VONDEL
Huygens. Hooft. Bredero. Cats. De Groot.
Heemsikerek. Starter. V.Zevecote. DeBrune. D. Heins. Hardewijn. Stalpfflrfc. Coster. Pers. V.Baerle.
Camphuysen.Jonektijs.Westerhaen.KruL V.d.Venne. c'est-Mire que, pourvu qu'on assigne à Vondel la pr^nière place entre tous. Ton peut classer les autres poëtes dans un ordre quelconque. C«ies, leurs talents ne sont pas tons à la même hautenir, mais ce que tel perdra, à la comps^raison, ea valeur poétique, se trouvera compensé quand, par l'ancienne date de ses travaux, il fera preuve delbroe initiative dan» son genre; tel autre raduetera vax panque de brillant coloris ou d'intensité de sentiment, par la fécondité de son eq»rit, par le nombre de ses ouvrages. Vondel reste le premier entre tous, dans tou^ les genres; dans le sublime comme dans le oomiqise, dans la tragédie comme dans la satire, dans l'ode extatique comme dians la douce cbansonnette. Si la vivadté manque à son action dramatique, elle est riohemei^t compensée par des mov^ïeaiix épiques pleins de yie et de chaleur. Il était spirituel, comme dsms k littératnpre des Pta.ys-Bas personœe ne l'avait été ayant lui; c^est eomme si tous: les secrets du cœur humain lui avaiieni été révélés, tellemeiit il
sait émouvoir les fibres les plus intimes ; il y a une tendresse indicible dans ses peintures de Tamour de Dieu, des époux et des parents; il y a une grandeur rarement égalée dans ses compositions, et il semble n'être jamais à bout de sa puissante haleine de poëte. H a créé une cadence poétique entièrement nouvelle. Il a trouvé le secret de conduire son auditeur jusqu'à la fin de sa pièce, de captiver son attention, de manière qu'on ne se lasse jamais de l'écouter et qu'on reste en suspens jusqu'au dernier mot. Cette merveille, il l'opère, je crois, par une liarmonie indescriptible entre ses vers et sa pensée : les uns soutiennent l'autre; les pensées et les vers de Yondel s'enlacent de manière à ce que vous ne pouvez vous reposer avant d'avoir fini la lecture de toute la pièce. Le poëte a passé la plus grande partie de sa vie à Amsterdam. C'est à une chambre de rhétorique flamande, établie dans cette viUe, que revient l'honneur d'avoir repr^enté la première tragédie du poëte. C'était une pièce biblique, intitulée Pawhaoula déUvranee desenfanU éPIsraëL Le jeune poëte avait en vue de symboliser par-là la délivrance des Pays-Bas du joug espagnol, comme on appelle communément la révolution du XVI. siècle. Quarante ans plus tard, il écrivit la tragédie qu'on convient unanimement être sa plus belle création : c'est le Lucifer, Pour cette pièce, comme M. le professeur Jonckbloet l'a parfaitement démontré, Tautéur s'est inspiré de la révolte des Pays-Bas contre leur souverain, le comte Philippe m. La biographie du poëte explique sufiSsamment la tournure que ses idées ont prise, dans un âge plus avancé. Yondel était né d'un père mennonite; sa mère avait été baptisée par un prêtre catholique. Témoin
des persécutions que les sectes des dissidents avaient à souffrir en Hollande de la part du gouvernement calviniste, il prit chaudement le parti des remontrants. H chanta Bamevelt (et paya cette témérité d'une amende de 800 florins), il se fit un ami de Grotius (le fugitif), il poursuivit les ministres calvinistes de ses philippiques les plus acerbes. Protestant contre l'autorité de l'église de Dordrecht, il n'éprouva pas moins le besoin de se réunir à un centre d'unité, et, après que sa veine bouillante se fût exhalée contre les hommes du Synode de 1618, il sentit le besoin d'asseoir ses opinions religieuses sur une base solide. De critique il se fit architecte, et il établit sa demeure sur la roche de S'. Pierre. Vers 1640, il embrassa le catholicisme, pour lequel depuis vingt ans il avait des sympathies de plus en plus chaleureuses. Vondel était un homme profondément