Les faits d'armes des Croisés dans la Terre Sainte
Et, en dernier lieu, la matière des chroniques néerlandaises, quoiqu'à peine l'on puisse admettre ces dernières au nombre des cycles poétiques, à cause de la réalité matérielle qui en forme le sujet et de la sécheresse du stjle de la plupart d'entre-elles.
H est encore une infinité de contes et de fabliaux de tout genre, qui se sont maintenus depuis les temps les plus reculés jusqu'aux époques, oïl les morceaux de longue haleine, que nous venons de désigner, étaient déjà tombés dans un total oubH. Ces contes, qui, en forme de chansons en couplets, se gravaient &dlement dans la mémoire, qu'on savait jvâ^r cœur, d»is le vrai sens du mot, se chantaient partout dans les classes inférieures ; ils sont très-intéressants, quant à leur pensée fondamentale; — mais comme ils ont tour à iour revêtu les formes des Ages qui se les ont transmis, et que la plupart d'eux sont répandus dans tous les dialectes germaniques, on ne peut pas leur assigner une origine précise. Aussi ce ne sont après tout que des détails subordonnés aux grandes créations nationales dont nous nous occupons principalement ici.
Les cinq premiers cycles d'idées que nous avons mentionnés plus haut , pourraient à juste titre être nommés des spirales, qui s'entourèrent, à tout moment, pendant le cours du moyen âge, d'un nouveau cercle, et dont le centre, s'élevant comme le point culminant d'un cône, se perd dans la nue des temps.
Quoiqu'au onzième siècle les habitants de la Néerlande fussent entrés dans une nouvelle ère de leur existence; quoiqu'il se fût établi un autre ordre d'idées, que la vie sociale et politique eût acquis l'organisation stable et solide qui devait caractériser les cinq siècles suivants; quoique la langue, refondue et enrichie, se fût appropriée à tous les besoins de la civilisation nouvelle, en obéissant autant aux exigences d'un luxe princier et de bon goût, qu'à l'usage instinctivement rationnel du guerrier et du laboureur, — les traditions des aïeux eurent cours parmi toutes les classes de la société. Tantôt, c'était sous une forme naïve et simple que le souvenir des traits frappants de la vie de quelque génération depuis longtemps éteinte se reproduisait au coin du feu des familles, ou que ces faits se racontaient à l'heure du repos , sous quelque vieux chêne ; quelquefois, c'étaient des fragments décousus et mutilés que lesménestreb et les jongleiirs chantaient dans les foires et dans d'autres fêtes, et qui, répétés de bouche en bouche, s'étendaient et s'enrichissaient à mesure que la fentaisie s'éveillait davantage et se plaisait dans de nouvelles combinaisons.
De cette manière les grandes traditions du peuple se conservèrent, subissant des modifications dans la forme, mais dans la pensée fondamentale restant fidèles au type
primordial. Le moment où les flots traditionnels parviendraient à se fixer et à acquérir une brillante immutabilité, qui durerait autant de siècles que la langue saurait se défendre de réformes essentielles, ce moment serait celui oii un homme d'un génie supérieur réussirait à donner une direction régulière à ces eaux qui erraient librement à travers les champs, et assignerait à leurs ondes argentées un lit de sable blanc creusé à dessein. C'est ainsi qu'au commencement du treizième siècle, il surgit, en Allemagne et dans la Néerlande, un poëte qui rassembla les anciennes traditions des Nibelungen, et que fut composée l'épopée qui fit les déKces du moyen âge; épopée, qu'après trois siècles d'un insolent oubli , les critiques de nos jours ont proclamée à juste titre riliade germanique. Plusieurs détails de la » chanson" des Nibeltmgen se confondent avec les traditions nationales des Hollandais, et comme l'action principale du poëme se passe sur les rives du Bas-Bhin, comme le héros de la première partie de cette composition grandiose est le fils du roi de la Néerlande, notre nationalité peut revendiquer en grande partie l'honneur d'être le berceau de cette belle épopée, quoique (autant qu'on en peut juger par deux petits fragments du texte néerlandais, les seuls qui en existent) le poëte néerlandais du XIII siècle paraisse avoir traduit son contemporain le poëte allemand; à moins qu'il n'ait travaillé sur le même canevas, et que peut-être ils n'aient suivi tous les deux un texte écrit dans un dialecte thiois antérieur à leur époque.
