‹ De la littérature Néerlandaise à ses différentes époquesChapitre 7 sur 24 · POÉSIE ÉPIQUE PROFANE · texte numérisé non relu

POÉSIE ÉPIQUE PROFANE

Sans que nous ayons beaucoup cherché à systématiser^ on a pu voir par la manière même dont nous traitons notre sujet, et d'après le point de vae général sous lequel nous avons envisagé jusqu'ici la littérature néerlandaise, que nous ne professons pas un respect absolu pour les poétiques d'Anstote, d'Horace et du «sieur Nicolas Despréaux". Nous ne prétendons disputer ni aux rhétoriciens de la renaissance, ni à ceux de la civilisation antique, le moindre rayon de l'auréole dont leurs contemporains se sont plu à les entourer ; si ces contemporains ont approuvé les règles auxquelles les »l^islateurs du Parnasse" ont assujetti

The eagle-spîi]JLt of the chil4 of song ,

ce n'est pas à nous d'en discuter la justesse. Mais, d'un

autre côté , nous tâcherons de faire valoir avec toute

l'énergie qui peut se rencontrer au fond d'un cœur

germanique, le droit indisputable que nous avons à la

liberté de conscience^ tant en fait de littérature qu'en fait de religion ; et nous revendiquons aussi le même droit en faveur de nos ancêtres du moyen âge , protestant hautement contre l'injustice avec laquelle on a pesé les poésies, soit du Xiil soit du XIX siècle, au poids étalonné par César Auguste ou par Louis XIV. Nous ne voulons plus des théories anciennes , surannées , à moins qu'elles ne donnent des formules générales, universelles et pouvant s'appliquer toujours et partout, parce que ces formules sont prises dans la nature, dans l'âme humaine, et qu'elles sont essentiellement invariables comme leur type divin, l'être suprême et éternel.

Aussi, dans notre poétique particulière, n'avons-nous guère été plus loin que de poser les quelques règles qu'on puise immédiatement dans l'ensemble des qualités de l'homme, convaincus qu'en voulant passer outre , il ne tient qu'au premier venu (pourvu que ce soit un génie artistique) de nous confondre , nous et notre théorie péniblement élaborée. *Nous n'admettons dans la littérature, comme nous l'avons défini dans notre introduction , que trois grandes catégories de production, déterminées par la position que l'auteur occupe vis-à-vis de son sujet.

Si le poëte parle pour lui-même, s'il est censé exprimer personnellement ses sensations et ses idées et s'il n'est pas de rigueur qu'on lui suppose un auditoire ; si , en un mot, l'expansion de son cœur pouvait raisonnablement se produire , sans qu'il se doutât qu'il eût des témoins, — l'œuvre qui surgit de son inspiration doit être classée dans la catégorie lyrique.

Si, au contraire, l'auteur peint pour les autres, dont la

présence seule peat motiver son travail, ce qu'il a vu^ senti, ouï dire, ce qu'il a combiné, transformé et rendu propre à être compris et apprécié par son auditeur, — ce poëte ftit des compositions épiques.

Enfin , un auteur qui se suppose un public, mais ne parle pas personnellement, soit pour s'épancher, soit pour décrire ; un auteur qui fait parler les autres , qui met en scène des personnages de son choix ou de son invention, qui dans l'ensemble de leurs discours et de leurs actions présentent le tableau complet de ce que le poëte a voulu dire, — un tel écrivain est , selon nous, auteur dranuUique.

L'art lyrique.

L'art épique.

L'art dramatique, voilà les trois catégories dans lesquelles se classent nécessairement toutes les productions de la littérature.

Il est vrai que sans encourir le blâme que nous avons redouté pour nous-mêmes, s'il s'agissait d'une poétique future, on peut, en traitant l'histoire de l'art, fidre une foule de subdivisions tout aussi rationnelles que les grandes catégories que nous venons d'établir ; il paraît même convenable d'admettre une quatrième catégorie qui cependant doit naturellement relever des autres, mais qui s'en distingue par un élément principal qu'elle emprunte à la science : c'est la catégorie de la poésie didactique. Toutes les autres formes, toutes les autres dénominations , tous les sujets sont compris , par une loi naturelle qui n'est pas susceptible d'extension , dans l'une ou l'autre de nos grandes catégories ; quelquefois , il est vrai, ils sont d'une nature mixte, et on est alors

foicé de leoi assigner la place à laquelle leur donne droit leur élément prédominant; mais il «est constant qu'en voulant daaeer les productions littéraires dans un ordre systématique y la division principale devra toujours se régler d'après les trois positions où se trouve l'auteur par rapport à son sujets et que nous venons de mentionner.