religieux, quoiqu'on ne puisse l'excuser d'avoir quelquefois outragé la charité dans ses satires. Il a emprunté nombre de ses sujets dramatiques à l'Ancien Testament. U a écrit un poëme épico-didactique, intitulé jS*. Jean-Baptiête, ainsi qu'un autre d'une nature semi-lyrique, voué au saint mystère de l'Eucharistie; il a commencé une grande épopée, intitulée Constantin. Outre ses grands ouvrages lyriques, dramatiques et épiques, il a écrit des épitres en vers, des épigrammes, des distiques de toute espèce. Il a traduit Virgile, David et Ovide. N'ayant jamais eu d'éducation classique, il ne comprenait qu'imparfaitement le grec, et les savants prétendent que même le latin avait des secrets qu'il n'avait pas résolus ; ceci ne l'empêchait pas de prendre le théâtre grec pour modèle de ses tragédies et d'emprunter à Virgile, avec un
tact merveilleux, ce qui pouvait lui convenir pour ses compositions. Par la profondeur et la délicatesse du sentiment, Yondel s'élevait de beaucoup au-dessus de son époque. » Dans le XVII. siècle/' dit un judicieux auteur allemand *), »le monde semblait avoir perdu sa poésie :" Vondel est là pour le démentir; aussi est-il constant que Vondel^ grâce à son éducation négligée, avait conservé un grand fonds d'éléments germaniques et chrétiens dans son âme; ce qui occasionna qu'en plein paganisme Vondel pût écrire une tragédie comme Gysbert é^Amstel, dont le sujet était emprunté au moyen âge et qui était vivifié sensiblement par le souffle du Dieu des Chrétiens, ainsi qu'un poëme ascétique comme le Kruisbergh (Montagne de la croix), épanchement sublime d'une âme ravie en Dieu, que n'aurait désavoué ni S^ François d'Assises, ni S*. Thomas d'Aquin, ni l'auteur du Slabal.
La vie de Vondel a été une vie de persécutions. Hooft même ne lui est pas resté fidèle. Hooft, l'aristocrate nouveau, qui se reposait sur les coussins du château de Muyde des fatigues de son père, le bourgmestre et l'enfant de la révolution, ne pouvait pardonner à Vondel son infatigable zèle pour les causes qu'il avait embrassées. Deux fois Vondel a été condamné à l'amende ; la dernière fois pour avoir osé chanter l'infortunée reine Marie Stuart, cinquante ans après son exécution . La vie du poëte (d'après le témoignage de Hooft) courut grand danger, parce qu'on ne pouvait lui pardonner d'avoir célébré ce que l'on appelait «l'idolâtrie exécrable de la messe." H n'y a que les seuls enfants de S'. Luc, les peintres d'Amsterdam,
J Hoffmann Ton Fallersleben.
qui, bravant les préjugés dominants, donnèrent une grande fête en Thonneur de Vondel, en Tannée 1653 ; ils placèrent le poëte sur une espèce de trône, et dans une représentation scénique, oii Apollon et Apelles apparurent pour fonder une alliance étemelle, le dieu de la poésie couronna Vondel des lauriers immortels dûs à son génie incomparable.
Trois ans plus tard, à Tâge de soixante-dix ans, Vondel courut risque de tomber dans la dernière misère. N'eût été la clémence de la magistrature, laquelle, considérant que le poëte était pauvre sans sa faute, lui confia un petit oflSce au mont-de-piété de la ville, le prince de nos poètes serait peut-être mort d'inanition.
Contemporain de Shakespeare, Vondel précéda Corneille daas la lice poétique, d'oil il sortit toujours vainqueur. Il mourut le 5 février 1679, muni des saints sacrements de l'Église, à l'âge de quatre-vingtun ans. Il fut enterré par quatorze poètes, dans la grande église d'Amsterdam, qui aux temps catholiques était dédiée à S*® . Catherine, et oii une petite urne de mauvais goût lui tient lieu de monument funèbre. H y a environ dix ans, on a démoli la maison que pendant de longues années notre poëte a habitée à Amsterdam. Il n'en est pas resté de vestige. Le terrain, vendu pour quelques cetitaines de florins, est occupé depuis par un ignoble magasin de combustibles.