Si nous avons eu notre Iliade, nous avons aussi une Odyssée, digne d'être mise en parallèle avec le récit des aventures d'Ulysse. La Goeéroen , d'abord simple saga
danoise^ s'agrandit jusqu'aux proportions d'un poëme épique, en revêtant la forme néerlandaise, sous laquelle elle passa, au treizdème siècle, dans la littérature hautallemande. Ce poëme (ce sont les paroles de M. Snellaert que nous reproduisons ici) consacre l'inaltérable fidélité de la femme germanique. Dans les Nibelungen, tout s'empreint de formes mâles et robustes; la force individuelle, sans être surhumaine, y dépasse la conception ordinaire. On n'y voit que combats, haine et vengeance; tout y est gigantesque et terrible, jusqu'à l'amour de la femme, qui le dispute à l'homme en vigueur et en passion. Dans la Goedroen, au contraire, la poésie néerlandaise est un chant suave comme le sommeil d'une jeune vierge. La Gœdroen se dénoue par une réconciliation, les Nïbeltmgen, par le massacre et la ruine de toute une tribu.
Par malheur le vandaUsme effréné des classiques de la renaissance du XVI siècle, qui, avec le parchemin de nos épopées, a relié ses grammaires latines et ses Gradua ad Pamas^um, ne nous a pas conservé la moindre parcelle du poëme; et n'eût été la traduction allemande qui en rend témoignage, nous en ignorerions jusqu'à l'existence.
La vie des bois et des champs ne pouvait pas manquer de laisser une forte empreinte dans l'esprit de nos pères , qui n'étaient pas , comme nous , casernes toute la vie dans les immenses prisons , sans soleil et sans air, que nous nommons des cités. La fantaisie des artistes du moyen âge qui, de préférence, introduisaient des bêtes et des monstres dans leur ornementation symbolique, s'explique facilement par la même influence de la vie champêtre qui produisit les febles d'animaux.
La Êoniliarité qui s'établit entre les hommes et les ha* bitants des bois auxquels ils ne cessaient de faire la chasse, oominença par produire une certaine fraternité enlare tous ; et, par la suite, elle entretint ce grand pendmnt à emprunter à la société des animaux des parabole» et des leçons de morale pour les hommes. Nous possédons un grand poëme épique, Rdnaert de Vos, connu en France, sous le nom de Bomati du Benard , dans lequd cette double action de la vie en commun avec le$ créatures animées, mais dj^ourvues de raison humaine, se Êdt voir dans des tableaux pleins dévie, d'invention, de finesse et de couleur. Dans le premier des deux livres, dont se compose cette fsible immense , l'auteur paraît vivre de compa^ie avec les personnages qu'il fait agir, chacun d'après son caractère particulier et généralement reconnu; tout comme si ce n'était dû qu'au hasard qu'il fait parler id des bétes et non pas des hommes. Ce livre paraît avoir été écrit vers l'an 1170. Dans le livre second, qui semble dater du comm^icement du XXV siècle et qui est savamment compilé de diverses anecdotes courant au moyen âge sur le compte du Rena/rd, il y a moins d'ingénuité, et l'auteur nous &it l'impression de dominer &rtexiient ces groupes d'animaux qu'il fait agir à son gré, et, à ce qu'il paraît , avec le dessein prémédité d'en fedre tirer des conclusions par ses lecteurs raisonnables. Toutefois, cette nuance dans la diction des deux parties n^raapêche pas qu'elles ne forment un ensemble épique, qui mérite bien la popularité qu'il s'est acquise et k peine que les Français et les Allemands ont prise, pour revendiquer en faveur de leur patrie l'honneur d'avoir produit ce chef-d'œuvre.
