‹ De la littérature Néerlandaise à ses différentes époquesChapitre 6 sur 24 · NOS HISTOIRES LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

NOS HISTOIRES LITTÉRAIRES

Tout le monde sait comment on écrit P histoire ;ïnzi& ce qui est peut-être moins connu, c'est que de tous les assemblages de faits divers, dont se fabriquent certaines histoires des temps et des lieux , nul n'a été plus étrangement méconnu, plus effrontément mutilé, falsifié, et remis à neuf d'après les préjugés dominants , que l'ensemble des éléments dœit se compose l'histoire de la littérature néerlandaise.

Rien de plus naturel, rien de plus juste, si vous voulez, que l'oubli total, dans lequel la poésie du moyen âge était tombée auprès des coryphées de la littérature quasi-romaine du dix-septième siècle. Certes , c'était encore dans l'ordre des choses que leurs petit-fils, »du temps de S. M. Louis XV ," sans avoir leur esprit original, leur puissance plastique, eussent la prétention d'aller plus loin que les aïeux , et affirmassent que la poésie néerlandaise , à peine éclose sous le souffle de leurs

prédécesseurs, n'atteindrait à la maturité, ne produirait des chefi3-d*œuvre épiques (par exemple), que par la sage manipulation de leurs doigts musqués ^), Mais ce qui est inconcevable, ce qui au moins ne s'excuse pas, c'est que dans ce moment même, oii j'ai l'intention de donner une esquisse au crajncm de notre littérature depuis la moitié du douzième siècle jusqu'à ces derniers temps , je promène à plusieurs reprises mes regards sur les centet-un tableaux littéraires que des écrivains de plus ou moins de mérite nous ont tracés de 1805 à 1850 , et qu'aucun d'eux ne me fournisse les lignes synoptiques dont j'ai besoin.

Cependant il existe une s^e et honorable exception. C'est un livre , auquel je pourrai même souvent avoir recours, quand je tiendrai particulièrement à rapporter quelque fait intéressant , à éclaircir quelque particularité dans un style conect et élégant. L'ouvrage , dont je veux parler, est une Histoire abrégée de la littérature fiamàniey publiée, l'an dernier, en français et en néerlandais, par M. F. -A. Snellaert, littérateur belge d'un haut mérite. Tous nos autres écrivains d'histoires littéraires néerlandaises , imbus de théories suraimées , et arrêtés la plupart sur la voie de la science par des intérêts de parti religieux , social , ou scolastique , nous laissent errer sans guide dans le labyrinthe des noms d'auteurs, qu'ils entourent d'auréoles conventionnelles ; et ils finissent par nous interdire le passage , au moment

*) Voyez une preuve de cette opîaîon présomplaease et généralement reçue , dans la préface des poésies néerlandaises de P. S^criverius, publiées en 4 738, par le psendo<poète Simon Doekes.

OÙ nous nous disposons à remonter dans Tantiqnitë pins haut que Tan 1270.

Ce n'est que depuis deux ou trois mois, que la Hollande est en possession d'un volume d'histoire littéraire digne des travaux de nos voisins d'Outre-Khin : c'est le tome premier d'une HUtoire de la littéroâure néerUm» daise du moyen âge y de la main de M. Jonckbloet. Ce travail relève d'une heureuse révcdution dans les idées dont nous parlerons ci-après et à laquelle nous tâcherons de faire droit.

J'apprécie surtout les livres de MM. Snellaert et Jonckbloet , parce qu'ils sont les premiers qui ont entrepris de tracer un plan plus ou moins complet de nos événements Uttéraires , les premiers qui réunissent dans un fEÔsceau les données précieuses mais éparaes, qui se rencontirettt par-ci par là dans quelques publications antérieures. Toutefois nous se pouvons adhérer sans réserve à leurs pmcqpes et à leurs jugements; je suivrai donc l'humble sentier que je crois devoir me frayer moi-même ; et quand nous nous rencontreconSy je me propose de me justifier devant eux du Ghemm que j'fsarai dooisi.

