CHAPITRE VIII
Liturgie des Apôtres. — La Liturgie de saint Pierre éditée par Lindanus est apocryphe. — délies de saint Marc et de saint Mathieu méritent peu de confiance. — Liturgie de saint Jacques, œuvre de cet Apôtre. — A quel siècle appartiennent les Constitutions apostoliques et la Liturgie de saint Clément qui s'y trouve rapportée. — Liturgie «le saint Denys. — Doutes sur son authenticité.
Parmi ceux qui savent l'union intime et inséparable d u sacrifice avec la religion, personne, je pense, n'oserait nier que les Eglises instituées par les Apôtres n'aient reçu d'eux une forme, une manière d'offrir le saint sacrifice. Mais les liturgies attribuées à quelques-uns des Apôtres sont-elles réellement leur œuvre? C'est ce que nous allons maintenant examiner. En premier lieu se présente celle qu'édita en grec et en latin, sous le nom de saint Pierre, prince des Apôtres, à la fin du siècle dernier, le savant Guillaume Lindanus. Il l'avait tirée d'un manuscrit du cardinal Sirlet ; il l'annota et la fit suivre d'une dissertation pleine d'érudition. Mais quiconque a lu attentivement cet ouvrage, conviendra avec moi qu'on n'en peut rien conclure, sinon que saint Pierre a laissé, soit par écrit, soit oralement, d'abord à l'église d'Antioche et ensuite à celle de Rome, une formule liturgique. Que ce soit celle qu'il prétend avoir été découverte par Sirlet, dans laPouille, c'est ce qu'il ne prouve point, et ce que refusera d'admettre tout homme qui sait distinguer le vraidufaux, et démêler ce qui est authentique d'avec ce qui est apocryphe. En effet, si cette liturgie est bien celle du prince des Apôtres, comment l'Eglise romaine, qui, jusqu'à ce jour, a conservé avec tant de soin etau milieu de tant de difficultés et de persécutions ses reliques et ses Epîtres, a-t-elle laissé dans l'oubli une si belle et si précieuse formule de
liturgie ? Pourquoi, pendant quinze cents ans et plus, n'en trouve-t-on aucune trace dans les écrivains ecclésiastiques ? Où donc a-t-elle été ensevelie pendant un si long temps ? Comment a-t-elle paru à la lumière ? C'est dans la Pouille, qui autrefois s'appelait la Grande-Grèce, qu'elle fut découverte, transcrite par une main si habile, dit Lindanus, que plusieurs de ceux qui la virent jugèrent qu'elle était imprimée. Mais cela même ne prouverait-il pas que cet exemplaire était tout moderne ; peut-être que celui-là même, qui l'avait écrite, l'avait aussi composée, puisqu'il ne fait aucune mention de l'ancien manuscrit sur lequel il avait copié ? Ce qui montre encore mieux la supposition, c'est qu'on y trouve inséré le canon de la Messe romaine en usage aujourd'hui, qui, au témoignage de saint Grégoire le Grand 1, fut rédigé par un certain Scolastique et qui, comme nous le montrerons en son lieu, a reçu des additions de différents papes. Il s'y rencontre aussi certaines prières du Sacramentaire de saint Grégoire ; c'est un assemblage composé avec la Messe latine et les liturgies de saint Jacques, de saint Basile et de-saint Chrysostôme. Tout bien examiné, je soupçonne qu'elle a dû être écrite au siècle dernier par quelque prêtre italien du rite grec, soit comme exercice, soit pour réduire à cette forme abrégée, la liturgie grecque à laquelle les Romains reprochaient d'être trop longue. Il mit en tête le nom de saint Pierre, soit à cause que cet Apôtre est l'instituteur du canon, qui forme la principale partie de cette liturgie, soit pour lui concilier de l'autorité par l'inscription de ce nom si vénérable. Lindanus rapporte aussi qu'il existait dans les œuvres de François Turrianus, une liturgie de saint Pierre qui était très-courte, mais elle n'a point encore été publiée.