PÉRIODE DITE DE LA RENAISSANCE
l'académie du docteur COSTEB, 1617—1638.
Quand nous parlons simplement de l'académie de Samuel Coster, docteur en médecine, il est probable que la majorité de nos lecteurs se formera de cette institution une idée diamétralement l'opposée de ce qu'elle était en réalité. On s'étonnera peut-être déjà que le fondateur d'un corps savant (tel qu'une académie!) se soit contenté au XVII. siècle du simple nom batave que son père avait porté, et qu'il se soit interdit le petit plaisir, que ses collègues se permettaient généralement, de traduire en latin ou dumoins de latiniser le nom harha/re dont sa famille jusqu'ici s^était arrangée. Comment, nous dira-t-on, le savant docteur n'a-t-il pas aspiré à l'honneur d'immortaliser son nom, soit dans la forme de Samuel Servustempli, soit au moins dans celle de Costerus? — Il faut vous dire, mes amis, que le mot académie vous a induits en erreur ; il ne pouvait être question, ici ni
d*nn nom latin, ni d^un docteur latinomane. L*acad^mie était tout bonnement un corps de comédiens, se proposant une série de campagnes théâtrales., entouré de poètes et commandé par le médecin Coster en qualité de directeur. Ce qu'il y avait de moins gai et de plus grave dans toute l'académie, lors de sa fondation, c'étaient les régents de Thospice des orphelins, qui, dans l'intérêt de leur maison, s'étaient associés comme commanditaires à cette compagnie théâtrale.
Les chambres de rhétorique, dont nous avons parlé plus d'une fois, avaient fini leur carrière, ou du moins traînèrent une vie journalière, sans altération comme sans développement. Leurs différentes phases peuvent convenablement être désignées de la manière suivante:
1400 — 1500: confréries d'un caractère religieux jouant des mystères sublimes, mais aussi des farces indécentes;
1500 — 1560 : confréries jouant des spelen van sinnen {moralités) et des eshattements, soit bibliques, soit nationaux, soit antireligieux, et souvent fortement imprégnés de l'esprit de la satire.
Dans le courant du XVI. siècle, l'allégorie prit le dessus, et l'élément historico-dramatique fut étouffé. En Belgique, les chambres de rhétorique se maintinrent dans les mêmes dispositions et presque à la même hauteur artistique, encore pendant deux siècles environ. En Hollande, nommément à Amsterdam, l'on peut qualifier, à l'époque
1560 — 1610^ la chambre In liefcP Uoeyende^ de société de bons bourgeois et de bons vivants, amateurs des lettres et des arts, assistant aux Landjuweelen et
publiant des livres de giammaire. Les chambres flamandes, établies à Amsterdam, étaient des confréries composées de talents médiocres, mais qui, comme la chambre It^ liefd' hloeyende, eurent l'honneur de voir Vondel, leur compatriote, quelquefois au milieu d'eux, et qui représentèrent les premiers une pièce de sa composition.
1610 — 1617: les chambres dépérirent visiblement et les grandes rasades ne pouvant suppléer au manque de vilialité dans l'esprit des corporations, les individualités saillantes se séparèrent de la troupe des buveurs et des rieurs, médiocrités en art et littérature^ qui ne s'entendirent guère plus que sur le talent de s'encenser mutuellement. En 1617^ Coster, qui, comme Vondel, Hooft et Bredero, s'était retiré de la chambre défaillante, ouvrit sa nouvelle académie à Amsterdam, et lit débuter ses acteurs par un prologue d'un certain Sigefroi Sixtin, suivi d'une tragédie de G. van Hogendorp, dont le sujet était la mort de Guillaume d'Orange, tué par le bourguignon Balthasar Gerardts, après que Philippe III eût proscrit le stathouder infidèle. Le lendemain, on représenta Warenar met de Pot^ une imitation del'^w^wlaria, par Hooft. C'est, à notre avis, ce que Hooft a &it de meilleur dans le genre dramatique. £n transplantant l'action entière à Amsterdam, et en travestissant les Bomains en des types hollandais d'une vérité frappante -— Hooft a presque composé une pièce originale^ où la peinture fidèle des caractères fait pardonner les passages un peu graveleux que l'on y rencontre.