Reinaert de Vos est souvent extrêmement satjrique , mais, néanmoins il ne faut pas vouloir trouver une parodie générale des institutions chevaleresques et judiciaires du temps^ dans la conduite de cet honorable Lion, qui tient le sceptre et pourtant se laisse mener par le nez, ou de ce Loup d'excellente nature, qui sebat en champ-clos avec ce spirituel vaurien de Renard. Le même peuple qui s'amusait à ces scènes comiques, tressaillait au récit des grandes actions Charlemagne et des Croisés, prenait un vif intérêt à l'action, quand, revêtus d'une cotte de maille du treizième siècle, Achille et Hector se précipitaient dans l'arène , et il était tout oreille pour les aventures des chevaliers de la Table JRoTule, quand il assistait, par hasard, dans les salles de festin, à la lecture des romans britanniques, qui s'adressaient plus spécialement aux classes aristocratiques.
Jamais en Néerlande héros ne fut plus populaire que Charlemagne. Au moment oii j'écris, il y a encore une foule d'expressions proverbiales qui doivent leur origine à des traditions comptant dix siècles de vie. Bien de plus naturel que le grand nombre de poëmes consacrés à la mémoire du grand empereur. Tantôt, c'était un poëte de la cour de la comtesse Marguerite de Flandre qui racontait, à une société d'élite, dans laquelle » ni le vilain illétré, ni l'imbécile, ni l'homme sans sentiment, fftt-il noble ou clerc" n'étaient admis, les aventures des aïeux de Karlemeine, dans un roman en vers que son savant éditeur qualifie à bon droit de poëme admirable, brodé sur un canevas de fleurs et de lumière. » Au son de la harpe de Thierry d'Assenède, Flore et Blanchefleur est devenu un poëme nouveau, un poëme vraiment hollandais
de beaucoup supérieur à roriginal*)." Tantôt, c'était un descendant de l'illustre maison de Harlem, c'était le gentilhomme Nicolas Verbrechten, qui chantait, dans une traduction en vers remarquable par la couleur locale et les qualités techniques, les exploits et H montages de Guillaume d'Orange, fondateur de la maison princière de ce nom, l'un des plus fameux paladins de Charlemagne, connu dans le calendrier romain sous le nom de St, Guillaume de Gelhne ou du désert. Tantôt, c'était quelque autre Néerlandais qui venait à bout de la traduction de la Chanson de Roland, ou de quelque autre des épopées grandioses qu'à l'envi les clercs et les nobles, les chevaliers et les ménestrels, vouèrent à la mémoire de Saint Charlemagne, l'effroi des Sarrasins, des Saxons et des Lombards. On distingue deux tendances fortement caractérisées et sous quelques rapports opposées l'une à l'autre dans le cycle des poëmes carlovingiens. Dans l'une, la pensée fondamentale de toutes deux, qui est une pensée monarchique, prédomine jusques dans les moindres détails; dans l'autre, cette pensée se trouve quelquefois confinée dans un arrière-plan; des éléments de nature démocratique prévalent dans l'arrangement des faits, et, de même que l'auteur s'y est complu visiblement, ils sont destinés à intéresser l'auditoire d'une manière toute particulière. Toutefois, dans les poëmes qui traitent des dissensions
*) Telle est ropinion de M. Hoffmann; M. Jonckbloet, qui a comparé la version hollandaise au texte français, que Thierry a eu sous les yeux, prétend que le poëme a perdu dans la traduction ; mais les passag^es, que M. Jonckbloet met en parallèle pour motiver son opinion, nous paraissent coniirmer alternativement le jugement de M. Hoffmann et celui de notre savant compatriote.