Qu'on s'amuse donc à créer des règles^ en vertu desquelles un poëme peut revendiquer l'honneur d'être intitulé : ode, tragédie , ou épopée , — nous ne voulons entrer dans aucune dispute à ce sujet. La narration — voilà ce qui constitue pour nous la poésie épique. Si le poëme épique est né d'un cjde de traditions populaires , lentement , sans qu'on s'en aperçoive , et que tout à coup il se trouve dans un état de perfection qui lui assure dorénavant une existence positive et inaltérable, — nous sommes prêts à reconnaîtra à une pareille création le nom d'épopée* La poésie d'expansion , de méditation, de raisonn^nent même, — ^ pourvu que l'auteur ne vise point à quelque but au-delà de sou chant Mi et Musiê, — c'est , à nos yeux, de la poésie lyrique. Nous ne nous occupons pas du degré de sublimité, d'ivresse, d'incohérence, requis pour tout poëme lyrique qui prétend être appelé une ode ; nous ignorons également le nombre de pieds pour chaque vers et le nombre de vers pour chaque strophe , -^ s'il était àb rigueur qu'une ode fût divisée en strophes. Tout dialogue, dans lequel les interlocuteurs sont censés exprimer une individualité propre à chacun d'eux , relève à nos yeux du drame.

Or, nous ne cherchons pas toujours un Achille

colérique , nous ne cherchons jamab un héros à gants blancs

qui régna sur la France

Et par droit de conquête et par droit de naûsance,

dans les traditions , les histoires y les contes innombrables du moyen âge , dont aucun n'est entièrement dépourvu de cette vitalité poétique , de ce coloris , de cette plasticité frappante , qui nous met en droit de les classer parmi les productions de l'art épique.

C'est un fait établi, que, dans toutes les phases de sa civilisation, la société éprouve le besoin irrésistible de se nourrir d'éléments et de résultats historiques. Quelque jeune ou quelque développé que soit un peuple, il ne saurait vivre sans se repaître incessamment des idées qui ont entouré son berceau, qui , énoncées par ses ancêtres, ont dominé |eur vie , leurs mœurs , leurs actions, ou du moins se retrouvent au fond de leur âme, et qui, seules, peuvent nous expliquer leur histoire. Il est vrai que rarement l'amour que nous inspire le principe, à la force duquel nos pères ont dû le caractère et la physionomie qui les distinguent de leurs contemporains, procède d'une manière analytique, et qu'il n'a presque jamais la conscience claire et précise de sa propre existence. Presque toujours cet amour se rattache aux formes dont le principe s'est revêtu, il n'est donné qu'au philosophe d'expliquer la sympathie mystérieuse que nous inspire l'histoire de nos pères par la CiOmmunauté de base, sur laquelle leur existence et la nôtre sont assises : communauté d'origine, d'organisation physique , de climat, de sol, de caractère et de traditions primitives. Il est constant, et personne ne peut nier le fait , de quelque

manièie qu'il le comprenne ou qu'il l'explique, que nous ne vivons pas seulement avec nos contemporains, mais que nous vivons encore avec l'histoire ; c'est-à-dire que nous ne vivons pas seulement avec cette histoire dont nous sommes nous-mêmes des personnages plus ou moins actife, — mais aussi avec l'histoire du passé. Celle-là est témoin de nos actions, et quelquefois influe davantage sur notre manière de penser et d'agir que les vivants dont nous sommes entourés. Heureux l'homme, heureux le peuple , qui ne contrevient pas à cette influence salutaire, car c'est anéantir une des indications les plus précieuses qui peut servir de guide dans le labyrinthe de ce monde et qui est la seule garantie d'un développement naturel , rapide , immanquable.