Gerbrand Adriaens Bredero était l'appui le plus ferme de Coster dans ses nouvelles entreprises. Coster écrivit tantôt des ilucAten (farces) dans le genre du bas-comique,
tantôt des tragédies dans lesquelles il se déchaîna contre les ministres calvinistes, qui, à son avis, se mêlaient trop des intérêts politiques et sociaux, et qui, veillant avec rigueur au maintien de la pureté de doctrine religieuse, contribuaient trop, de leur côté, à l'oppression des dissidents. Les hommes du synode étaient la plupart des esprits énergiques qui fulminaient avec véhémence contre les hérésies des mennonites et des remontrants, et contre k dissolution des mœurs du siècle. Comme nous l'avons remarqué plus haut, le prince Maurice était de leur côté, ce qui occasionna qu'en 1619 la balance pencha tellement en faveur de ce parti, que les Etats se virent contraints de condamner Oldenbarnevelt, Grotiuset Hogerbeets. Vondel étant de ceux qui défendaient chaudement les intérêts des remontrants, il faisait cause commune avec Coster, en tant qu'ennemis redoutables du même parti clérical ; mais ils farent guidés dans leur conduite par des motifs bien différents. Dans l'âme de Vondel, ce n'était pas avant tout sa confession mennonite qui décidait de Tobjet préféré de ses satires mordantes; c'était plutôt un grand fonds de justice et d'humanité qui lui faisait prendre le parti des opprimés. Vondel était de l'opinion de ceux qui prétendaient que le droit à la liberté de conscieiice et de prédication, cette conséquence de la révolution du XVI. siècle, n'était pas seulement dévolu aux calvinistes orthodoxes, mais que tout Néerlandais y avait un droit égal. Les ministres orthodoxes étaient d'une opinion différente. Il y en a même eu, qui furent assez francs pour en convenir expressément. Ceux-ci avouaient avec simplicité, qu'on n'avait pas voulu la liberté de prédication pour toute espèce de culte, attendu que décréter une pareille
liberté ce serait ouvrir les portes au plus formidable libertinage en fait de religion : » C'est nous qui avons la vérité/* s'écrièrent-ils, «comment voulez-vous que nous tolérions, au plus grand déshonneur du Dieu d'Israël, la propagation des erreurs qui engendrent les crimes et la perdition de la société!" Il y a même eu des ministres protestants ^), quiplaidaient ouvertement en faveur de rapplication de la peine de mort à ceux qui persistaient dans l'hérésie. Coster était guidé dans son opposition envers le clergé, par une franche antipathie contre toute espèce de révélation divine, confiée à quelque autorité visible; il était libéraliste au suprême degré et mettait tant de passion dans sa haine contre les prédicants^ que par exemple, dans sa tragédie i^IpAigénie, il fait manquer le dénouement par le zèle extrême avec lequel il s'efforce de ridiculiser les prêtres païens, qui représentent naturellement les ministres réformés de son temps.
Le plus grand mérite de Coster et de Bredero consiste en ce qu'ils ont dépouillé la Thalie néerlandaise du costume allégorique et roide, dont l'avaient affublée les rhétoriciens. On ne saurait méconnaître dans leurs œuvres, surtout dans leur ilucMen (farces), un retour hardi vers la nature et la vérité matérielle. Ils ont retrempé le pinceau dramatique dans les fraîches couleurs du vrai, et en s'adressant à la foule ils lui ont aisément fait perdre le souvenir des moralités ennuyeuses des rhétoriciens. En outre, ils opposèrent, par leur art populaire, une digue tenant bon contre les exigences pédantesques des savants et l'intrusion de leurs dieux païens.
