‹ De la littérature Néerlandaise à ses différentes époquesChapitre 14 sur 24 · PHYSIONOMIE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE GÉNÉRALE

Sous rancien régime dans les sciences littéraires et historiques, — régime aux obsèques duquel nous avons le bonheur d'assister aujourd'hui — on avait l'habitude d'appeler le XVII. siècle Yâge étor de la littérature néerlandaise. H est incontestable que cette époque des plus intéressantes dans l'histoire des Pays-Bas, a fourni des poètes et des savants d'un talent exquis, d'une érudition académique on ne peut plus vaste. Aussi nous n'hésitons pas à souscrire à l'opinion généralement acceptée que Vondel, le premier poëte du XVII. siècle, partage seulement avec Bilderdijk (né 1756, mort 1831) la couronne de lauriers, comme princes des poètes néerlandais. Mais il ne suffît pas d'un seul génie supérieur ^et d'une trentaine d'hommes de talent, comme le XVII. siècle peut se vanter d'en avoir fourni à la littérature néerlandaise, pour adjuger à une époque le titre à^dge

â^or. Cette qualité brillante et dominante n'est pas Tapanage d'un siècle^ qui ne se distingue que par un nombre quelconque de grandes individualités isolées ; il n'y a que le principe s'exprimant dans les manifestations générales et surtout nationales d'un peuple, qui décide du caractère d'une époque et de son droit à pareille qualification. Voyons, sous ce rapport, comment le XVII. siècle se caractérise dans notre littérature.

L'art, la poésie^ la littérature, c'est Tapparition matérielle d'une essence spirituelle; c'est Y idée revêtant une f<yrine qui lui est propre ; c'est, enfin, toujours l'incarnation d'une divinité, la manifestation de l'infini dans le fini. Je pense qu'il n'y a pas d'objection raisonnable à ces définitions. Sans divinité reconnue, sans ordre de choses élevé au-dessus de la matière, l'art est chose impossible, — carie plus haut résultat auquel l'art puisse parvenir, c'est de nous inspirer ce bonheur ineffable qui n'existe réellement qu'autant qu'il est une aspiration vers le bonheur absolu, vers le ciel, en un mot. Il y a toujours une teinte de cette mélancolie d'une âme qui n'a pas tout ce qu'elle désire, dans la lueur que l'art fait briller à nos yeux ; c'est ce qui a fiiit dire à Platon qu'il y avait dans les jouissances de l'art le regret d'un bonheur perdu. L'idée de Dieu, de l'absolu, se mêle malgré nous à toutes nos jouissances artistiques; et comment pourrait-il en être autrement, puisque le créateur de l'Univers est le prototype sublime de tous les véritables artistes, poètes, littérateurs. Ceci implique la thèse, que l'art ne peut exister, ne peut exercer son influence qu'avec une conscience profonde et une représentation indisputable de Dieu. Maintenant quelle était l'idée qu'on se formait

généralement de Dieu an XVII. siècle en Hollande? Il n'est pas nécessaire de donner une réponse complète à cette question. H suffit de remarquer que le protestantisme avait mis au rang des damnables hérésies le principe même de Tart, c'est-à-dire que le protestantisme avait proscrit l'apparition matérielle de l'essence spirituelle, la manifestation de l'infini dans le fini. Combattre et abolir le mystère de la Sainte Eucharistie^ c'était formuler le cri de guerre des iconoclastes de 1566: »A bas les images 1" c'était défendre à l'art de se produire dans ses expressions les plus sublimes^ dans la représentation matérielle de la divinité. Au fond de toute question se retrouve la question religieuse ou théologique; personne ne s'en étonnera, puisque le principe de toutes choses se trouve en Dieu. L'école néerlandaise de peinture naturaliste du XVII. siècle trouve sa raison d'être dans la théologie de l'époque. Du moment qu'on avait banni la reproduction de l'essence spirituelle du domaine delà peinture, cdle-ci devait se contenter du rôle secondaire de copier au hasard la nature, quoique dans cette copie elle-même l'interprétation calviniste du premier conunandement était enfreinte plus qu'on ne s'en doutait. L'on ne fit point de tableaux dramatiques ou épiques au XVII. siècle, — car on aurait eu à représenter en chair et en os des vérités morales: et comment avoir l'air d'ignorer dans ses tableaux épico-moraux le Législateur suprême de la morale, le digitua Dei qui conduit l'histoire! Instinctivement les peintres se conformaient autant que possible aux ordonnances des prédicateurs.