Il existe également des liturgies sous le nom des évangélistes saint Mathieu et saint Marc, que je range, avec la plupart, parmi les écrits d'une foi douteuse. L'une, dit-on, est celle des Ethiopiens ; l'autre, celle de l'Église d'Alexandrie. Le Martyrologe romain assure, en effet, que saint Mathieu a prêché la foi en
1 Liv. 7, ép. 64.
Ethiopie. On sait que saint Marc fut le premier évêque d'Alexandrie. D'où sort la première ? C'est ce que j'ignore. La seconde parut par les soins de Sirlet, qui la tira d'un vieux manuscrit du monastère de Rossan, de l'ordre de saint Basile, dans la Galabre ; après l'avoir fait soigneusement transcrire, il l'envoya à Paris à Jean de Saint-André, chanoine de l'église de ce nom ; ce fut là qu'elle fut éditée en grec et en latin. Nulle part il n'est parlé de celle de saint Mathieu ;. quant à l'autre, Théodore Balsamon, auteur du douzième siècle, en fait mention et la rejette comme apocryphe. Nicolas de Methon, dans son livre contre ceux qui doutent, dit que saint Marc a donné une liturgie à l'Église d'Alexandrie ; c'est aussi ce qu'affirment les autres écrivains et ce dont nous convenons volontiers. Mais est-ce bien celle qui nous est' parvenue sous son nom ? C'est ce dont il est permis de douter puisque, pendant plusieurs siècles, on ne rencontre sur ce point aucun témoignage des Pères.
Rejetant donc toutes ces liturgies comme apocryphes, ou du moins comme d'une authenticité douteuse, nous allons parler un peu plus longuement de la liturgie de saint Jacques, frère du Sauveur, évoque de Jérusalem, liturgie célèbre entre toutes. Léon Allacci écrivit à Barthold Nihus une lettre très-savante, éditée parmi ses Mélanges, dans laquelle il venge cette liturgie contre les objections des hérétiques, et montre par le témoignage des anciens, qu'elle est véritablement l'œuvre de saint Jacques. Une preuve d'un grand poids pour établir cette authenticité, c'est la tradition constante de l'Église grecque qui l'a toujours reçue comme telle. Les Syriens s'accordent sur ce point avec les Grecs, ainsi que l'atteste Abraham Ecchellensis dans ses notes sur le catalogue des écrivains Chaldéens de Ebed- Jesu. Ils assurent que saint Jacques, le premier de tous, a écrit nue liturgie et quelle a servi de modèle aux autres; assertion que le même auteur confirme par le témoignage de Jean Maron, qui vivait au VIe ou VIIe siècle, et par celui d'autres anciens auteurs qui, dans leurs commentaires sur cette liturgie, prétendenl que cette tradition leur vient des Apôtres. Ajoutez à cette
preuve tirée de la tradition qu'on en trouve des exemplaires dans les plus vieux manuscrits, et que les anciens Pères, comme le rapporte Allacci, s'en sont servi pour prouver les dogmes de la foi catholique. Le concile in Trullo l'emploie pour réfuter l'erreur de ceux qui, dans le sacrifice, voulaient qu'on n'offrît que de l'eau. Manuel Malaxus * dit qu'elle fut en usage jusqu'au temps de saint Basile le Grand. Proclus en parle dans son traité De traditione divinse LUurgise, et saint Cyrille de Jérusalem en a inséré plusieurs passages dans sa cinquième Catéchèse mystagogique. Les hérétiques mettent en œuvre différents artifices pour ébranler son autorité, mais il n'est pas difficile de montrer l'inutilité de leurs efïorts. Ils disent qu'on y trouve le mot rîpovnov Omousion qui était inconnu avant le concile de Nicée, celui de Bsotô-mç Thëotocos, inventé au concile d'Éphèse. Or, leur assertion est téméraire et fausse, car saint Athanase, dans son livre sur les décrets du concile de Nicée, cite des auteurs qui ont employé le mot o^moç bien avant le concile de Nicée. Théodoret2dit également que ce terme n'est point nouveau, que ce ne fut point les Pères de Nicée qui l'inventèrent, mais que les anciens s'en servaient et, pour ne parler que d'un seul, Eusèbe de Césarée, ce champion de la faction arienne, l'atteste lui-même au rapport de Théodoret et de Socrate3. Il est également démontré, par le témoignage d'Evagre 4, qu'avant le concile d'Éphèse, la sainte Vierge avait reçu le titre de Thëotocos qui veut dire mère de Dieu ; cet historien reproche à Nestorius d'avoir rejeté ce terme dont plusieurs Pères, et des plus autorisés, avaient fait usage ; ce qu'affirme aussi Théodoret, quand il dit que les plus anciens prédicateurs de la foi véritable ont cru et appelé Marie mère de Dieu, suivant la tradition des Apôtres. Ils ajoutent, en outre, que la Trisagion et la Doxologie sont d'une époque plus moderne, et ils en concluent sans fondement qu'une liturgie où on les rencontre ne saurait être attribuée à saint Jacques. Mais ce sont là des objections niaises,