^) Bogerman et Geldorp. Onpartijdigh chronijoeken (169S), p. 9.
Du reste, les klucAten de Bredero et de Coster, traduites devant le tribunal du bon goût et de la religion, ne laisseront pas d'être condamnées: et, il faut en convenir, il n'y en a pas une seule qu'on puisse mettre entre les mains de jeunes gens vertueux et bien élevés.
Il est assez curieux que Bredero, en dédiant une de ses pièces à Tesselschade Visscher, donna pour motif de cet hommage, qu'à la représentation il avait vu se couvrir les joues de la jeune personne d'un » incarnat délicieux." Cependant c'est par la réprésentation de pareils ouvrages, alternant avec des pièces plus sérieuses, que l'académie de Coster Ëdsait des affaires magnifiques; et les régents de l'hospice des orphelins, à l'expiration de leur contrat de commandite, n'eurent rien de plus pressé à Mre que d'acheter du docteur Coster toute son académie, avec décors et costumes, et de faire jouer dorénavant les comédiens pour leur compte. Ceci arriva en
Déjà avant l'organisation de la nouvelle académie, la chambre In lie/de avait joué au bénéfice de l'hospice des vieillards, et le docteur Coster rapporte que pendant les trois ans que Bredero travailla pour ce théâtre, Thospice en retira plus d'argent que pendant toutes les années antérieures. C'est un étrange spectacle que Texploitation des passions déréglées du peuple dans la vue charitable de subvenir aux besoins des pauvres. En égard à l'indécence des pièces de Bredero et de la plupart de celles de Coster, la spéculation ne pouvait manquer de pervertir bien des âmes honnêtes. Cependant les régents des hospices jugèrent que la caisse du théâtre était un si doux
soutien, Targent leur venait d'une manière si facile, que quand la chambre fut en guerre ouverte avec Tacadémie par suite de la démission donnée par Coster, Bredero et Hooft, les régents des hospices se mêlèrent sérieusement de l'affaire et prêtèrent la main à la soustraction réciproque des meilleurs acteurs du camp ennemi ^), Il faut avouer qu'aux temps » barbares" du moyen âge, on savait trouver des moyens un peu plus convenables pour faire la charité. Ce qui est assez curieux c'est que, depuis l'incendie de l'académie, qui, en 1632, avait été réunie à l'ancienne chambre, le terrain où se trouvait le théâtre est occupé par une institution de charité en sens chrétien : les catholiques y ont ce qu'ils appellent le comptoir des pauvres.
A la réouverture du théâtre, après la réunion de Tacadémie et de la chambre, on a représenté le Oysbert â^Amstel de Vondel. Vondel, en composant cette tragédie, venait d'embrasser, ou avait l'intention d'embrasser la foi catholique. La disposition du poëte se trahit sensiblement dans le courant de la pièce. L'auteur a eu la hardiesse d'y faire figurer un évêque martyr et un couvent de religieuses massacrées devant l'autel. Mais le poëte avait pris soin de prophétiser dans la pièce la grandeur future d'Amsterdam et la gloire de ses magistrats, et la pièce passa avec bannières déployées. Elle s^est maintenue sur la scèneamsterdammoise jusqu'aujourd'hui. N'eût étél'amourpropre des bourgmestres et le grand talent deTautear, la réprésentation du personnage d'un évêque, entonnant avec les saintes filles du cloître un cantique de Noël d'un effet
^) Wagenaar, Amsterdam^ II, 305 etc.
sablime, aurait £Edt bannir la pièce de la scène^ tout aussi bien que le Lucifer ^ que les ministres réformés réussirent à en éloigner à force de prédications réitérées. Pendant tout le courant du XVII. siècle, l'on peut dire que la chaire était en guerre continuelle avec le théâtre. Les ministres étaient souvent dans leur droit, et Yondel, en défendant la scène, aurait dû sentir que c'était mal à propos qu'il citait, en faveur des représentations théâtrales, les mystères et les pièces bibliques d'autrefois ; car il devait convenir lui-même que le théâtre, d'institution religieuse qu'elle était aux temps anciens, n'était rien moins que cela, depuis que le dévergondage de certains auteurs et acteurs avait tant ravalé cette institution. Il est vrai que Vondel ne plaidait que pour lui-même, persécuté plus sensiblement que les autres par les ministres calvinistes; et qu'il n'était pas seulement un grand poëte par ses œuvres^ mais encore un honnête homme dans le vrai sens du mot.
