INTRODUCTION
Avant d'entamer une matière et de soumettre nos opinions à celle du lecteur, le point essentiel est de s'entendre sur l'objet dont il sera question. Quelque naturelle et même quelque naïve que paraisse cette condition de tout traité raisonnable, il arrive journellement que des auteurs, surtout dans la lice de la discussion, pressés de dire aux autres ce qu'ils pensent et ce qu'ils ne pensent pas, sautent à pieds joints par-dessus l'obligation de signaler, de définir leur sujet, et s'engagent dans des discussions, qui souvent n'aboutissent qu'à prouver combien il y a de malentendus dans ce bas-monde. Gardons-nous d'en faire autant!
En voulant traiter de la littérature, nous n'entendons nous servir de ce mot dans aucune des significations que le Dictionnaire de l'Académie lui attribue; par la bien simple raison que notre sujet à nous, n'est, ni la SCIENCE qui comprend la grammaire, Véloquence, et
la poésie, et qu^on appelle autrement belles-lettres^ ni la CONNAISSANCE des rèffles, des matières et des ouvrages littéraires, ni Vensemble des productiorts LirrÉBAiBES ^une nation , Sun pays , cCune époque ; à moins qu'on ne nous donne une autre explication du mot «littéraire" que celle-ci : qui appartient aux belles-lettres , et qu'ensuite on ne soutienne la synonymie des belles-lettres et de la science dite littérature,
L'Académie est dans son droit; nous croyons être dans le nôtre. Nous respectons et nous acceptons, comme tout bon citoyen de la république des lettres, l'emploi du mot littérature dans tous les sens qu'il comporte, selon l'Académie; mais nous sommes assez téméraires pour lui confier une fonction spéciale, qui, tout en relevant de »te science*^ et de Vensemble^ susdits, ne se trouvera pas plus mal d'une définition à part.
La littérature^ dans le sens que nous y attachons, fente d'un autre terme, est l'ensemble des productions de l'art, quand le beau, qui en est le principe vital, ne se revêt ni de la forme palpable, comme dans l'architecture et dans la statuaire, ni des lignes tracées sur une surface unie, m. de la lumière artificielle*), comme dans la peinture, ni des mJlodies, ni des accords de la musique, ni des mouvements cadencés, ni au geste, comme dans la danse et dans la mimique, mais se revêt de la
PAEOLE.
L'art est un dans son essence, il est multiple dans ses formes. La seule tâche de l'art consiste à donner
la plastiqne proprement dite.
une expression matërielle à la beauté divine. Quand il choisit la parole comme telle, nous l'appellerons Vart littéraire. Nous aimerions mieux lui donner le nom de poésie; mais il y a certains partisans d'un régime vieilli, qui, tout en accordant ce titre (s'il en est un) au Télémaque et aux Martyrs, n'avoueront jamais que les Conférences de Notre-Dame sont des poésies, que la Calomnie de M. Scribe est un poëme, que les Fiancés de Manzonî est un poëme, que le Voyage sentimental de Sterne est un poëme, que Ivan hoe, comme poëme, vaut mieux que Roieiy.
C'est en vain qu'on s'est efTorcé jusqu'ici de restreindre la poésie dans les limites, soit du sublime pour la pensée, soit du vers pour la forme. Les deux marques caractéristiques • — la sublimité et le rhy thme fixe — qui n'ont guère de rapport entr'elles, prouvent déjà que la distinction de la poésie, tantôt d'avec les idées d'un ordre inférieur, tantôt d'avec »la vile prose", est arbitraire et condamnable *).
Aussi ce n'est pas pour être aussi logiques que possible, que nous nous servons des mots cPart littéraire et de littérature y en parlant de la faculté d'exprimer la beauté par la parole articulée ou écrite, en parlant des ouvrages d'imagination; c'est pour avoir une chance de plus d'être compris. Car ce que nous appelons Ut-
*) Les théories marchent rarement de niveau avec la pratique. YoiU aa moins quatre cents ans qu'on écrit des romans en prose dans tous les paja de l'Europe — et la rhétorique hollandaise ne se dessaisit qu'à regret de sa doctrine: vque la prose ne se prête qu'au raisonnement; ^ue la prose n'enfante que des convictions; que la prose n'est pas de la poésie — k moins q«e ce ne soit de la prose poétique P*
téraùure est effectivement une partie de la littérature définie par TAcadémie, une partie de V ensemble des productions littéraires, sauf le droit que nous pensons avoir de ne pas imiter TAcadémie, qui renvoie de l'art à la science et qualifie les choses littéraires comme appartenant à la science dite belles-lettres. Nous pensons que les produits de Vart littéraire ont vu le jour, sans le concours d'une science qui n'existait pas encore, et que plus tard des hommes de mérite ont extrait des choses littéraires un recueil de règles et d'observations qu'on appelle science, — science dite belles-lettres.
L* éloquence , autant qu'elle fait partie des beaux-arts, dans l'acception »plus étendue" que l'Académie leur accorde, afin que l'éloquence et la poésie puissent être du nombre, n'est autre chose que Vart littéraire. Toute parole suppose un débit oral; l'écriture n'est qu'une représentation imparfaite de la création de l'artiste, un moyen propre à la reconstruction d'une œuvre existant autant par les sons articulés de la voix que par les pensées de l'âme.
