bon goût aurait pu se révolter contre l'ordure de certaines passages du Byeneorf, La plus connue d'entre ces réponses est le docte écrit d'un prêtre de la Société de Jésus, nommé Jean David; mais l'esprit sarcastique, dont Marnix s'était &it une arme si redoutable, lui fit dé&ut ; la lance et l'épée, bien que maniées honorablement , ne peuvent rien contre une machine infernale dirigée avec sagacité.

Vers la fin du XVI. siècle^ un homme se distingua en Hollande par ses travaux littéraires, dont l'esprit et le caractère avaient des traits de ressemblance avec ceux du conseiller Houwaert, dont nous avons parlé plus haut. Il est vrai qu'il ne prît pas, comme celui-ci, une part directe aux affaires politiques et aux opérations militaires du temps. Il était négociant à Amsterdam, mais néan^ moins quelque peu grand seigneur à sa manière. Nous voulons parler de Hendrick Laurensz. Spieghel. Issu d'une famille respectable, il avait une maison de campagne à peu de distance d'Amsterdam, où il faisait bon accueil à ses amis. Houwaert, lui aussi, s'entourait souvent de ses amis à sa villa, non-loin de Bruxelles, nommée la petite Venise. Spieghel, du moins dans sa jeunesse, n'était pas prévenu contre les plaisirs de la

société; il fit un poëme en l'honneur de la danse. Le grand poëme de Houwaert^ Den Luêthofder maechden, est écrit spécialement en Thonneur et pour le bien du beau sexe, et» il faut Tavouer, Ton. sent dans le ton des deux poètes la différence de rang existant entre le gentilhomme, homme du monde, et le riche bom^ois. Tous deux, ils ne se sentirent pas trop à Taise dans Tatmosphère révolutionnaire du temps; tous deux, ils étaient gens de bonne foi, d&irant sincèrement vivre et mourir en bons chrétiens; tous deux, ils restèrent catholiques sans se douter de Tinfluence pernicieuse que la philosophie et la mythologie renaissantes des païens exercèrent sur la religion. Spieghel se complut comme Houwaert dans la poésie didactique, et il composa un poëme philosophique et moral intitulé Hertapieghel (Miroir du cœur). Si Spieghel ne commandait pas des soldats, comme Houwaert, il s'était mis à la tête d'une rangée de piétons plus pacifiques et ordinairement plus dociles que ne l'étaient les troupes guerroyantes. U était grammairien et inventeur de bon nombre de nouvelles manœuvres à fidre exécuter par ses fantassins alphabétiques. Ajoutez à cela que le mérite principal de Spiegbdi dans cette matière consistait à bannir de son armée tous les éléments étrangers, tandis que Houwaert avait à s'arranger avec les diverses nationalités, qui ne manquent jamais d'abonder parmi les militaires d'un pays en révolte. Spieghel, du fond de la chambre de rhétorique In IÀef£ hloeyendcy dont il était l'appui le plus ferme, faisait la guerre aux bâtardismes qu'on avait introduits dans la langue littéraire. H écrivit une grammaire^ publiée par la chambre, à laquelle son ami Coomhert

joignit une pré&ce en forme de lettre, et à la rédaction de laquelle Boemer Yisscher^ négociant d'Amsterdam, comme Spieghd, eut sa part ^).

Roemer était le Mécèn^e du temps. D'après le témoignage de Spieghel :

»Zijn vloer betreden werdt, zgn drempel werdt ^sleten, Tan schilders, kunsteoaars, van Zaogers en Poëten."

»Des peintres, des artistes, des chanteurs, des poètes fréquentaient sa maison, usaient le seuil de sa porte."

Coomhert se trouva fortement engagé dans les troubles du temps. Ses œuvres sont en grande partie des discussions philosophiques et religieuses ; cependant il sut trouver le loisir de composer quelques poésies lyrico-didactiques. Emprisonné pour avoir voulu introduire la réforme à Harlem, il composa dans son cachot une pièce de théâtre et encore quelques autres poésies. Ses travaux les plus remarquables en fait de littérature sont des traductions de rOdyssée d'Homère , de Cicéron , de Boëce, et de cinquante contes de Boccace.

La chambre de rhétorique In lÀefX hloeyende ne s'était pas lancée dans la politique. Spieghel et Eoemer Visscher eurent garde de s^y hasarder. Elle rendit des services à la bttérature, comme point central d'action et d'étude de quelques-uns des poètes qui se signalèrent dans la première moitié du dix-septième siècle, mais, comme nous l'avons dit plus haut, la littérature s'était faite grande

*) Comme grammairiens les trois amis avaient déjà eu quelques prédécesseurs. II existait un traité de l'Orthographe néerlandaise par Joos Lambrecht, un autre par A. Tsestich. Pontus de Heuiter d'Anvers en publia un en 1581. Tau der Schueren, Kiliaan et Plantin publièrent des vocabulaires, lesquels, même aujourd'hui, sont souvent consultés.

dame: elle ne provenait pins de Texubérance de la vie natioûale dn peuple ; elle ne s'adressait à ce peuple que par exception; son mouvement principal était borné aux régions de la nouvelle aristocratie, c'est-à-dire de cette bourgeoisie qui s'en était attribué les prérogatives et les allures, qui apprit le latin et qui, en faisant preuve d'énergie et de sagacité, sut se maintenir à la tête des affaires de la Hollande, quand la noblesse catholique fut dispersée ou éteinte. Après qu'en Belgique l'ancienne reUgion eut été rétablie, bon nombre d'hommes capables, qui avaient embrassé le protestantisme, vinrent se fixer en Hollande, et si le siège principal du développement littéraire au moyen âge avait été en Belgique — la Hollande devint centre d'action, du moment que la littérature à moitié paganisée et jusqu'à un certain point dénationaHsée, aiTTue d^Lsée par l'influence gréco-latine, ne trouvait plus dans le midi d'auditoire qui était à sa hauteur. L'émigration, l'influence française et espagnole, la crainte que le protestantisme ne s'introduisît au moyen de la langue nationale, étaient les causes principales que la patrie de Thierry d'Assenède et de Maerlant, tout en florissant dans la peinture et dans la littérature latine au XVH. siècle, dut céder la harpe poétique néerlandaise, métamorphosée en lyre d'Apollon, aux doctes fils de Minerve établis à Leyde, à Amsterdam et à Dordrecht.

PÉRIODE DITE DE LA RENAISSANCE

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