PÉRIODE DITE DE LA RENAISSANCE
LES DIFFÉRENTES ÉCOLES, XVn. SIÈCLE.
Après racadémie viennent les écoles; c'est dans Tordre* Cependant les historiens de notre littérature ont été si loin de songer à décrire nos écoles poétiques, qu'ils n'ont pas même entrevu la possibilité de distinguer des tendances et des genres dans la littérature; ils se sont toujours cramponnés aux individus, et ils ont fidèlement raconté que ces individus avaient écrit des tragédies, des comédies, des odes, des épigrammes, des poëmes didactiques, etc. Dans les derniers temps cela s'est corrigé, on s'est appliqué davantage à grouper les faits et les personnages dans l'histoire littéraire, comme dans l'histoire politique ; c'est, je crois, à M. Schotd, savant de grand mérite et ministre protestant à Tilbourg, que revient Thonneur d'avoir osé le premier parler d'une école amsterdammoise et d'une école zélandaise, ou de Dordrecht. A proprement parler, il faut dire que le mot
ne laisse pas d'avoir un peu trop de brillant, poui ex* primer les travaux et les personnes qu'on veut désigner par cette expression. En admettant une école amsterdammoise, c'est le châtelain de Muyde qu'on salue comme en étant le chef. Dans plus d'un endroit de ce petit travail, nous avons dit notre opinion par rapport à ce respectable amphitryon, le chantre mélodieux de bien de douces chansonnettes. On fixe la formation ou plutôt l'existence avérée des deux écoles à l'époque de 1620 à 1630. Hooft, comme poëte, avait alors cueilli tous les lauriers que la fortune lui destinait. Yondel n'était pas encore à son apogée , il n'avait pas assez longtemps remué les âmes et les entrailles hollandaises, pour que son influence se manifestât par une légion d'admirateurs^ d'imitateurs, de disciples «nfin. Certes, son art divin était destiné à produire un pareil effet ; mais ce succès ne lui était réservé que pour un âge plus avancé. Hooft, bon gré mal gré, resta donc le personnage le plus propre à représenter l'école d'Amsterdam. C'est avec plus de droit qu'on parle de l'école de Zélande, ou, plus tard, de celle de Dordrecht. Cats, tout ennuyeux que nous paraisse sa manière de traiter les sujets et de les versifier, avait en lui de quoi être un fondateur d'école. Par les poëtes et poétesses de la Zélande il était généralement considéré et respecté comme leur chef ; ils obéirent, tant soit peu sans le vouloir, à l'empire de ses poésies volumineuses, et on ne s'écarta pas trop de l'exemple de Cats, quels que furent les essais poétiques qu'on tenta. En général, les fruits que l'école de Cats porta en Zélande ne furent guère (si l'on excepte les ouvrages du maître) que des pièces de circonstance, rassemblées en
grande partie dans un beau volume in-4*, ayant pour titre Le Bossignol zélandais. Jean de Brune et Anna Visscher, l'aînée des sœurs de ce nom et que Ton a l'habitude de compter parmi les disciples de l'école de CatS) sont du petit nombre de ceux qui, dans le choix de leurs sujets, sont allas au-delà du cercle des rapports de famille et d'amitié.