de Charlemagae avec de formidables vassaux^ et dans lesquels Charlemagne n'est plus le demi-dieu, considéré à peu-près comme infaillible, qu'on se figure à la lecture des épopées de la tendance monarchique, — l'Empereur n'y est pas moins représenté comme une figure, qui, par sa grandeur souveraine , sort du cercle ordinaire des personnages dramatiques; il apparaît toujours avec la conscience intime de son caractère à moitié surnaturel, et dans ses moments de Ëdblesse, même alors que sa position se trouve compromise au point de tourner au ridicule, on ne laisse pas de s'intéresser à lui et de sentir qu'il ne &udra que la cause la plus légère pour le remettre dans la jouissance complète du nimbe de la royauté. Le JRoman des Zorramêy poëme cyclique à gigantesques proportions, &it partie des épopées qui ont subi cette influence démocratique dont je viens de parler; en néerlandais nou£^ en possédons encore des fragments fort remarquables. Beuau^ de Montalbain^ autre épopée grandiose, présente aussi on tableau anim^ de l'opposition que quelques^ maisons du lignage des princes mérovingiens , détrônés par la famillecarlovingienne, formèrent contre Charlemagne. Ce poëme existe encore en entier à peu près dans la bibliothèque bleue des Pays-Bas , sous le titre de Schoone ende vraye kieiorie der vroome vier Kaymym kindereriy vulgairement appelé van de mer HeemsHnderen {des quatre fils Aymov). Cette épopée mérite qu'on lui assigne un premier rang dans le catalogue raisonné de nos productions littéraires , tant par la grandeur de la conception , le haut intérêt tragique du fait principal qui est le ressort de tous les événements, que par la touchante simplicité des scènes de détail et la sage sobriété d'expression
dans les moments les plus sublimes. Le poëme semble avoir été traduit vers le milieu du XIV siècle , d'un texte français de Huon de ViDeneuve ; mais cette traduction ne peut avoir été qu*un faible écho de la tradition vivante , qui pendant des siècles entiers s'exhalait en chants^ en contes, en rôveries et en proverbes^ du sein des populations des Pays-Bas, depuis la Frise actuelle jus({aes au-delà des frontières de la Belgique. Pas de château, pas de chaumière , pas de bocage, pas de rocher qui n'eût déjà retenti des exploits de ce squatre preux des Ardennes, dont une de nos premières familles baroniales se faisait gloire de descendre. Je ne sais si leur popularité date en France seulement du temps de Huon de Villeneuve , cela me paraît fort improbable : mais je suis par&itement convaincu que dans nos chants nationaux les quatre fils Ajmon auraient occupé une place distinguée, sans l'intermédiaire de quelque poëte étranger que ce soit.
On ne peut pas toujours préciser ce que les poëtes néerlandais ont traduit des Français ni ce qu'ils ont puisé dans les traditions populaires, qui ici, comme en France et en Allemagne, étaient dans toutes les bouches ; on ne peut guère décider cette question, pas même quand les poëtes prétendent traduire; car on les a quelquefois vu soutenir qu'ils avaient emprunté leur original aux Français pour donner plus de crédit à leur ouvrage , surtout du temps de Philippe d'Alsace, comte de Flandre, et, plus tard, de Guy de Dampi«rre , princes qui protégeaient visiblement le langage fleuri des troubadours de France. Quelque répandues que fassent les traditions carlovingiennes, nous ne sachons pas que la matière du
poëme de chevalerie Charles et ÈUgast , qui semble dater de la première moitié du XIII siècle , ait été traitée ailleurs avant de contracter la forme néerlandaise. Un autre poëme héroïque , dont , par malheur y nous n'avons que justement assez de fragments pour déplorer la perte d'une épopée remarquable du Xn siècle, paraît être aussi d'origine entièrement néerlandaise ; il est intitulé Fan den hère Wielau , et, ainsi qu'il en a été de quelques autres compositions épiques néerlandaises du moyen âs^e. le sujet en a été xi en rapport avec les poéL r^atife à Chârlemagae, quoique le fond soit d'origine antérieure au célèbre promoteur du christianisme.
Après les poëmes dont Charlemagne était le héros principal , vinrent les romans composés sur des contes populaires bretons, dont le roi Arthur et les chevaliers de la Table Bonde étaient les principaux personnages. La vogue de ces romans a été tellement grande que les poètes français et leurs traducteurs néerlandais , ne pensant qu'au succès et non pas au travail, en écrivirent qui comptaient jusqu'à cent mille vers. Trois grands poëmes du cycle du roi Arthur existent encore en néerlandais : Ze roman de Lancelot , Ferguut et Walewein; et dans le premier des trois se trouvent intercallés des épisodes, qui sont ordinairement (et à bon droit) considérés comme des romans à part.