Depuis trœs siècles nous sommes en but à une mjs* tj&eation^ qu'il n'est pas sans intérêt de soumettre à un examen rigonoreux , afin de pouvoir réduire à leur juste valeur ks hjpoèhèses mille fois répéfiées de nos érudits es £edt d'histoire Uttéraire. Si noms réi^ssissons à résoudre le problème , il ne nous reviendra qu'une faible part de l'honneur qui pourrait s'y rattacher : car , n'eût été le véritable amour de la science de nos frères aUemanda et du célèbre flamand WiUems, n'eût été leur zèle

infatigable à fouiller ea tout sens notre sol littéraire , nous en serions encore à la même hauteur où nos sommités académiques nous placèrent^ il y a peu d'an» nées , et oii nombre de nos frères se virent encore placés Tautre jour.

Pendant deux siècles et demi , les Hollandais ont &it de leur mieux pour se constituer en braves et honnêtes calvinistes. Oi , la réputation de bon sens , de probité et de charité, que la nation a su se conserver pendant ce temps , n'a été démentie qu'en un seul point. Dès qu'il s'agissait des intérêts spirituels et matériels de sa commujdion , la Hollande ne reculait devant aucun sacrifice,, pas même devant le sacrifice d'une partie des vertus qui , en toute autre occasion , ne sauraient lui être ccmtestées. La seule prisée »ily va de la souveraineté , du bieu-être, du repos de l'église de Dprdrecht" suffîsaitpour mettre tous les cœurs bien-nés en éxQoi , pour soulever parmi ce peuple bon et raison* lutUe les passioiDs les plus violentes, et les faire agir envers leurs compatriotes qui étaient fiâmes àTandenne fi>i, comme Calvin &x avait agi envers S(m ancien colla.- IxHrateur Servet. Cette pensée les conduisait, envers les Catholiques et ks dissidents issus du giron même de l'égUse calviniste, aux excès dont les annales du temps font m^ticm ; cette pensée les faisait prôner comme un chef-d'œuvre d'esprit le recueil de saletés et de sacn> lèges de l'ami intiine de GuiUaume I , Mamix de S».- Aldegonde, intitulé : Byencorf det H. Boomsch&f Kercke; c'est cette pensée qui fit empriscmner Grotitis , qui eut sa part à l'exécution d'Oldenbamevelt , qui poursuivit d'insultes et d'exacticms le pauvre Voitddl , que cepen*

dant ils reconnaissaient à l'envi comme le premier poëte de la Hollande ; c'est cette pensée qtii tâcha vainement d'exterminer toute doctrine artistique , littéraire et scientifique ^ hors celle qui s'accommodait de l'absolutisme de l'orthodoxie synodale, et qui, enfin , nia hardiment la civilisation du moyen âge.

Au fait, on venait de déterrer dans le midi de l'Europe une autre civilisation , au grand complet encore , un peu usée si l'on veut , mais jouissant de la flexibilité requise pour qu'elle pût s'adapter convenablement aux besoins de la bonne compagnie et des lettrés calvinistes hollandais. Vers la fin du seizième siècle , le peuple hollandais entra dans une nouvelle, carrière, la république stimulait alors toutes les facultés : le tiers-état, développé prodigieusement par des secousses de toute nature , se mit en mouvement et s'érigea en aristocratie , après la chute de la monarchie et de ses attributs. Vie nouvelle, société nouvelle 1 A toute société il fcut des arts , de la poésie. Où les prendre ? On avait jeté bas et traîné dans la fange les chefe-d'œuvre chrétiens du moyen âge; on avait appris à mépriser les grandes traditions nationales, parce qu'elles seiitaient trop l'étole ; bientôt on ne les connut plus du tout. Cependant il nous fallait une littérature f

Voilà que, parfaitement à propos, la littérature latine se met à notre disposition, tout comme l'architecture, la mythologie, et l'air de bonne compagnie des Grecs vinrent en aide aux besoins des Romains, qui eurent plus^ d'un point de rapport avec nos républicains de 1600. Il y eut , chez nous aussi, travestissement général ! Le diable ne se fait pas ermite — mais tel patricien d'Amsterdam se fait pasteur d'Arcadie; tel haut et pâmant

membre du gouvernement des provinces-Unies se revêt d*un tricot couleur de chair, pour feiire son tour de promenade avec la belle Didon ; telle régente rubiconde d'une fondation pieuse a sous la main les gentillesses de Martial, de Juvénal ou de Pétrone. Bref, affublé de la tunique et de la chlamyde, on n'avait plus que faire de la civilisation germanique, des droits de la nature et de l'histoire.