1 In Nomocanone, cap 220. — 2 Hist. Eccl., lib. 1, cap. 13. — r> Lib. 1, cap. 5. — i Hist., lib. 1, cap. 2.
puisque le Trisagion se trouve dans Isaïe, chapitre VI, et que la glorification de la sainte Trinité vient des Apôtres qui, en baptisant ceux qui croyaient, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, leur apprirent à chanter une doxologie solennelle au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Enfin, ils prétendent qu'on y trouve certaines autres choses qui appartiennent à des temps postérieurs. Ils devraient au moins prouver ce qu'ils avancent ; ils affirment, nous nions. Mais accordons-leur que, dans des temps suivants, on y ait fait quelques additions, comme il arrive ordinairement dans ces sortes de choses. S'ensuit-il qu'on doive rejeter toute cette liturgie comme une œuvre apocryphe, sans tenir compte de ce qui est véritablement de saint Jacques ? Devons-nous donc cesser de dire que Moïse est l'auteur du Pentu.teiiquë, parce qu'un autre écrivain a ajouté sa mort et sa sépulture à la fin de ce livre. Raisonner ainsi, c'est faire douter de son bon sens. Les objections des novateurs n'affaiblissent donc en rien l'autorité de la liturgie de saint Jacques ; ils la rejettent sans raison et sans preuve ; quant à nous, appuyés sur la tradition des anciens, nous la regardons comme authentique et la recevons avec respect.
Abraham Ecchellensis, dans les Notes citées plus haut, écrit qu'il existe chez les Orientaux deux liturgies sous le nom des douze Apôtres. Le moine Alexandre, dans la Vie de saint Barnabe rapportée par Métaphraste, parle d'une liturgie de cet Apôtre. Je pense que cette dernière a disparu ; quant aux autres, je ne lis ai point vues. On peut aussi compter, parmi les liturgies apostoliques, celle de saint Clément rapportée dans les Constitutions apostoliques et approuvée par les Apôtres, comme il le dit lui-même. J'en traiterai en peu de mots. Proclus, au commencement de son livre de la Tradition de la Messe, en fait mention ; il prétend que saint Clément l'écrivit sous la dictée des Apôtres. Baronius1. Bellarmin, dans son Livre des Ecrivains ecclésiastiques, et d'autres encore partagent ce sentiment. Ils la considèrent comme authentique, mais ayant toutefois reçu
1 Annus 102, n. 23.
certaines additions des successeurs de ce pontife ; car, de même que les Pères, pour exprimer plus clairement certains dogmes, ajoutèrent quelques développements au symbole, dont les Apôtres avaient transmis la formule, ainsi les liturgies, suivant la nécessité des temps, reçurent divers accroissements. Il y a cependant des auteurs, qui ne sont point sans autorité, qui contestent que saint Clément soit l'auteur des Constitutions apostoliques, et qui partant ne le reconnaissent point comme auteur de cette Messe, qui en forme une notable partie. Photius i dit qu'on peut opposer trois choses aux Constitutions apostoliques, mais elles peuvent facilement être détruites. Saint Epiphane 2 cite le livre des Constitutions apostoliques, et ajoute : « Encore que ce livre soit pour quelques-uns d'une authenticité douteuse, il n'est cependant pas à mépriser. On y trouve tout ce qui a trait à la discipline de l'Église, et il ne contient rien qui soit opposé à la foi catholique, ou contraire à l'administration et aux décrets reçus dans l'Église. » Mais, observe le père Petau dans ses Remarques, les Constitutions citées par saint Epiphane paraissent différentes de celles qui ont été éditées en huit livres ; certains passages rapportés par ce saint docteur, ne se rencontrent point dans celles-ci ; malgré cette conjecture de Petau, je pense que très-probablement les Constitutions que nous possédons sont les mêmes que celles dont parle saint Epiphane, qui ont pu être interpolées et dénaturées dans quelques endroits, soit par la négligence des copistes, soit aussi par la malice des hérétiques. Il en est qui pensent que saint Denis d'Alexandrie, dans la lettre rapportée par Eusèbe3, fait allusion à ces Constitutions ; quant à moi, je ne vois pas sur quoi se fonde ce sentiment. Quoi qu'il en soit de l'auteur des Constitutions apostoliques, il est certain et admis de tous, que si elles n'ont pas été immédiatement dictées par les Apôtres, elles sont cependant plus anciennes que le concile de Nicée,et qu'elles renferment la discipline qui régissait l'Église d'Orient, avant Constantin, sous les empereurs païens, ainsi que l'enseigne le savant J. Morin 4. C'est aussi le sentiment