C'est surtout dans ces romans de la Table Ronde ç\qr la galanterie prédomine. Ce n*est plus là l'expression mâle et sévère des épopées du cycle de Charlemagne; et, en dépit de la riche &ntaisie qui se Ëdt jour dans les histoires féeriques des prouesses de Walewein et des
amours de la belle Génèvre , on ne saurait excuser les libertés souvent excessives que se permettent dans ces poëmes les docteurs de la gaye science; mais » en fin de compte," dit M. Ch. Magnin , »je défie que Ton me montre dans les scènes les moins réservées des romans de la Table Ronde et même dans les contes les plus graveleux des trouvères et des troubadours des XIII, XIV et XV siècles, rien qui suppose ou seulement rappelle les infamies de Martial ou les énormités de Pétrone." »Au point de vue de la morale et de la famille, les moins sages d'entre nous valent , grâce au christianisme, mieux que Caton le censeur, mieux que le sage Aristide."
Nous nous sentons trop de disposition à donner à César ce qui est à César, poux nous dissimuler la part que les Eomains ont eue à la civilisation germanique, tant parles colonies qu'ils établirent à l'étranger lors de leur pouvoir , que par les livres qu'ils ont légués aux cloîtres, lors de la chute de leur empire. Aussi beaucoup de traditions généalogiques de familles néerlandaises font-elles remonter l'origine de ces &milles jusqu'à l'extrémité de ce monde, qu'on est convenu d'appeler classique. Tantôt , c'est d'un demi-dieu gréco-romain , tantôt, c'est d'un héros de Grèce ou de Some que telle famille est descendue : les ducs de Brabant sont les arrière-petitsfils de quelque compagnon d'infortune d'Enée; les sieurs Van Arkel, tout en descendant de l'aîné des fils Aymon, sont redevables de leur nom à Hercule , et en effet la force et la bravoure de ces fameux barons n'étaient pas indignes d'un td aïeul. C'est par là, qu'outre l'influence de l'érudition du clergé, il existait des souvenirs chez
le peaple qui le zendaieiit quelque peu &milier avec les Bomains et les Grecs , et notamment avec les défenseurs de Troie et avec le destructeur de Tempire de Darius. On chanta les exploits d'Hector et d'Alexandre , qui retentirent par toute l'Europe , comme des fidte appartenant à la chrétienté. C'étaient toujours des chevaliers, armés de pied en cap , qui se disputaient la victoire, la lance à la main. C'est ainsi que la destruction de Troie n'est devenue ni plus ni moins qu'un poëme de chevalerie, écrit avec verve et &cilité, de la main de Sécher Dier^odgaf, imité en partie de la traduction française des ouvrages de Darès le phrygien et de Dictjs. Maer* lant aussi a traité cette matière et nous possédons quelques fragments que MM. Serrure et Blommaert, littérateurs flamands, lui attribuent.
Des poésies chevdereaquBs qui doivent leur origine aux croisades, les seules que nous puissions cit^ sont le Segdin de Jérusalem, de Louis Latewaert, et le Saladin, qu'on attribue au chevalier Hugues de Tabarie et qui a été traité en hollandais par Hoori van Aken, traducteur du roman de la JRoae. H parait bien certain qu'un grand nombre de poëmes, voués à ce beau mouvement religieux qui transporta la fleur de la chr^enté, de l'Occident , en Egypte et en Palestine, et qui ferait rougir notre âge de sa faiblesse et de son indifférentisme, â avec la foi et la bravoure il n'avait pas perdu le sentiment de la honte, — ont été engloutis par le déluge gréco-romain qui a submergé l'Europe pendant les derniers trois siècles, sapant et mutilant nos cathédrales et noyant ou abîmant nos monuments littéraires les plus précieux.
Quant au septième cycle épique, celui des poâdes dont la matière nous appartient en propre et n'est à aucun tiiie le bien commun de toutes les tribus francoteutoniques, Scandinaves et saxonnes, il n'est pas le plus important au point de vue de l'esthétique. Nous ne parlons pas ici du Rudolf et du Manèrys^ parce que le premier n'a de néerlandais que les noms et qu'il se rattache au cycle des croisades; et que Flandrys n'est plus connu que de nom. Il nous reste, cependant, les chroniques de Jean van Helu, Melis Stoke, Jean de Clerc, etc., et l'on ne peut nier qu'en dépit d'une prolixité fatigante, Jean van Helu et l'auteur de la Gverr& de Grimbergue ^) n'aient des moments où ils s'élèvent dans leurs œuvres à une diction noUb, touchante et même sublime.