Les poëtes, les littérateurs avaient une tâche plus difficile à remplir. La lumière divine avait été enlevée

de derrière les coulisses de la littérature; cependant la salle de spectacle était remplie, et par des trépignements furieux la foule exprimait son désir que la représentation eût lieu. Que £aire? On avait confiné la lumière divine à Téglise, c'est à dire à la chaire du prédicateur. Le prédicateur se mettait devant la lumière, et ce n'était que par intervalles que la commune en recevait quelques rayons. En attendant, le public du théâtre de la littérature était toujours dans la salle et exigeait qu'on allumât les lampes. Les acteurs au désespoir se rappelèrent fort à propos qu'il y avait, dans le magasin des costumes, quelques objets dont depuis nombre d'années on ne se servait plus au théâtre, mais qui, dans cet embarras, pourraient être de quelque utilité. On y courut et on déterra de dessous un monceau de chiffons et de poussière tout ce qui pouvait tenir lieu de la lumière, dont l'art devrait dorénavant se passer. Le butin fut assez considérable. On suspendit dans les coulisses les foudres de Jupiter, le char lumineux de Phébus- Apollon, la lanterne de Diogène, la ceinture reluisante de Vénus, une œillade de la Yénus-Pandème , le casque de Mars, les traits de Cupidon, plusieurs Néréides toutes couvertes d'ondes argentées, le flambeau de l'Hymen tout éteint qu'il était, et malheureusement aussi la torche flamboyante de la Discorde. Voilà la littérature paganisée 1 Quelque joli que f&t l'effet que cet éclairage produisit sur les objets et les personnages en scène, le peuple, un moment ébahi à la vue de cette illumination singulière, ne tarda pas de se lasser de la vue d*un spectacle qui n'avait ^ucun sens pour lui. Avec le tact merveilleux qui caractérise la foule, elle sentit qu^après tout la

pièce qu'on jouait n^était pas destinée à l'amuser; elle n'était pas h moins du monde proportionnée à ses besoins ni à ses &Gultés intellectuelles. Tout le monde se haranguait en scène dans le style et dans les langues de Gicéron et de Démosthène ; tout le public comme il faut s'entretenait dans l'idiome, soit de Grèce, soit du Latium. La foule ne se sentit plus à son aise, se dépita, rentra chez elle, se mit à boire du scAiedam et se coucha.

Dans les pays catholiques, ce n'étaient pas des scrupules de conscience qui avaient contribué à faire remplacer les types religieux dans l'art par des types mythologiques; mais la disposition des peuples romanes, en ce temps-là, sauf la fidélité aux strictes prescriptions de l'Église, avait une analogie frappante avec celle des sectateurs de Luther et de Calvin. La réforme et la renaissance sont filles du même père; d'aucune des deux l'influence n'a été entièrement destructive; à coté du mal immense qu'elles ont &it, elles ont donné lieu à quelques résultats heureux, mais toutes deux portaient le germe de la décomposition dans leux sein.

Tel était Tétat des choses. L'aristocratie, latinisée à grand'peine, s'aliéna le peuple. Du moment que la nouvelle religion avait rendu l'art germain et chrétien chose impossible par les raisons alléguées plus haut, on tâcha de remplir la lacune par un mauvais surrogat : on adopta les langues classiques , on se superposa la civilisation grecque et latine en entier. En se faisant païen et en prenant l'air de vénérer Jupiter, on échappa aux interprétations gênantes du décalogue qui proscrivaient la représentation matérielle et plastique de l'Essence spirituelle. Ce procédé avait en outre l'avantage de pennettre

àe par Vart des facilités de morale qui s'accordaient à merveille avec la philosophie des anciens et qui josqa'ici avaient été prohibées, éfe iiar la reUgian.

D'un autre côté^ il y eut des poëtes issus du peuple qui n'étaient pas entièrement au fait du nouveau catéchisme littéraire et qui eurent pitié de leurs bons camarades non-latinisés. Ils choisirent dans leurs essais artistiques la même voie que les peintres naturalistes que nous avons mentionnas^ et ils se mirent à copier la nature, souvent dans ses écarts les plus dégoûtants. Le principe divin était banni du domaine de Fart, — comment voudriez-vous que la littérature populaire se maintînt dans les bornes de la décence et du bon goût?

Gomme une conséquence nécessaire du décret qui interdisait aux Chrétiens réformés la représentation artistique de la Divinité et de ces brillantes phalanges célestes, dont l'histoire sublime était déposée dans les écrits hagiographiques des siècles passés, la littérature néerlandaise se décomposa; mais le génie des individus ne pouvait abdiquer la force productive, et quoique l'art, comme f&culté nationale, fût détruit, il commença à fonctionner comme faculté individuelle et partielle. L'unité entre les membres de la Poésie était rompue, puisqu'on lui avait arraché le cœur, dont les pulsations réglaient les mouvements de tous les organes, mais chaque membre commençabientôt à fonctionner séparément, et c'est ainsi que nous remarquons quatre tendances différentes dans la littérature néerlandaise du XYII. siècle, savoir:

10. La tendance gréco-latine, qui avait adopté la forme dite classique. Cette tendance ne pouvait jamais devenir une manifestation sincère de la vie naturelle et

sociale du peuple, parce qu'un peuple entier peut bien s'abâtardir peu à peu, mais ne peut pas librement accepter en échange de sa propre nationalité une autre nationalité toute faite.

20. La tendance ascétique. Cette tendance ne pouvait pas, sous le nouveau régime, produire des phénomènes artistiques, païce que la religion dominante proscrivait la part qui revient à la forme dans tout art véritable. Cette tendance ne produisit que des sermons abstraits, en vers tant qu'en prose.

80. La tendance morale. Le froid raisonnement n'enfanta jamais de la poésie ; il produisit au XVII. siècle des; emblèmes et des allégories, qui quelquefois n'étaient pas dépourvus d'esprit, mais le feu divin leur manqua, et leur forme était commune.

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