Le moyen âge semblait être enseveU pour toujours , quand, vers la fin du dix-huitième siècle, les investigations assidues de deux savants, doués d'un esprit pénétrant et lucide, commencèrent quelque peu à attirer l'attention des littérateurs sur l'époque méconnue. Huydecoper et Van Wyn ont rendu d'importants services à rhistoire de notre civilisation au moyen âge. Malheureusement ceux qui vinrent après eux, soit qu'ils se méfiassent de la tendance archéologique et critique des études, tendance qui allait rétablir notre nationalité sur ses bases véritables et qui pourrait bien un jour saper les fondements du temple, oii depuis trois siècles ils encensaient tour-à-tour Zeus et Luther, le polythéisme et le principe analytique, — soit que l'habitude des théories de leurs pères prévalût auprès d'eux jusqu'au point de les rendre aveugles à la lumière que Huydecoper et Van Wyn avaient fait briller dans quelques recoins de la mine d'or qu'on venait d'entr'ouvrir : les historiens officiels de notre littérature, qui ont écrit pendant la période de 1805 à 1850 , ne tinrent guère compte des indications de leurs savants prédécesseurs; au contraire, ils remirent en doute des vérités clairement démontrées et ils n'ont jamais eu le bon esprit de comprendre que

même s'ils en étaient restes où Huydecoper et Van Wyn les avaient conduits, ils ne seraient pas encore dignes de leur devanciers.

Cependant Bilderdijk, homme de génie s'il en fdt jamais, qui s'était senti toujours un grand amour pour les temps de la chevalerie, fut le seul qui fit entrevoir dans quelques-uns de ses ouvrages, qu'il était prêt à reconnaître l'existence d'une poésie épique et lyrique, antérieure à l'année 1270, l'époque oii la poésie didactique prit son élan , et à outrepasser la limite que ses contemporains avaient fixée à l'histoire de notre littérature.

Heureusement nulle cause , confiée librement à la garde de la nature, ne manque son effet, et toute contrainte se trouve tôt ou tard compensée par quelque réaction.

A mesure que les élèves répétèrent avec plus d'emphase l'hypothèse des professeurs » qu'il n'y avait pas de Uttératore au delà de l'an 1270"; que »la poésie didactique de Maerlant et de Melis Stoke faisait tous les frais de la littérature du moyen âge;" que » cette poésie était assez ennuyeuse," et que conséiquemment » l'époque de Maerlant ne pouvait être regardée que comme le crépuscule qui précède le lever du soleil de l'an 1600," il s'organisa, premièrement en Flandre, ensuite en Hollande, une réaction lente mais immanquable. Willems observa modestement qu'il ne savait pas trop pourquoi on hésitait à adopter la thèse, qu'il appuya , dans ses publications ininterrompues, de preuves nouvelles ; savoir : » que dès la seconde moitié du XII** siècle les Néerlandais peuvent se glorifier d'avoir eu une langue littéraire, servant de véhicule à des compositions littéraires de premier ordre, quoique leur valeur doive moins se calculer d'après

le nombre des poésies qui nous sont lerenues de ces temps anciens^ que d'après leurs qualités/'