Lorsque Cats, de pensionnaire de la \dlle de Middelbourg qu'il était, fut élu pensionnaire de Dordrecht^ de cette ville éminemment orthodoxe qui voulut lui prouver qu'elle appréciait le zélé partisan de son synode, il amena avec lui la majeure partie de son école poétique, et il en fit une école dordrechtoise. Il rassembla autour de lui les personnes d'esprit et de goût, qui pouvaient se trouver dans la ville de Dordrecht. M. Schotel nous pïouve, par un dénombrement scrupuleux, qu'au moins vingt-huit poëtes latins charmaient les loisirs des bourgeois lettrés par les accords harmonieux de leurs lyres virgiliennes ; cependant il y avait aussi parmi ce nombrequelquesauteursiiationaux, dontCats, dans la métropole du calvinisme, pouvait enrichir son école. Les noms les plus distingués de poëtes en langue néerlandaise, qui se rencontrent dans ce cercle, sont encore celui d'Anna Visscher, qui venait d'épouser un dordrechtois, le jurisconsulte Dominique Booth van Wesel ; celui de Jean van Someren, lequel devint plus tard pensionnaire de Nimègue, et que nous considérons comme un poète didactique, religieux et épigrammatique du second rang, dont la manière se ressent autant de celle de Huygens que de Cats, et celui de Marguerite Godewijck, jeune dame qui s'est fait par ses divers talents une réputation à la Tesselschade, mais qui sous le rapport du don
poétique restait fort au-dessous de la célèbre amsterdammoise.
S'il fallait caractériser l'école poétique de Cats, l'on commencerait par j observer une religiosité ordinairement un peu sèche.
Cette qualité est réelle, au point qu'on sent une différence marquante entre la poésie religieuse d'Anna Visscher, influencée par Cats, et celle de Tesselschade^ qui est considérée comme disciple de l'école de Hooft. Il serait peut-être plus exact de dire: qu'Anna a subi une influence, dont sa sœur est restée libre.
On pouvait s'attendre à cette dévotion un peu roide et morose dans une tendance poétique émanant du grave pensionnaire, qui, dans sa vieillesse, avait à sa disposition deux ministees réformés, desservant la chaire à prêcher de sa maison de campagne. Mais ce à quoi on ne s'attendrait peut-être pas de la part d'un tel personnage^ c'est qu'en racontant au long et au large, en des vers d'une monotonie qui a passé en proverbe (monotonie eatsienne), des histoires ou des fables anciennes et modernes, servant de commentaires à ses leçons de morale, ces histoires ou fables sont meublées de tant de nvdites que nous ne comprenons pas comment, dans un ménage rangé, l'on ait jamais pu admettre Cals au nombre des auteurs favoris, des auteurs sans fiel, des auteurs sages, des auteurs dont la lecture est faite par le fils aîné, à haute voix, devant toute la famille, absolument comme la bible se lit, à ce qu'on prétend, dans les maisons protestantes. Avec le plus grand sang-froid, mais en même temps avec xm certain appétit calme, savourant jusqu'à la dernière goutte le nectar oflèrt, Cats vous décrit, par exemple.
la scène de Joseph avec la femme dePutiphar, et peutêtre une vingtaine d'histoires pareilles. Malgré cela, Cats était en grande vénération auprès de nos ancêtres^ et même en Flandre et en Brabant, de sorte qu'on ne Msait pas seulement la lecture de ses ouvrages à la manière biblique, mais que son in-folio avait sa place fixe à côté des Saintes Ecritures, dans la chambre de famille. Au XIX. siècle, on lui conféra d'une voix unanime le nom de Père Cats, et il n'y a eu personne en HoUande qui ait osé attenter à son auréole, si ce n'est M. Potgieter, un de nos critiques les plus spirituels, d'un caractère généreux et indépendant. Pour connaître la valeur de la réprobation qu'il a faite du bon jpère, il faut savoir que M. Potgieter, quelque grande que soit son indépendance vis-À-vis des hommes et des systèmes en général, est fortement et presque exclusivement prévenu en faveur du XVII. siècle et de ses manifestations les plus caractéristiques.