1 Cotl. 112. - 2 Ha?res., 70, n. 10. — 3 Liv. 7. chap. 7.— l De sac ordinat., pars 2,
de Jean Fronto, dans les notes qu'il a placées en tête du Calendrier romain. Pierre de Marca dit * que l'auteur de ces Constitutions vivait au plus tard au troisième siècle, et que telle est aujourd'hui l'opinion générale. La Messe de saint Clément est donc de la plus haute antiquité ; nous nous servirons souvent de son témoignage, sinon comme d'une liturgie éditée par les Apôtres et augmentée par leurs successeurs, ce qui est trèsprobable, au moins comme d'une liturgie dont firent usage des Pères du second ou du troisième siècle.
Enfin, plusieurs comptent aussi, parmi les liturgies apostoliques, celle que saint Denys décrit dans un style magnifique au chapitre IIIe de sa Hiérarchie ecclésiastique. Si cet auteur est véritablement saint Denys FAréopagite, évèque d'Athènes et disciple de saint Paul, il est juste de penser qu'il a reçu les rites et les cérémonies du sacrifice, de celui-là même qui l'avait instruit dans la foi. Mais il en est beaucoup qui le contestent ; ils ramassent une foule d'objections tendant à établir que les ouvrages attribués à saint Denys l'Aréopagite, sont d'un auteur postérieur. Ils prétendent que nulle part, encore que les occasions s'en présentent souvent, il ne se donne le titre ni d'évêque, ni d'Aréopagite. Au chapitre VII de la Hiérarchie ecclésiastique, il réfute l'hérésie des Millénaires, qui ne parut que l'an 120 du christianisme. Au chapitre VI du même ouvrage, il raconte la consécration solennelle des moines, assurant qu'il y en avait longtemps avant lui. « De là, dit-il, nos saints instituteurs leur ont donné des noms sacrés. » Et cependant on ne trouve aucune mention distincte des moines, dans les écrivains <lu premier et du second siècle; ils ne parlent que des vierges consacrées à Dieu et, en supposant qu'il y eût des moines dès cette époque, il n'est pas croyable qu'au milieu des persécutions et des difficultés de ce temps, les évoques les eussent consacrés à Dieu avec tant de cérémonies. Au chapitre VI de la Hiérarchie crlcste et chapitre Ier des Noms divins, il appelle Dieu Trishypottatos, c'est-à-dire en trois personnes, ou hypostases, lui
1 Concordiae, cap. 2.
appliquant ce nom comme usité de son temps. Or, ce terme ne fut en usage chez les Grecs que vers l'an 362, après le concile d'Alexandrie, et cela malgré la répugnance des Latins, comme le montre l'Epître 57^ de saint Jérôme. Au dernier chapitre de la Hiérarchie céleste, il parle du baptême des enfants dont les païens se raillaient, mais il prétend qu'il ne fait qu'écrire ce que les anciens pontifes sacrés avaient reçu d'une ancienne tradition, et qui s'était transmis jusqu'à son temps. Quels sont ces pontifes? Quelle est cette tradition ancienne, si l'auteur est saint Denys l'Aréopagite, le disciple de saint Paul? Morin rapporte tout cela plus au long dans son livre : de Sacris Ordinationibus. Je passe sous silence les autres objections plus vulgaires, comme le silence des anciens Pères et surtout d'Eusèbe et de saint Jérôme, le style qui n'est point du siècle des Apôtres, étrange, rempli de grands mots, devenant dithyrambique même dans les choses les plus simples; et ce qui prouve que ces écrits sont d'un homme qui a vieilli dans le repos et dans la paix, c'est qu'on n'y rencontre aucune trace des persécutions et des tempêtes que l'Eglise eut à essuyer dans le premier siècle. Enfin, la pompe et l'appareil des rites sacrés, la majesté, la magnificence des temples, tels qu'il les décrit, ne conviennent ni à l'Eglise naissante, ni à des prêtres que la crainte des tyrans obligeait à se cacher pour célébrer ; et une foule d'autres raisons qu'on peut voir ailleurs. Ceux qui prétendent que ces ouvrages sont de l'Aréopagite répondent à ces objections par de longues et pressantes dissertations. Le font-ils d'une manière solide et satisfaisante? C'est à de plus habiles à en juger. Quant à moi, je n'ai point assez bonne opinion de moi-môme, pour oser résoudre une question agitée depuis si longtemps parmi les savants et offrant, de part et d'autre, de nombreuses difficultés. Cette dispute existait déjà il y a huit cents ans, du temps de Photius, qui dit dans sa Bibliothèque i avoir lu un ouvrage du prêtre Théodore sur cette controverse, sans nous apprendre à quelle époque ce livre avait été écrit. Je laisse donc chacun
■ Cod. 1.