Il n'y eut d'abord pas moyen d'imposer silence à l'erreur obstinée, qui continuait à proclamer l'an 1^70 comme l'époque de la naissance de la littérature néerlandaise. C'était à cette date que Maerlant le didactique acheva SSL Bible rimée {Rijmhijbel). Voilà au moins,se disait-on , un point de rapport avec nos savants traducteurs de la bible de 16181 II en a été des théories littéraires, comme des théariea poUtiques. L'on n'apprécia dans le pasaJ que oe qui se trouvait avoir de l'analogie avec le présent, et l'esprit de parti , condamna sans examen ce qui du premier coup d'œil ne trouvait pas d'équivalent dans la société actuelle. M. Groen van Prinsterer fait à ce sujet une remarque *) qui mérite à plus d'un titre d'être mise sous les yeux de nos lecteurs. Pour en juger la portée, il faut leur dire que cet écrivain et orateur, du reste homme de grand talent, estime notre passé du moyen âge, comparé aux »beaux jours" du Stadhoudérat dans la {proportion de 60 à lâOO. Nous empruntons ce rapport arithmétique au Ëiit irrécusable que M. Ghrœn (en 1846) a publié un Uvre sous le titre de Manuel de f histoire de la patrie, dans lequel il consacre 60 pages aux 16 premiers siècles de notre histoire et 1300 à notre histoire depuis 1550. Et voici cependant le témoignage qu'il rend par rapport à la fidélité et à la louable justice distributive de ses confrères, les historiens de la Hollande réformée :

*) Archives ou correspondance inédite de la Maison ^Orange^ Nassauy Tarn, I. (Éd. 1841), p. 163^.

» Notre histoire sous les Ducs et Comtes a étë étrangement défigurée. Aux causes indiquées ci-dessus, ajoutons la défaveur extrême qui, par les horreurs de la guerre contre PhiKppe, rejaillit sur le pouvoir monarchique, même durant les temps antérieurs à cette lutte. Tout acte d'autorité parut de la tyrannie, toute rébellion sembla légitime."

»A mesure que les institutions se modifièrent, on voulut retrouver le présent dans le passé ; on s'efibrça de justifier et d'ennoblir le gouvernement républicain , en lui cherchant une antique origine. Les plus beaux traits de nos Annales furent effacés. On ne se souvint plus, ni de Florent V assassiné par les Nobles et victime de son zèle pour le peuple; ni de toute cette antique Maison de Hollande (922 — 1300), si glorieuse et si populaire ; ni de Guillaume le Bon (1305 — 1337) , auquel ses sujets offrirent le double de la somme qu'il leur demandait et qui alors ne voulut rien accepter , sachant que leurs bourses lui étaient ouvertes; ni de Philippe de Bourgogne (XV* siècle), prince puissant et magnifique, mais dont le plus beau titre est d'avoir été également surnommé le Bon et le Père de la Patrie: sous l'impression des opinions républicaines cette série de souverains devint une succession d'usurpateurs et de tyrans ; foulant aux pieds les Contracts et les Privilèges, qui formaient, disait-on, la base unique de leur pouvoir." etc. etc. » Nos historiens répétèrent à l'envi ces erreurs."

Maerlant (pour en revenir à notre rimeur biblique) avait son mérite à lui : il a coopéré à la propagation des connaissances utiles au XII" et XIII» siècle ; de plus, quelques-unes de ses pièces de vers ne sont pas dépour-

vues d'élévation poétique, surtout celles que lui inspira sa vénération particulière pour la Ste. Vierge. Mais ce qui a surtout contribué à le faire considérer comme un convenable avant-coureur des poètes néerlandais brevetés du dix-septième siècle, c'est sa sympathie pour les bourgeois et les vilains ; c'est sa méthode un peu cavalière dé gourmander le clergé et la noblesse ; c'est le sangfroid avec lequel il fait l'éloge de ses propres ouvrages et de leur véracité, par opposition aux «énormes mensonges," dont d'autres poëtes avant lui avaient eu l'extrême audace de remplir leurs écrits. Voilà au moins plus d'un siècle que tous les rangs de la société s'amusaient des contes du Renart, des romans en vers résumant les traditions poétiques qui se rapportaient à Charlemagne et aux chevaliers de la Table Ronde. Aux yeux de Maerlant , c'était une ignominie de propager ces «mensonges," ces «fables," ces «rêveries," en un mot, ces choses qui n'existaient pas, qui jamais ne s'étaient vues que dans l'imagination des «menteurs" se disant poëtes.