La popularité de Cats s'explique en partie, quand on cherche les rapports entre sa forme poétique et le caractère et les habitudes des Néerlandais. Nous sommes un peuple doux, franc, calme, content, peu enclin à sortir, aimant la pipe et les pantoufles, aimant les lectures et le doux rien-faire du soir, après le rude travail de la journée. Figurez-vous une famille assise autour du feu, par une de ces longues soirées d'hiver, quand le vent et la neige frappent les vitres et que le calme intérieur oflOre un si doux contraste avec les frimas et la tempête dans la rue. Le père fume, la mère tricote, les jeunes filles et les garçons sont pour la plupart occupés d'un petit travail, qui demande Inaction de leurs mains, sans
exiger une trop grande attention. Voilà un des fiU qui a ouvert la bible du père Cats. Vous vous sentez le<»eur tout réjoui à la vue de ce gros volume^ quand vous n'en êtes encore qu'à la mi-novembre, et que vous avez encore à passer maint hiver de la même manière. Estce-qu'on y regarde de si près, quand, dans deux ou trois colonnes, l'auteur vous dévoile toutes les séductions de Vénus? On sait d'avance qu'il ne finira pas sans une leçon. Ajoutez à cela que le vers est entièrement proportionné à la disposition de la société : pas d'âan, pas de verve, pas une seule idée brillante ou hautement poétique I Eh bien, la société ne demande rien de tout cela. Elle raffole de ces étemels hémistiches uniformes et de ces vers de quatre pieds, trottant, sans jamais trébu<oher, toujours de la même manière. Elle pense comme Boileau, eUe
lime mleak an rnisseaa qtii siw la molle aiène,
Dana an pré plein de fleura [oa fans flears] se promène^
Qa*aa torrent débordé, etc.
La nation n'a pas voulu des torrents débordés, et c'est pour cela que Vondél, le grand génie national par excdlence — mais en tout cas un génie — est mort dans la misère.
L'expérience que l'allure de Cats plaisait souverain nement aux Néerlandais, et &i même temps le charme que les poètes eux-mêmes ne pouvaient se défendre d'y trouver, produisirent en Belgique une foule d'imitateurs de l'heureux pensionnaire. S'il est permis de parler d'une école de Cats, c'est surtout en Flandre et en Brabant qu'il fiauten chercher les disciples. Lambert Vossius de Bruges, Willem van der Elst, Geraerd van Wolsehaten, Peeter
Grheschier et Eeïyck de Put (connu dans le monde savant sous le nom plus sonore de Erycius Puteanus), méritent d'être nommés spécialement. U est encore un nom qu'à dessein nous n'avons pas prononcé^ en énumérant les disciples de Cats, parce que nous serions plutôt tentés d'appeler celui qui le portait, l'émule que le disciple du maître. C'est le Jésuite Poirters. Nos compatriotes du Brabant-septentrional revendiquent l'honneur d'avoir vu naître au milieu d'eux cet homme extraordinaire. A nos yeux, c'est un Cats purifié, catho^ licisé, idéalisé. Ce brave prêtre, d'une hilarité constante, d'un bon sens imperturbable, et joignant dans ses compositions l'esprit à la grâce, a écrit toute une série de petits ouvrages, la plupart un mélange de prose et de poésie; et, quoique son but principal fUt d'enseigner et de corriger, il s'y prend d'une manière si habile, si amusante, et surtout avec un si grand fonds de bonté, qu'on se laisse instruire, qu'on se laisse gourmander dans ses défauts, qu'on se laisse mortifier, sans qu'on puisse quitter le livre. Aussi il faut dire qu'en Belgique et parmi les catholiques de la Hollande, la popularité de Poirters ne le cédait en rien à celle de Cats. Nous n'avons pas nommé Poirters, en énumérant les successeurs immédiats de Spieghel, Visscher et Coornhert, parce que, proprement dit, Poirters appartient à une époque ultérieure, son Masker der Wereldt n'ayant paru qu'en 1646. Le bon père Poirters, père de par l'Église, a aussi composé quelques chansons de Noël: mais, comme à propos de chansons de Noël, il ne s'agit plus éPéeoles poétiques dans le sens technique du mot — nous vouerons à ces chansons une appréciation spéciale.
PÉRIODE DITE DE LA RENAISSANCE
vn.