libre de s'attacher à l'opinion qui lui convient le mieux. Ceux qui prétendent que l'auteur vivait au siècle des Apôtres, se montrent plus favorables à notre dessein ; ceux qui soutiennent qu'il vécut dans des temps postérieurs, doivent au moins convenir que ce fut vers la fin du IVe siècle, c'est-à-dire il y a plus de treize cents ans, ce qui est bien suffisant pour concilier à ses écrits le respect et l'autorité. Peut-être cet auteur fut-il un des professeurs de philosophie platonicienne, qui brillèrent dans l'école d'Alexandrie vers la fin du IVe siècle, ou au commencement du Ve; ayant embrassé la foi de Jésus-Christ, il aurait conservé la philosophie dont il avait été imbu, car il n'est pas une page dans ses écrits qui ne présente des phrases, des axiomes, des locutions usitées par les Platoniciens. Jacques de Billi, dans ses Observations sacrées *, montre que saint Grégoire de Nazianze a fait des emprunts à saint Denys ; mais je crains que, trop préoccupé de son opinion, il n'ait posé comme certain ce qui était à prouver, savoir que saint Denys, comme disciple de saint Paul, était antérieur à saint Grégoire; les adversaires prétendent, en effet, que c'est le premier qui a fait des emprunts au dernier. On trouve parmi les œuvres de saint Jean Chrysostôme un sermon sur les faux prophètes et les faux docteurs, édité par Gérard Vossius, dans lequel on lit ces paroles : « C'est là aussi qu'a puisé saint Denys l'Aréopagite, cet oiseau du ciel. » Mais la plupart des savants regardent ce sermon comme apocryphe. Laissant donc de côté toutes ces données incertaines, je vais exposer ce qui est indubitable et que tous admettent. La première fois qu'il est fait mention de saint Denys l'Aréopagite et des ouvrages que nous avons sous son nom, c'est dans une conférence tenue en 532 à Constantinople, au palais de Justinien, entre les catholiques et les Sévériens ou Acéphales ; on la trouve dans la conférence du second jour: ils furent cités par les hérétiques et rejetés par les catholiques comme supposés. Mais, lorsqu'après un mûr examen, il eut été reconnu que ces livres ne renfermaient qu'une foi pure et une doctrine admi-
1 Lib. I, cap. 23.
rable, ils furent reçus sous le nom de l'Aréopagite donné à leur auteur. Les premiers, parmi les Grecs, qui citent saint Denys l'Aréopagite avec éloge, sont Léonce * et Anastase-le-Sinaïte dans ses Contemplations sur l'œuvre des six jours, qui tous deux vivaient sous Justinien. Saint Grégoire le Grand est le premier parmi les Latins 2; plusieurs après lui en ont fait mention, il n'y avait alors aucune dispute au sujet de l'auteur ; ce furent les critiques des VIIe et Ville siècles qui la firent naître. Ce Théodore dont parle Photius répondait à leurs difficultés. Plût à Dieu que son ouvrage existât encore, ou du moins que l'auteur de la Bibliothèque nous en eût conservé un abrégé. Peut-être nous aurait-il fourni de solides raisons pour attribuer ces ouvrages à saint Denys d'Athènes.