Il semble que ces récriminations de l'honnête Maerlant contre les poésies, qui , de son temps , jouissaient à bon droit d'une grande réputation , auraient au moins dû convaincre nos sceptiques intraitables, que Maerlant n'était pas «le père des poëtes néerlandais" — comme on se plait à l'appeler. Il n'en a rien été ; et M. le professeur Visscher, qui, en ce moment, s'occupe d'écrire une histoire de notre littérature , commence son histoire par l'éternel Maerlant , quoiqu'il paraisse que le spirituel auteur, riche en expédients, assigne la première place à Maerlant plutôt en vertu du nombre

d'ouvrages qui nous sont venus de lui , que parce qu'il le suppose réellement être l'inventeur de notre poésie nationale ; par cet arrangement , M. Visscher ne vient pas trop en contradiction avec ses anciens compagnons de coU^e , et il fait cependant les concessions indispensables à la science nouvellement établie.

Après la grande révolution politique de la fin du XVin siècle, on s'est mis à refaire bien des choses. Dans presque toutes les régions de la pensée et de l'action humaines, une nouvelle vie commença à se manifester, et, tant en bien qu'en mal, des forces inconnues jusqu'alors s'appliquèrent, soit instinctivement, soit avec la conscience de leur travail, à la reconstruction de l'édifice social. Les lettres, bien qu'elles ne fussent que médiocrement encouragées par le grand homme de guerre et d'état, le généralissime de l'époque, se ressentirent d^à du nouvel élan qui se communiquait alternativement à tout ordre d'objets; le romarUisme, comme on l'a appelé par la suite, commença à poindre à l'horizon, annoncé par la citoyenne de Staël, l'iUustre protestante, esprit fin et énergique à la fois, fille d'un habile homme d'aifaires, et par le V®. de Chateaubriand , le catholique chaleureux , le grand poëtc , issu d'une famille royaliste jusqu'au fond des entrailles depuis bientôt huit siècles; annoncé par les Allemands, qui depuis Albert Durer , le romantique, n'avaient pas eu de peintres, et chez lesquels le classicisme de l'école d'Opitz n'avait pas pousse plus profondément que le savant didactisme de Pope (tout spirituel qu'il était) chez les Anglais, shakespeariens obstinés. Le romaniiême, c'est le retour à la justice dans l'appréciation de la

littéiatore, au christianisme dans l'art en général , à la peinture locale dans la poésie ^ à l'analyse philosophique et aux vrais résultats dans l'histoire.

Mais M°*^. de Staël avait beau proclamer l'ère nouvelle ; Chateaubriand et Overbeck (le peintre) avaient beau prouver l'unité de la poésie et du christianisme, soutenus par les théories des Schlegel et par les fantaisies ingénieuses de Tieck et de E. T. A. Hoffmann — la Hollande ne s'en ressentit presque pas. Si des poètes, comme Bilderdijk et Tollens, rentrèrent dans la véritable voie, le pr^Doier dans la religion, l'autre dans la nature, voie abandonnée depuis Vondd (f 1679) — les philosophes et les historiens retombèrent dans des erreurs dignes des siècles de prévention et d'esprit de parti. L'on ne tint aucun compte des louables travaux de la seconde moitié du XVin siècle : on considéra les investigations ded Huydecoper, des Van Wyn, des principaux membres de la Société de Leyde, comme non-avenues : les vues par rapport à la littérature s'obscurcirent après la grande secousse de 1795, au lieu de s'éclaircir de plus en plus. L'on tâcha de barrer le chemin des études de linguistique au moyen d'une orthographe gouvernementale , et d'une grammaire brevetée ; la Société det heaux-arts et des sciences couronna en 1805 une histoire de notre poésie , intitulée : Proeve eener geschiedenis der NederduitscAe Dicktkunst, dans laquelle l'auteur, M. Jérôme de Vries, prononça le mot d'ordre que presque tous ses successeurs ont avoué ou répété à haute voix: Le moyen âge, ce li'est que ténèbres épaisses. Au moyen âge, Tart et la poésie étaient enfouis «dans les antres fétides des moines pares-

seux*' 1) ; donc, l'art et la poésie, les «lettres classiques^ surtout, étaient nuls. Quand quelquefois ils étaient tirés de leurs réduits , » les moines s'en servaient pour se donner un air important et pour tromper le peuple." Au reste «l'on se verrait frustré dans son attente, en pensant trouver la moindre élégance dans la langue et la poésie du Xm siècle."