Depuis que l'imprimerie a été inventée, l'histoire ne prend plus une part aussi active à la direction de la vie des peuples , et surtout des individus. Depuis que l'histoire a été écrite et imprimée, elle est devenue en quelque sorte une lettre morte, qu'on consulte, comme le protestant consulte sa bible , mais qui ne nous parle plus dès notre berceau, qui ne respire plus à côté de nous, qui ne nous prend pas par la main pour nous mener dans la bonne voie. Ce n'est plus une voix vivante qui se fait entendre de tous, — c'est un monument paléographique , qu'à grand'peine les savants parviennent à déchifirer, et qu'après bien des conjectures , bien des méprises, bien des joutes dialectiques, on finit ordinairement par interpréter de convention. L'histoire est devenu un pédant qui par ses interminables discours a Êdt si bien qu'une léthargie , qui semble prédire la mort, s'est emparée de la pauvre, de la belle Tradition,

de cette enfent divine, causant à son aise avec la bonne et fraîche paysanne , avec le fermier, à l'esprit droit et au cœur ouvert, courbé sous le poids de ses travaux ; mais ne sachant pas tenir tête à un pédagogue ennuyeux, qui de temps en temps se métamorphose en escamoteur, et n'a pas honte d'appliquer les tours de gobelet aux événements les mieux constatés. Quelques histoires, à de certaines époques, se sont trouvées mutilées au point de mériter réellement le dédain avec lequel les socialistes de nos jours traitent toute donnée, toute situation historique.

Il n'en était pas ainsi autrefois. L'histoire, ce bien commun de tous les peuples, se transmettait de père en fils, et il ne s'est jamais vu qu'on songeât à s'ériger en juge du travail des siècles, qu'on substituât des fondements de sa propre invention et arrangés à son goût personnel, aux bases sacrées sur lesquelles reposait l'édifice depuis des temps immémoriaux. Les peuples ne se laissèrent pas plus imposer l'histoire que la langue; de là viennent peut-être les proportions gigantesques des anciennes histoires et le caractère grandiose des vieilles langues; on n'y aperçoit ni les combinaisons mesquines de l'esprit, ni les rafiSnements du soi-disant bon goût, qui ont envahi les histoires et les langues écrites des derniers siècles, et qui en ont presque banni toute espèce de grand mouvement.

L'esprit vivifie, la lettre tue. Vers l'an 1200, à travers le prisme des siècles, Charlemagne avait au moins grandi d'un pied. Les savants de nos jours surent se soustraire à l'illusion ; ils aimèrent mieux consulter l'historiographe Eginhart ; ils aimèrent mieux enchérir sur l'exactitude d'Eginhart lui-même — et la pauvre relique du bras

de Tempereur qu'on voit à Aix-la-Chapelle fut dédarée être un tibia , en dépit de sa main dorée. En un mot, les ohiffires immuables ont chassé les sentiments de l'âme qui grandissent avec le peu^e; la lettre a tué F esprit. Je ne sais, si en général on se trouve mieux du sjrstème moderne, — mais, pour moi, qu'on me permette de préférer la poésie, la paye science de l'âge du roi Philippe- Auguste, à la statistique, cette sdence. . . un peu sèche de l'âge de M. Louis Bonaparte. En tout cas, c'est l'histoire traditionnelle, l'histoire en tableaux et en figures, et non pas l'histoire en chiffires, qui a enfanté la poésie du moyen âge.

»La Germanie orientale," comme le feit remarquer fort bien M. Snellaert {Histoire abrégée de la JAttératwe Flamande^ pag. 17), «est plus lyrique dans le génie de sa poésie;" tandis que » la partie tournée vers l'ouest, ou la Germanie inférieure, est plus portée vers la forme épique." Toutefois, nous ne négligerons pas les anciennes poésies lyriques et dramatiques nées sur notre sol, bien que nous nous occupions en premier lieu du genre épique, comme étant le plus r^narquable.

Cette poésie épique ou de narration se divise d'abord en poésie sacrée et pro&ne. Nous parlerons j4us tard de la première, consistant principalement en extraits rimes des livres sacrés , légendes de saints ^ traditions concernant les attributs de la religion, etc.. Dans cet article nous ti^iterons des poëmes qui se rapportent i rhistoire pro&ne, plus ou moins idéalisée.

Ce sont principalem^t «ept cydes de faits, d'idées et de traditions populaires > qui ont donné naissance à k poésie épique profaâe du moyen âge.

10. Les anciens récits nationaux qui se répétaient parmi les habitants du littoral de la mer du Nord et des rives du Bas«Bhin ;

Page 1