L'éloquence ne met le pied en dehors du terrain de l'art littéraire , qu'autant que son but est d'enseigner , de persuader. Sous ce rapport , elle a des traits d'affinité avec la poésie didactique. La phrase qui, avant tout , augmente nos connaissances , éclaire notre esprit , procède de la science : la phrase qui , avant tout , plaît aux sens , charme le cœur , élève l'âme et sourit à l'imagination , procède de l'art. La catégorie des livres de philosophie, de voyages , de science en un mot , ne pourra trouver une place dans cet essai , à moins que l'élément artistique n'y soit remarquable , ou que nous
n*ayons à les mentionner , pour que le fil de la vie de Fart ne nous échappe pas au travers de leur raisonnements et de leurs chiffres , sans que nous puissions le reprendre à son retour. Les livres purement scientifiques n'ont pas plus de rapport avec l'art littéraire et la littérature dont nous nous occupons, qu'une écluse ou qu'une machine à vapeur n'en a avec l'architecture ■^).
Après avoir décrit, aussi clairement qu'il nous a été possible , ce qui constitue la littérature considérée à notre point de vue personnel, nous allons nous expliquer sur la qualification de littérature néerlandaise qui décidera de l'étendue de nos travaux.
Nous entendons par littérature néerlandaise , V ensemble des productions de Vart littéraire s* énonçant dans la langue néerlandaise. Cette définition écarte de notre sujet les livres latins, français ou allemands, qui quelquefois se font ici , comme partout ailleurs , la littérature frisonne, les essais littéraires dans quelques-uns des dialectes qui relèvent autant des pays environnant que des
'*') Qa'oii ne se méprenne pas lar la portée de ce que nous avançons ici: nous ne prétendons donner qu'une définition locale; nous mettons un principe théorique en avant , propre , comme nous croyons, à soutenir les arguments d'histoire et de polémique dont se composera cet essai. Eussions'-nous à traiter sur une large échelle la théorie de l'art dans toute son étendue , nous ne lui fixerions pas les limites que nous venons de tracer. Qu'on nous permette de faire entrevoir notre opinion qnant à cela par les thèses suivantes : Il n'y a dans le monde matériel que deux ordres d'ohjets : il n'y a que la ligature et l'Art : tout ce qui n'est point simple produit de la nature , c. a. d. tout ce qui existe par la coopération de l'intelligence humaine et qui porte l'empreinte de cette intelligence, appartient à l'ordre de l'art ; par conséquent , quand il s'agit d'une théorie artistique générale , l'on ne peut pas raisonnablement en exclure ni les livres de science , ni les machines à vapeur.
Pays-Bas; enfin, les poésies de nos ancêtres antérieures an onzième siècle.
C'est après que la frayeur se fut évanouie d'être à la veille du jugement dernier , fixée par une croyance vulgaire à Tan 1000 de notre ère , — lorsque les peuples se sentirent une vie nouvelle qui se manifesta, d'un côté, dans le noble enthousiasme des croisades, et, d'un autre, dans le développement prodigieux des arts , notamment de l'architecture , c'est au onzième siècle 'que la langue néerlandaise sortit de son moule. Trois grands éléments , les idiomes des Saxons , des Frisons et des Francs, avaient été en fosion pendant des siècles , afin qu'elle naquît belle, riche, puissante, d'une perfection, en un mot, dont le développement préparatoire se soustrait à nos regards; elle était digne , dès sa naissance , de la littérature qu'elle porterait dans son sein. — C'était comme une Vénus sortant de l'écume de la mer et rayonnante de toute la beauté qu'on attribue à la mère de Cupidon.
Au moyen âge, notre langue se distinguait par le nom de Dielsc (thiois) des autres branches de la souche germanique.
Le nom de Dutttsc {Buitsch) ne s'appliquait à ce qu'il paraît qu'au haut-allemand ; cependant , dans les siècles suivants, on a quelquefois nommé notre langue DmtseA, par opposition aux langues romanes. C'est surtout dans les derniers cent ans que l'habitude a prévalu de la désigner sous le nom de Nederduitsch (bas teuton) ; et il n'y avait pas grand danger de confusion, car ce nom ne s'appliquait plus aux langues vivantes dérivées de la grande branche de la basse Germanie^ comme l'anglai»
et le danois : il restait donc en partage à l'idiome de la Flandre , du Brabant , de la Hollande et des contrées qui s'étendent au nord-ouest de l'Allemagne entre le Ehin et l'Elbe *) ; et en continuant de longer le littoral de la mer du nord jusqu'en Sleswig. Or , de ces différents pays , ce n'est que la Hollande et la Belgique flamande , qui ont réussi à faire admettre le bas-teuton {Nederduitsch) au rang des langues littéraires et de société. Toutefois le nom le plus rationnel, sous lequel on le désigne, est sans contredit lenéerlandais {Nederlandsch)^ qui exprime l'identité absolue de ce qu'un provincialisme suranné désigne sous les noms de hollandais et de flamand. Les plus anciens documents littéraires en néerlandais datent du milieu du douzième siècle. Nous renvoyons le lecteur aux chapitres suivants pour la division et la qualification des périodes qui constituent l'histoire de notre littérature pendant les sept siècles de sa vie active et glorieuse.
^) Ydir pour de pins antples détails ef dés renseîgfnements étbnograpiiqiMfs phis e'Kftctf rintéressant oQVfage de M. H. YaadeBhOTen , La langue Flamande ^ eon passé et son avenir f Brax. et Leipz. 4844.