Cette sentence et l'opinion générale qu'elle formulait avec assez d'exactitude, en imposaient tellement à WiUems lui-même , que , bien que par la suite il ait conquis des lauriers immortels dans ses combats pour la cause de la vérité, il aflSrma sérieusement, en 1819, que Maerlant avait été le premier à se frayer un chemin à travers les ténèbres de l'ignorance 2), et que M. de Vries avait bien raison dans ses impertinences contre la poésie du treizième siècle 3).

M. le professeur Van Kampen, en 1821, se vanta d'avoir une conviction analogue à celle de M. de Vries 4).

M. P. -G. Witsen Geysbeek 5) commente le silence de ses contemporains par rapport à une des perles les plus précieuses de notre poésie antérieure à l'époque de Maerlant, le roman de Floris ende Blancefloer^ en assurant que c'est une «monstruosité dégoûtante, comme on pourra se le figurer sans peine, en songeant

1) Proeve eener Qesck. der Ned. Bichtk,, T. 1, p. 1.

2) V^erhandeling over de Aederduytsche tael en letterkunde^ opzigtelyk de zuydelyke provintien der IVederlanden , T. I. p. 462.

3) Ib. p. 173.

4) Beknopte Geschiedenis der letteren en wetenschappen in de D^ederlanden. Trois vol. in 8vo,

6) Biograph, Anthol. en Crit, woordenboek der JVederduitsche Vichters. Six vol. in 8vo.

aux temps rieculés qui le virent naître.^ Le savant allemand HoSînann de Fallersleben , qui a donné une édition soigneusement élaborée du poëme, observe que les grossièretés avec lesquelles M. Witsen Greysbeek tâche de flétrir la couronne du poëte Thierry d'Assenède, ne lui fait pas regretter un seul moment les veilles labo* rieuses qu'il a consacrées à la copie critique et aux commentaires du précieux manuscrit, le seul qui en existe 1). Nous sommes, du reste, convaincus que Witsen Geysbeek, considéré jusqu'à ce jour comme une espèce d'oracle dans toute question d'histoire littéraire néerlandaise, rC avait pas seulement eu sous les yeux le texte de ce jaoëme^ quand il prononça cette sentence ronflante.

M. de Clercq, en 1822, ne paraît pas croire qu'il soit possible que Maerlant ait eu des prédécesseurs dignes de quelque attention 2).

M. le professeur Siegenbeek, en 1826, partage les opinions de son ami M. de Vries 3).

M. J.-F.-X. Wûrth aîné, quia écrit en français un Cours préparatoire à V étude de la littérature hollandaise ^ dans lequel ,. pour l'édification de la jeunesse (!), figurent sur le premier plan uue traduction du Chevalier Sox de Voltaire et une tirade de tragédie assez graveleuse , prétend qu'au treizième siècle » on vit naître une infinité (!) de romans en vers, que les jeunes filles lisaient en même temps qu'elles feuilletaient leurs Hvres d'heures" — '- mais que seulement »au XIV siècle (I) trois

K) Ploria ende Blancefloer, p. YIII.

2) Over den invloed der Vreemde Letterkunde op de Nederlandsche^ etc. p. 31.

3/ Beknopte Gesckiedenis der Nederlandsche Letterkunde ^ p. SU).

poëtes , Maerlant , Jean Helu et Melis Stoke , eontribuèrent infiniment à donner quelque fixité à la langue/' dans laquelle cette «infinité de romans'' avait été écrite.

M. BoTnring répète en anglais que Maerlant est notre premier poëte, le père de notre littérature, — mais que néanmoins il insérera dans son Anthologie des passages de poésies qui sont aussi vieilles que la langue ellemême 1).