Parmi les poëmes épiques ou de narration qui ne peuvent pas convenablement être rangés dans les catégories que nous venons d'établir, celui des Enfants de Limbowrg mérite une mention particulière, tant par son cadre à grandes dimensions que par la série d'aventures intéressantes que l'auteur y a disposées avec sagesse et bon goût. Toutefois, ce n'est pas un roman national, eft ce n'est, pour ainsi dire, que par mégarde que l'auteur iait ressortir dans ses héros, à propos de scènes qui se passent dans l'empire grec, des quaUtés essentiellement néerlandaises.
Nous ne pouvons passer ici sous silence ime autre
*) Pour ce dernier ouvrage nous somme3 obli^'és de nous en tenir à Topinion de ceux qui ont pu parcourir le manuscrit, inédit jusqu'à ce jonr.
composition épique, remaïquable par des qualités qui assurent à son auteur, Denys Piramus, une place brillante parmi les poëtes français de la première moitié du treizième siècle. Ce poëme renferme les éléments de cet esprit chevaleresque, de cette galanterie quelque peu licencieuse, de cet amour du merveilleux, de cet honneur, de cette foi religieuse et de ce courage, qui pendant tout le cours de la Monarchie française ne se sont jamais entièrement démentis. C'est le roman de Partonqpeus de Bloiê, dont la belle traduction néerlandaise est connue sous le nom de PartAenopem en Melior; malheureusement il n'existe plus que . des fragments du texte néerlandais, qui font ensemble trois mille vers^ environ le quart du poëme.
Vers la fin du XTTI siècle, la poésie épique résista à une rude secousse de la part du naturaliste, moraliste et chroniqueur Jacques van Maerlant, qui voulut bannir toute fiction de la poésie; ailleurs, nous parlerons ample-^ ment du maître que ses disciples ont ridiculement décoré du titre de »père des poëtes néerlandais." A mesure que la théorie de Maerlant gagna du terrain, et que les bons bourgeois et les fiers campagnards commencèrent à jalouser davantage les connaissances du clergé et de la noblesse, la poésie épique marcha plus rapidement vers son déclin. La première moitié du XIV siècle se caractérisa par une tendance didactique fortement prononcée. Le XIV siècle a été pour la civilisation et la littérature du moyen %e à peu près ce que le XVin a été pour celles de la renaissance: le désir de connaître étoufl!a la faculté de sentir, d'aimer, de créer dans les sphères du beau idéal: d'un autre côté.
les subtilités de l'esprit^ Tallégorie, la sentimeiitalitë détrônèrent la véritable poésie, autant au XIV siècle qu'au XVm. Cependant un dernier reflet du soleil couchant perça les nuages qui obscurcissaient le ciel poétique, vers Tan 1400.
Les ménestrels, qui, à Tépoque de leur grandeur, n'avaient guère voyagé que de chftteaux en châteaux, n'allant que de festins en festins , finirent par se rendre de bourg en bourg, par s'arrêter dans tous les carrefours, chantant des fabliaux d'un caractère, tantôt religieux, tantôt obscène. Plusieurs poëmes ont été conservés avec les noms de ces poëtes et musiciens, qui, au commencement de leur carrière , menaient une vie ambulante, mais qui , quand la fortune leur avait souri , finissaient souvent par se fixer dans quelque viUe. Aucun de ceux qui ont vécu vers l'an 1400, ne jouit cependant d'une réputation acquise à plus juste titré que Thierry Potter, poëte d'une naissance distinguée et d'une éducation qiu l'ont rendu digne de plusieurs fonctions publiques des pins honorables. Il a été employé par les Comtes de Hollande pour différents messages de nature diplomatique, et c'est en partie de l'Italie qu'il a rapporté la matière de plus d'un conte inséré avec esprit et bon goût dans son intéressant ouvrage , le Cours de V Amour. Plus d'une fois Boccaccio et Dire Potter ont presque simultanément traité les mêmes sujets, tout en introduisant en scène des personnages différents. Si la grâce et la pureté de style sont du côté de l'auteur àaDecamerone, h, réserve , autant que son sujet le permettait , et la pureté d'intention sont du côté du bailli de la Haye.