M. J. de 's Grravenweert, en 1830, s'est dit et l'a répété dans une lettre au roi que » l'époque était venue de faire connaître notre littérature à l'étranger." C'est dans ce but que M. de *s Gravenweert s'est mis à l'œuvre et qu'il a bien voulu se servir de la langue française. Il nomme aussi, comme le premier des » anriens auteurs qui nous restent," Jacques de Maerlant, greffier de la ville de Damme en Flandre ; mais il dit ailleurs que » les lais des ménestrels , les romans de la Table Eonde du roi Arthur , traduits par Claes van Brechten de Harlem, en Hollande, ouvrent le catalogue des auteurs néerlandais 2)." Eien n'est plus inexact; mais voyons ce qui va suivre : » Néanmoins" observe le docte littérateur , » néanmoins leurs ouvrages, depuis longtemps perdus et oubliés , pâlissent devant ceux de Jacques de Maerlant, le plus ancien auteur, etc." C'est ainsi que M. J. de 's Gravenweert, » chevalier de l'ordre du Lion néerlandais, membre de l'Institut des Pays-Bas, etc., etc.," prétend faire pâlir des choses depuis longtemps perdues et oubliées.

1) Batavtan Anthology^ p. 31.

2) Essai sur Vhistoire de la littérature néerlandatse, p. 10^

Ajoutez à cet habile tour de main l'incroyable méprise de rhistorien qui indique comme perdus et oubliés les romans » de la Table Ronde du roi Arthur /' dont Huydecoper et d'autres avaient fait un fréquent usage dans leurs commentaires et critiques, et qui depuis peu, représentant un chiffre de peut-être soixante-dix-mille vers , ont été imprimés et publiés en entier , sans que les éditeurs aient été en faire la recherche dans les ruines de quelque vieux manoir, comme on pourrait le supposer : tout simplement ils ont été les prendre sur les rayons de la bibliothèque royale de La Haye et de celle de la Société littéraire de Leyde, où M. de 's Gravenweert aurait pu les trouver comme eux.

M* Buddingh, en 1835, pense agir bien généreusement en augmentant de vingt ans le nombre des années qu'on attribuait jusqu'ici à la littérature néerlandaise. Ne soyons pas ingrats envers M. Buddingh et accueillons gracieusement la date de 1250.

Le docteur Fr. Otto croirait déroger en ne transmettant pas aux Allemands et aux Américains la même époque, comme point de départ de notre littiérature 1).

M. le docteur ter Haar, dans son discours JDe ^influence du christianisme sur la poésie 2), salue le vieux Maerlant comme le père de la poésie flamande.

Le prof. Meyer 3) , le prof. Lauts 4) , le doct. de

1) Die Geaammt-Litteratur Niederlands , Hildburghauseri , Amsterdam, u. Philadelphia. 1838.

Z) Over den invloed van het Christendom op de poëzijy p. 361.

8) Bet l^ven van Jezus, etc. p. XI I.

4) yoorlezingen over de Nederl. Letterkunde, sedert de vroegsie Hjden, 4829, T. I, p. 35.

Gdder 1) , s'empressent de prêter l'appui de leur autorité à une erreur qui est sur le point de passer en axiome.

M. le professeur Lulofe, en 1845, dans un écrit de 450 grandes pages, intitulé Manuel de la première JleuraUon de la littérature néerlandaise 2), cite les passages pris dans les œuvres de Maerlant et des partisans de son école , où l'honnête greffier de Damme se récrie contre la tendance poétique, qui , lors de son début en scène , avait détourné le monde des spéculations purement morales et scientifiques. Il voue aussi un des chapitres de son Manuel à l'apologie de quelques fragments de ces poésies que Maerlant avait critiquées ; mais cela n'empêche point que, selon lui, le critique ne soit plus ancien que les poètes, et, à haute voix , il proclame Maerlant le père des littérateurs néerlandais. Maerlant est donc , pour M. Lulofs, le père de ses prédécesseurs, le père des auteurs qu'il bafoue : un père bien cruel ; mais par bonheur, c'est un père impossible.

Mais que veut-on ? En 1844 , un écrit mensuel de premier rang, un organe littéraire qui s'était décoré luimême du titre de Guide 3), venait de déclarer d'un ton magistral que nous n'en étions qu'au troisième siècle, depuis que la langue néerlandaise s'était élevée au rang de langue écrite.

En 1845, M. le professeur Schrant vint à l'appui de cette thèse ridicule, en laissant échapper une phrase

1) Par son apologie d'un Tableau de l'histoire de notre littérature. Z) Handboek van den vroegsten bloei der JVederlandsche Let' terkundcf etc.

3) De Gids. Boekb, p. 102.

enthousiaste dans laquelle il désigne Yondel (né en 1587, mort en 1679) 'comme wle père de la poésie néerlandaise."

Enfin , M. Kuyper , qui vient de publier une histoire littéraire à Tusa^e des élèves de l'académie militaire de Bréda , s'en ticit toujours à Maerlant.

Voilà donc touie une file d'académiciens, de lauréats, de sommités littéraires, qui, les uns, à défaut d'études, les autres à défaut d'intelligence, quelques-uns à défaut de bonne foi , ont écrit sur leurs bannières les chiffres de 1250 , 1270 ou 1550 , comme marquant l'époque de la naissance de notre littérature. Le savant allemand Mone n'avait pas eu tort quand il nous reprocha, »que les Néerlandais sont devenus des étrangers dans leur propre littérature 1)." Or , il avait plus qu'un autre le droit de se plaindre de la sorte, car, bien que Willems, que j'ai déjà nommé plus d'une fois, et ses amis en Flandre, aient depuis longtemps fait entrevoir un meilleur système, c'est aux Allemands , c'est à M. Mone en particulier , que nous sommes redevables d'une connaissance quelque peu complète de nos trésors d'ancienne poésie.

Les Hollandais avaient depuis longues années Thabitude de faire venir, dans la saison, des Allemands pour faucher l'herbe et les grains. Nous avons eu recours à des bras étrangers pour subvenir à notre nourriture et à celle de notre bétail. Dieu n'a pas voulu que nos obligations envers les Allemands en restassent là. En ce moment, notre littérature du moyen âge nous serait encore inconnue en grande partie , si l'allemand Wolf n'était venu défricher le

i) Vebersicht der Niederl. Litteratur altérer Zeit. 4838.

sol de nos traditions nationales (poésie par le fond' et souvent par la forme) ; si l'allemand Hoffinanir n'était venu publier et commenter des chefs-d'œuvre de notre poésie, tant épique que lyrique et dramatique; si l'allemand Grimm n'avait démêlé notre ancienne grammaire ; si l'allemand Mone^ enfin , n'avait fait un dénombrement de nos ouvrages !

Mais, Dieu soit loué ! la honte qui se rattacherait à la confession que nous venons de fedre , est presque compensée par le sentiment d'orgueil avec lequel nous pouvons aujourd'hui porter nos regards sur une nouvelle école Httéraire, qui commence de plus en plus à s'affermir dans la bonne voie et dont les organes ont trouvé quelque écho dans les différentes classes de la société néerlandaise. MM. L.-Ph.-C. van den Bergh, Jonckbloet^ Mathias de Vries , et quelques autres^ qui la plupart appartiennent à une nouvelle génération hollandaise, ne sont pas tombés dans les erreurs qui (il £siut en venir à ce pénible aveu) ont encore la vogue dans les masses civilisées. Nul doute cependant que la nouvelle écde , à force de travaux assidus , ne vienne à bout de dompter les préjugés et de ceindre de la couronne resplendis*^ santé, qui lui est justement due, la littérature néerlandaise dans toutes ses périodes. On pourrait se représenter ces périodes environ par les chiffres suivants :

Moyen âge : 1100—145».

Période de transition : 1450 — 1550^ Renaissance : 1550 — 1790.

Période de transition : 1790—1830.

Bomantique : 1830 —

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